Chapitre 3Gryon, samedi 23 février 2013
L’homme qui s’enivrait du parfum de sa mère disposait d’une heure. Son père vaquait à ses occupations et ne le dérangerait pas. Il se rendit dans la cuisine. Sur une étagère, il attrapa une channe1, y plongea la main, et saisit la clé qui s’y trouvait. Il monta ensuite à l’étage. Une fois dans sa chambre, il sortit du fond de l’armoire un sac à dos. Puis il se déshabilla et prit une douche. Il se devait d’être propre pour ce qu’il s’apprêtait à faire, se laver de toute souillure. Trois minutes, montre en main.
Après s’être séché, il récupéra la clé qu’il avait posée sur le couvercle des toilettes. Il sortit nu dans le couloir, sac sur l’épaule, et se dirigea vers la porte qui se trouvait à l’opposé. Il introduisit la clé dans la serrure, la tourna et, la main sur la poignée, marqua un temps d’arrêt avant d’entrer. Il ferma les yeux. Son esprit était torturé. Il avait le sentiment de braver un interdit. Pénétrer dans cette pièce, c’était franchir une barrière. C’était mal, il le savait au fond de lui. Mais la tentation domine toujours la raison. Il appuya sur la poignée et poussa lentement la porte.
Au fond de la chambre, à droite, se trouvait une coiffeuse. Ce meuble blanc, surmonté d’un miroir ovale entouré de spots lumineux, attirait son regard comme un aimant. C’était le genre de mobilier que sa mère avait dû imaginer dans la loge des starlettes hollywoodiennes des années cinquante. Elle l’avait fait spécialement importer des États-Unis. La commode était sous la fenêtre. Il vit son reflet nu dans la vitre, ouvrit un tiroir, sortit sans hésiter une culotte en soie rose bordée de dentelle et l’enfila doucement. Puis il s’empara d’un porte-jarretelles noir et le passa autour de sa taille. Ensuite, il déroula les bas. Puis fixa les attaches, une à une.
Devant l’armoire de sa mère, il observa la collection de robes. La plupart dataient des années cinquante. Sa mère adorait le vintage, Grace Kelly, Audrey Hepburn, Joanne Woodward. Elle aurait aimé appartenir à cette génération de femmes et leur ressembler. Elle était née à la mauvaise époque.
Sa mère portait rarement ses tenues en dehors de la maison, sauf lors de certaines soirées où elle allait danser. En général, elle les réservait à l’intimité de sa chambre. Elle s’enfermait à double tour. Il l’observait par le trou de la serrure, lorsqu’elle revêtait une de ses robes et se maquillait devant son miroir.
Il en choisit finalement une avec des motifs de fleurs printanières. Sur une étagère, il prit des chaussures à talons noires et dut forcer un peu pour les enfiler. Il se regarda dans le miroir placé dans le coin de la chambre. Le plus important restait à accomplir.
Il alla s’asseoir sur la chaise devant la coiffeuse et s’observa dans la glace. Il n’aimait pas ce qu’il voyait.
Un jeune homme.
Un visage d’ange.
Des traits androgynes.
Moins femme que sa mère quand il revêtait ses habits.
Moins homme que son père dans sa tenue de tous les jours.
Mi-homme mi-femme, ni homme, ni femme.
Du tiroir de la coiffeuse, il sortit un rouge à lèvres, du fond de teint et du mascara. Il se maquilla avec soin. À force de répéter ces gestes, il avait acquis une dextérité certaine. Il ouvrit un écrin et saisit une boucle d’oreille. Il tourna légèrement la tête pour voir son profil dans le miroir. Et il l’accrocha. Puis la deuxième. Il se para ensuite d’un collier de perles. Et pour finir, il se coiffa d’une perruque châtain clair qu’il tira de son sac à dos.
Devant lui, un flacon de cristal surmonté d’un bouchon bleu profond qui faisait ressortir la couleur dorée et intense du précieux liquide. Il l’admira comme un trésor. Sur le cristal était inscrit, en lettres d’or : Shalimar.
Aussi loin qu’il s’en souvienne, sa mère avait toujours porté ce parfum. Un jour, enfant, il s’en était aspergé. Elle s’en était tout de suite rendu compte lorsqu’il était descendu à la cuisine : il empestait. Elle l’avait giflé avec violence. Il se rappelait très précisément ce qu’elle avait crié : « p****n de sale gosse, à quoi tu penses ! À rien, sans doute, tu n’as rien dans le cerveau ! Tu sais combien ça coûte ? J’en mets quelques gouttes pour les occasions spéciales, et toi, tu t’amuses à le gaspiller ? »
Quand elle l’accablait d’injures, elle allait très loin. Elle en rajoutait toujours une couche : « Et du parfum de femme… Tu es un homme, non ? Tu vas quand même pas finir pédé ! »
Elle l’avait tiré par l’oreille, traîné dans sa chambre, avait verrouillé la porte. Les cris, encore et encore : « Ton père ne le supporterait pas. Et moi… et moi… p****n de merde ! »
En sortant, elle avait hurlé : « Tu vas rester là jusqu’à demain. Et tu n’auras rien à manger ! »
Son père, assis à table, n’avait pas ouvert la bouche.
