PRÉFACE : DISSECTION DE LA SOURIS D’HÔTEL-1

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PRÉFACE DISSECTION DE LA SOURIS D’HÔTEL Dans le duel séculaire Angleterre-France, il fallait bien un jour confronter Sherlock Holmes et la fantasmatique souris d’hôtel, qui choisit pour la circonstance le visage de Musidora, l’inoubliable interprète du feuilleton cinématographique Les Vampires. Nous avons donc d’un côté le grand détective victorien à la mine sévère, de l’autre une séduisante cambrioleuse, véritable type de Parisienne friponne, effrontée, délicieusement indécente. Bien que contemporains ils n’étaient pas faits, en principe, pour se rencontrer, évoluant dans des sphères de fantaisie si différentes, si spécifiquement nationales. Tout les oppose : l’ordre anglican et le désordre latin, la rigueur désincarnée se heurtant au trouble sensuel, à ce désir canaille qui passe à portée de main, puis disparaît au moment même où pourrait naître l’espoir fiévreux d’une mauvaise fréquentation, autant redoutée que souhaitée. Pendant que le premier arpente d’un pas décidé les ruelles d’un Londres éternellement chapeauté de brouillard, la seconde trotte menu sur le zinc glissant des toits de Paname, d’une cheminée à l’autre, éclairée d’un rayon de lune, jusqu’au Palace où sommeille la proie convoitée. Un cliquetis des rossignols et le chien assis se rend, ouvrant sur une bouche d’ombre dans laquelle elle s’engouffre avec légèreté. Comme un succube indifférent elle s’approche du dormeur, le déleste d’un trop-plein de valeurs, et repart sans un bruit, laissant juste dans son sillage la fragrance d’un parfum têtu. Gérard Dôle réunit la souris d’hôtel et le détective dans ce volume, comme si cela allait de soi, faisant fi de leurs singuliers parcours parallèles auxquels lui-même a déjà contribué, puisqu’il est l’auteur de Fleur-de-Lupin, souris d’hôtel (Paris : Collection Mysteras, 1980) et de la nouvelle holmésienne « The Witch of Greenwich » (in Michael Kurland : My Sherlock Holmes – Untold Stories of the Great Detective, New York : St. Martin’s Minotaur, 2003). Sherlock Holmes, auréolé d’une renommée sans égale, soumis à une glose incessante, on croit le connaître. Cependant, l’image donnée ici du roi des détectives est très personnelle et, sans être irrévérencieuse, nous renvoie avec un zeste d’humour en plus à la saga allemande des Welt-Detektiv, ces « Dossiers secrets » apocryphes des années 1900, à l’origine de la série Harry Dickson. Donc, un Holmes plus continental, moins rigide, secondé par un jeune assistant nommé Harry Taxon alias Sid Morau — anagramme de Musidora —, tantôt fille, tantôt garçon. Elle, la belle voleuse trop fugace, on a juste aperçu sa silhouette ténébreuse et saisi un frottement de soie qui électrise l’imagination. C’est la raison pour laquelle nous nous penchons avec ravissement sur sa personne pour la dévoiler, aussi complètement que possible. Au tout début du XXe siècle, la cambrioleuse nocturne qu’on ne nomme pas encore « souris d’hôtel », commence à vraiment s’émanciper en affirmant sa révolte, comme nous le rappelle un article de Jean de Paris dans le Figaro du 26 septembre 1903, intitulé « Deux cambrioleuses » : « Jusqu’à présent les femmes s’étaient bornées à servir de complices et d’aides aux cambrioleurs. Il était rare qu’elles opérassent elles-mêmes. En voici deux qu’on vient d’arrêter en flagrant délit. Ce sont les filles Lucie Marge, âgée de vingt et un ans, et Marie Rozé, du même âge. Elles s’étaient introduites à l’aide de fausses clefs chez M. Salon, cartonnier, rue de Malte, et, munies d’un attirail complet de cambrioleur, elles étaient en train d’opérer quand on les a surprises. Elles ont déclaré qu’elles étaient anarchistes et qu’elles n’appelaient pas ce qu’elles font un vol, mais une récupération du prolétariat sur le capital. » Selon Georges Normandy (in Jean Lorrain, Paris : Vald. Rasmussen Éditeur, 1927), le romancier Jean Lorrain est l’inventeur du vocable « rat d’hôtel » dont « souris d’hôtel » est la déclinaison. L’attribution semble généreuse. Si Lorrain a popularisé ce surnom avec la nouvelle « Le Rat d’hôtel » publiée en 1904 — recueillie dans Des Belles et des Bêtes (La Renaissance du Livre, « In Extenso », s.d. [vers 1918]) —, lui-même l’attribue, en exergue et dans le texte, à la demi-mondaine Eugénie Fougère qui avait été assassinée et soulagée de tous ses bijoux dans la nuit du 19 au 20 septembre 1903, à Aix-les-Bains où elle se trouvait en villégiature. L’affaire fit grand bruit. Le Petit Journal illustré n° 672 du 4 octobre 1903, y consacra sa une, et, début d’une piste, l’on prêta à la victime les propos suivants, prononcés la veille de sa mort : « J’en ai assez de ce rat d’hôtel. » Eugène Villiod, détective privé célèbre en son temps1, nous éclaire sur le sujet dans son ouvrage Comment on nous vole – Comment