Chapitre 2 – Berlin, samedi 23 février 2013

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Chapitre 2Berlin, samedi 23 février 2013 L’agent des douanes allemandes releva la tête et dévisagea l’homme qui était devant lui. Rien dans son allure n’inspirait la sympathie, encore moins la décontraction. Son passeport indiquait qu’il mesurait 1m75. Il avait une silhouette mince, mais son costume noir très ajusté laissait deviner une masse musculaire compacte, forgée, à n’en pas douter, par une activité physique intense. Il avait les cheveux blonds coupés ras, un regard bleu glacial. Son visage de cire était totalement inexpressif. Seules ses narines, qui se rétractaient légèrement au moment d’inspirer, trahissaient qu’il s’agissait bien d’un être vivant. Le douanier allait prendre sa retraite après plus de trente ans à contrôler des voyageurs derrière le guichet de la douane de l’aéroport de Berlin-Schönefeld. Combien de personnes avait-il vu défiler ? Des dizaines de milliers probablement. Pour rompre la monotonie de son métier, il s’était inventé des jeux de devinette. Parfois, il s’amusait à déterminer la nationalité des passagers, estimer leur poids, ou encore évaluer leur taille. Cette semaine, il s’était donné pour objectif de deviner leur âge. Sa méthode était bien rodée. Avant d’ouvrir le passeport, il devait apprécier l’âge de la personne et, chaque fois qu’il tombait juste, il cochait une case dans un carnet posé à côté du clavier de son ordinateur. S’il se trompait d’un à trois ans, il cochait deux fois la case. Au-delà, il dessinait une croix, ce qui n’arrivait presque jamais. À la fin de la journée, il calculait son taux de réussite. Avec le temps, il s’était amélioré, mais l’homme qui se tenait devant lui restait une énigme. Il regarda à nouveau le passeport : 1957. Cinquante-six ans. Il l’avait rajeuni de dix ans. Il traça une croix. — What is the purpose of your visit, Mister Artomonov ? demanda-t-il dans un anglais aux sonorités germaniques. — Business, répondit l’homme avec un accent russe prononcé. L’homme reprit son passeport et rejoignit le carrousel à bagages numéro quatre où un panneau affichait le vol en provenance de Moscou. En attendant sa valise, il sortit son téléphone portable et l’alluma. Un tintement signala la réception d’un message. Il l’ouvrit. L’adresse du lieu où il devait se rendre s’afficha. Il quitta l’aéroport, tirant derrière lui la valise à roulettes sur laquelle il avait posé sa mallette, et se dirigea vers la station de taxis. Une dizaine de personnes attendaient déjà, mais il n’était pas pressé. L’avion avait atterri à l’heure. L’homme regarda sa montre : 15 h 30. Un chauffeur vint à sa rencontre, prit sa valise et la rangea dans le coffre de son véhicule, une Mercedes, beige comme la plupart des taxis de la ville. L’homme s’assit sur la banquette arrière et garda sa mallette contre lui. — Guten Tag Mister, welcome to Berlin. Where… — Hôtel Adlon Kempinski, interrompit l’homme, coupant court à l’élan de sympathie du chauffeur. Le silence qui s’imposa dans la voiture mit le conducteur mal à l’aise. Il avait connu des clients peu bavards, mais celui-ci faisait baisser la température de plusieurs degrés. Il regarda à la dérobée dans le rétroviseur. Son passager était impassible. — Is it your first time in Berlin ? — No. Jamais un mot de trop, le goût du secret et une parfaite maîtrise de soi, sa marque de fabrique. Elle lui avait valu le surnom de Litso Ice – visage de glace, un mélange de russe et d’anglais –, au sein du Service des renseignements extérieurs de la Fédération de Russie, un des organes issus du démantèlement du KGB en 1991. Litso Ice faisait partie de ces agents très spéciaux que l’État utilisait pour de discrètes missions d’espionnage à l’étranger. Il avait quitté ses fonctions officielles dix ans plus tôt pour embrasser une carrière bien plus lucrative dans le privé. Le taxi