L’homme qui s’enivrait du parfum de sa mère saisit le flacon et sa main fut prise d’un léger tremblement. La peur. Toujours présente. Même s’il n’avait plus rien à craindre, l’emprise de sa mère était encore bien réelle.
Il enleva délicatement le bouchon et versa quelques gouttes du précieux liquide sur son poignet. Il passa ensuite sa main sur le côté droit de son cou. Puis il fit de même sur le côté gauche. L’odeur de la bergamote, douce et acidulée, lui rappela sa mère. Un souvenir réconfortant et insupportable. Insupportable, car il lui vouait une haine profonde. Et réconfortant, car cette senteur exotique évoquait le soleil et les fleurs. Il ferma les yeux. Il s’imagina dans un de ces jardins luxuriants avec des fontaines jaillissantes et des fleurs odorantes. Des roses. Des iris. Du jasmin. Puis la douceur onctueuse de la vanille, cette note de fond perdurait plusieurs jours. Il se représenta au milieu de ce paradis perdu, accompagné d’une femme pure, parfaite. Une mère. Celle qu’il convoitait. Celle qu’il traquait avec une amère ferveur. Dans ses rêves comme dans la réalité. Il n’arrivait pas à réconcilier le souvenir de cette mère monstrueuse incapable de donner de l’amour avec la subtilité et la sensualité de son parfum. En sanscrit, Shalimar veut dire la demeure de l’amour. Il l’avait lu sur Internet. Lui avait grandi dans la demeure de la haine.
Les femmes, il les adorait. Il vénérait ce qu’elles étaient. Dans la réalité, tout était plus compliqué. Il avait essayé. Il avait su les séduire avec son visage d’ange. Mais ça finissait toujours mal. Incapable d’être un homme, un vrai, au moment où ça comptait. Il voguait de déconvenues en désillusions. Les femmes, il les détestait. Un combat intérieur sans échappatoire…
L’homme qui s’enivrait du parfum de sa mère n’aurait jamais pu imaginer à quel point l’amour et la haine pouvaient être proches.
Si intrinsèquement liés.
Comme l’ombre et la lumière.
Les deux faces d’une même pièce.
Il était prêt et se contempla dans le miroir. Longuement et avec attention. Sans cligner des yeux. La glace lui renvoyait l’image d’un visage figé. Mais quelque chose n’allait pas. Sa mère avait les yeux bleus, les siens étaient brun foncé. Il n’aimait pas son regard, il le trouvait inexpressif. Celui de sa mère était translucide, distant et glacial. Le regard d’une déesse, mais une lame froide qui le transperçait. Souvent il y pensait. Il avait fini par commander sur Internet des lentilles teintées en bleu. Il voulait lui ressembler. Être parfaite.
En ouvrant le paquet, il avait été déçu. Les lentilles n’avaient pas du tout la nuance voulue. La photo du site était trompeuse. Il ne savait pas comment il allait s’y prendre pour dénicher les bonnes lentilles. Celles qui lui feraient rencontrer le regard de sa mère quand il ferait face au miroir. Ces contretemps l’irritaient. Il sentit sa respiration s’accélérer. Son pouls, s’affoler. Son temps était compté. Il n’avait qu’une heure. Il voulait en profiter. Une veine de son cou se mit à palpiter. D’abord, il devait retrouver son calme. Oui, retrouver son calme.
Il se focalisa à nouveau sur le miroir, ouvrit le flacon de Shalimar et le leva jusque sous son nez. Il ferma les yeux. Il huma. Sa respiration ralentit et son pouls redescendit. Son âme flottait dans l’air avec les molécules du parfum. Il se vit soudain lui-même, mais comme en vision surplombante. était-ce une astuce de sa mère pour fuir le poids d’une réalité morose ? Il en était certain.
Il retrouva ses esprits au moment où il entendit une voiture approcher. Il tendit l’oreille, ne bougea plus, ne respira plus. Elle s’était arrêtée. Il écouta le bruit du moteur qui continuait à tourner. Le clapet de la boîte aux lettres. La postière ! Il regarda sa montre. Elle était passée plus tôt que d’habitude. Il entendit la voiture redémarrer et s’éloigner. Il poussa un long soupir de soulagement.
Il avait perdu la notion du temps. Pour la première fois. Il regarda l’horloge accrochée au mur. Il avait encore dix minutes devant lui. Il enleva sa perruque et la rangea dans son sac. Puis il se dépêcha d’ôter les bijoux et les disposa délicatement dans l’écrin. Il aligna les produits de beauté dans le tiroir supérieur de la coiffeuse. Puis il retira les vêtements et les remit dans l’armoire. Soigneusement. Il était à nouveau entièrement nu. Il balaya la pièce du regard. Tout était à sa place. Il sortit, le sac en bandoulière, et verrouilla la porte. Il alla prendre une douche et enfila ensuite ses habits de travail. Il descendit les escaliers et voulut sortir. Se ravisant, il retourna à la cuisine pour y déposer la clé dans la channe. Puis il quitta la maison.
Derrière sa fenêtre, la voisine l’observait. Elle le vit monter dans son véhicule et partir en faisant crisser ses pneus.
1 Récipient en étain pour servir le vin.