bifurqua à gauche. Litso Ice aperçut au loin la Siegessäule, colonne monumentale érigée en l’honneur de l’armée prussienne. Au rond-point, il reconnut l’énorme statue dorée en équilibre, Nikè, la déesse grecque de la victoire, sacrifiée sur l’autel du capitalisme par une célèbre marque de chaussures de sport. Le taxi prit la première sortie et s’engouffra dans la Strasse des 17. Juni, à travers le Grosser Tiergarten. Tout de suite, à gauche, Litso Ice vit apparaître le Mémorial soviétique dédié aux soldats de l’Armée rouge tombés à la bataille de Berlin, en mai 1945. La nostalgie lui semblait une perte de temps, un sentiment vain, mais l’immense arc de béton lui rappela malgré lui ses débuts au sein des forces armées. En pleine guerre froide, il avait été muté deux ans dans le secteur soviétique de Berlin pour assurer une garde d’honneur devant le monument. Devant eux se dressait à présent le Brandenburger Tor. Le trafic était plus dense et le taxi était à l’arrêt. Litso Ice regarda le compteur, un peu plus de trente euros. Il sortit deux billets de vingt de son portefeuille, les jeta sur le siège passager, ouvrit la portière et quitta le véhicule sans un mot, sous le regard médusé du chauffeur. Il récupéra sa valise dans le coffre et traversa la route jusqu’à la Platz des 18. März. Il s’engagea sous le Brandenburger Tor et rejoignit l’hôtel situé sur une des avenues les plus célèbres de la ville, Unter den Linden. Litso Ice pénétra dans le lobby, se dirigea vers le comptoir et marqua un temps d’arrêt. Au milieu de l’atrium se dressait une fontaine ornée d’éléphants. Un pianiste jouait du Mozart. Il reconnut le troisième mouvement de la Sonate No. 11, Alla turca. Il avait séjourné dans des hôtels luxueux, mais l’atmosphère qui régnait à l’Adlon dépassait tout ce qu’il avait connu jusqu’alors. C’était comme une musique à la fois classique et contemporaine, un monument historique avec tout le confort moderne. Le sol et les colonnes étaient en marbre. Les murs, couleur crème, et les plafonds décorés à l’or fin. Et au centre, au-dessus de la fontaine, un puits de lumière : une coupole en verre incrustée de mosaïques bleu et or. Litso Ice inspira pour mieux s’imprégner de ce qu’il voyait. Il avait lu quelque part que Greta Garbo avait été une habituée de l’hôtel, qu’elle y avait eu sa chambre attitrée. Et aussi Chaplin, Einstein, Roosevelt. Et lui, Litso Ice, succédait à ces illustres personnalités. Mais il savait aussi que personne ne se souvenait jamais de Litso Ice. Et c’était bien ainsi. Lorsqu’il fut installé dans sa chambre, au dernier étage, assis dans un fauteuil à côté de la fenêtre, avec Berlin à ses pieds, il se dit que son employeur ne s’était pas moqué de lui. Il ouvrit l’enveloppe qu’on avait laissée à son attention. Elle contenait un billet pour une représentation de La Walkyrie le soir même à huit heures. Litso Ice posa sa valise sur le lit, la déverrouilla et l’ouvrit. Il en retira son costume, le déplia et l’accrocha dans l’armoire. Puis il vida le reste. Habits, trousse de toilette, rasoir, chaussures et autres accessoires prévus pour sa mission. De la trousse de toilette, il sortit une brosse à dents électrique d’où il délogea le canon de son arme. La crosse avec l’étoile soviétique était cachée au milieu de ses chaussettes. Il retira de la valise le tissu qui protégeait le contenu de la coque métallique, fit glisser un des tubes semi-rigides de renfort en polypropylène et en tira ressort et silencieux. Puis, après en avoir vidé tous les dossiers, il enleva du fond de sa mallette une plaque sous laquelle étaient soigneusement disposés, dans de la mousse, la carcasse d’un pistolet semi-automatique et un chargeur rempli de balles perforantes. Quelques minutes plus tard, toutes les pièces d’un Makarov PM étaient posées sur la table. Malgré les contrôles de plus en plus poussés, il n’avait jamais eu aucun problème pour traverser les frontières avec son arme. Les agents de sécurité étaient attentifs aux matières plastiques, aux liquides, susceptibles d’être des explosifs, mais sa valise et sa mallette ne lui avaient jamais valu le moindre contrôle de routine. Il les avait testées avec un ami qui travaillait à l’aéroport international de Sheremetyevo à Moscou. Toutes les pièces étaient disposées de manière à être indétectables au scanner. Le Makarov PM – un pistolet semi-automatique de fabrication russe – était son arme de service lorsqu’il œuvrait en secret pour la Mère Patrie, et pour rien au monde il ne l’aurait remplacé par un autre pistolet. Cette arme ne présentait pour ainsi dire que des avantages : faible encombrement, peu de composantes mobiles – moins en tout cas que les autres armes de sa catégorie –, facile à démonter, facile à remonter. Ses seuls défauts étaient son manque de précision et sa faible portée. Mais Litso Ice en avait fait des qualités : il aimait se rapprocher de ses victimes au moment d’appuyer sur la détente. Les aiguilles de sa montre suisse – une Royal Oak Offshore gris ardoise, discrète et élégante, reçue en prime d’un récent mandat – affichaient 16 h 30. Plus que trois heures avant la représentation. Litso Ice n’était jamais allé au Staatsoper et se réjouissait à l’avance d’écouter du Wagner dans le plus ancien opéra d’Allemagne, détruit par les orgues de Staline et entièrement reconstruit en 1952. Litso Ice adorait l’opéra et s’était même offert un abonnement au Bolchoï. Son amour de l’art lyrique remontait à l’époque où il avait été affecté à la sécurité rapprochée de Boris Eltsine. Il avait accompagné le président à l’opéra et s’était retrouvé dans la loge derrière lui, avec une visibilité parfaite de la scène. Au moment où l’orchestre avait joué les premières notes d’E lucevan le stelle, l’inoubliable air de la Tosca de Puccini, Litso Ice avait senti un immense vide en lui, une brèche, comme si la musique avait fait émerger des émotions cachées dans le tréfonds de son âme. Ce soir-là, il eut l’impression que quelque chose se déchirait. Durant toute sa vie et sa carrière, une seule chose avait compté : la maîtrise. Maîtriser ses émotions et ses actes, son credo au quotidien. Il était devenu une arme fatale que rien n’arrêtait. Quand il tuait, il ne ressentait rien, si ce n’est peut-être le sentiment du devoir accompli. Avec une femme, il éprouvait au mieux du plaisir. L’amour n’était qu’un mot pour lui : son père v*****t et alcoolique et sa mère détruite, incapable de donner de l’affection à ses enfants, avaient fait leur œuvre. Mais ce soir-là, à l’opéra, il s’était senti vivant pour la première fois. Un sentiment étrange : un mélange de joie et de peur. La joie incontrôlée d’exister, mêlée à la peur irrationnelle de faillir. Aujourd’hui encore, il avait peine à l’admettre, mais il avait senti la douceur chaude des larmes brouiller sa vue. Litso Ice décida de prendre un bain. La salle de bains en marbre blanc, avec sa baignoire à remous ovale prévue pour au moins deux personnes, était une réalité bien éloignée de celle qu’il avait connue enfant. Il ouvrit le robinet et vida le contenu d’un gros flacon de bain moussant. Il retourna au salon, ramassa son téléphone portable posé sur une table basse et afficha la photo qu’il avait reçue. C’était le plan de l’opéra. La croix indiquait l’endroit où il serait assis pendant le spectacle, le rond, la loge où se trouverait la cible. Le carré marquait la sortie de secours qu’il emprunterait au début du troisième acte. Son seul regret : il n’assisterait pas aux adieux de la scène finale. Il ôta alors un à un ses vêtements avant de les défroisser soigneusement et de les ranger dans l’armoire. Nu, il admira brièvement son corps athlétique dans la glace, avant de s’immerger dans l’eau du bain, et de disparaître sous l’épaisse couche de mousse.
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