on nous tue (Paris : Maison d’Édition, « Les Plaies sociales », 1905). D’abord, il précise bien que le terme « rat d’hôtel » est une invention de journalistes, et ensuite, y consacrant un chapitre, fournit une belle définition de cette activité délictuelle et même parfois criminelle, essentiellement masculine dans la mesure où il ne cite pas une seule fois la consœur du « rat ». Ce texte nous apprend notamment que la fameuse tenue noire, si romanesque — qui semblait tout droit sortie d’un feuilleton — , fut d’abord, dans la vie réelle, celle du rat d’hôtel, avant d’être celle de la souris d’hôtel de fiction. Et Villiod de préciser : « Le rat d’hôtel dispose, pour accomplir ses méfaits, de tout un attirail peu volumineux, facile à dissimuler, et où chaque objet est agencé pour une destination bien déterminée. Il a un maillot fin, tout noir ou gris noir, qu’il porte à même la peau, et qu’il endosse dès que le moment de marcher est venu. Cet accoutrement est complété par une cagoule de soie qui lui cache complètement la tête et le visage, et n’a d’ouvertures qu’à la hauteur du nez, de la bouche et des yeux. […] Le maillot noir et la cagoule dont il est revêtu non seulement lui permettront de passer plus facilement inaperçu en se confondant avec les objets environnants, dans l’obscurité, mais encore, en masquant complètement son visage, empêcheront que sa victime puisse avoir aucun indice permettant de le reconnaître. » À l’appui de sa description, le détective Villiod annexe un hors-texte photographique représentant un grand gaillard moustachu enveloppé de la tête aux pieds d’un collant noir, qui s’apprête à réduire une inoffensive dormeuse avec son assommoir fait d’une peau d’anguille bourrée de sable fin mêlé de grenaille de plomb. À n’en pas douter, ce costume « près du corps » qui mettait en valeur la virile musculature, devait plaire énormément à Jean Lorrain. Par simple extrapolation, on va passer d’une symbolique homosexuelle masculine au comble de la séduction féminine. Une chose est certaine, l’image inquiétante de la créature en noir commence petit à petit à s’imposer dans le grand public, une revue aussi connue que Je sais tout (Lafitte) consacrant un article illustré aux « Rats et souris d’hôtel », dans son n° 40 du 15 mai 1908. Si le texte qui, en introduction, attribue le nom « admirablement trouvé » de rat d’hôtel à Jean Lorrain, emprunte largement au livre de Villiod, il nous informe cependant sur celle qui est vraisemblablement la souris d’hôtel « historique », la grande inspiratrice des romanciers : Amélie Condemine, dite comtesse de Monteil. Bien que connaissant ses coupables activités, la police mit, paraît-il, dix-sept ans pour la prendre sur le fait. On comprend alors pourquoi elle devint une légende de la pègre que l’article anonyme de Je sais tout rapproche fortuitement du limier de Baker Street : « La fameuse souris d’hôtel, la comtesse de Monteil, est une exception dans la profession. Mais quelle physionomie balzacienne ! L’amour du jeu la perdit. Elle jetait royalement sur le tapis cinquante mille francs dans la même soirée, tandis que son mari habitait une chambre d’hôtel meublé à quarante-cinq francs par mois. Chef de b***e, elle mit en coupe réglée les hôtels de la Côte d’Azur, agissant avec une habileté si merveilleuse que Sherlock Holmes l’eût sans doute admirée. » Avec son livre « réclame » à compte d’auteur, Eugène Villiod avait tout intérêt à forcer le trait pour installer un sentiment d’insécurité et justifier ainsi le recours préventif à un détective si renseigné qu’il est à même de vous protéger. Aussi, il convient de se reporter à l’ouvrage de référence pour ces années-là : le Manuel de Police Scientifique (Paris : Félix Alcan – Lausanne : Librairie Payot & Cie, 1911) de R.-A. Reiss, professeur à l’Université de Lausanne. Ce traité, préfacé par Louis Lépine, préfet de Police de Paris, consacre dans son volume I : « Vols et homicides », un chapitre aux « Rats d’hôtel ou voleurs d’hôtel de la haute pègre » et plus spécifiquement un passage aux « Rats d’hôtel féminins »: « L’élément féminin est assez fréquent dans le monde des rats d’hôtel. Les femmes servent de complices, comme cette Sylveria qui travaillait, avec Ochoa, dans les grands hôtels de la Côte d’Azur, de Baden-Baden, etc. et qui fut prise avec son compagnon, à Milan, en mai 1910, par des inspecteurs de la Sûreté française. D’autres, comme la prétendue comtesse de Monteil (la souris d’hôtel), opèrent seules à leur propre compte. » Le professeur Reiss émet quelques réserves quant à l’habillement consacré du rat d’hôtel : « Lorsque le rat opère la nuit, il s’habille d’un pyjama de couleur sombre. Ch., par exemple, travaillait dans un pyjama de couleur aubergine. Les fameux maillots noirs, au moins actuellement, ne sont pas employés par ces voleurs. Un rat d’hôtel fameux nous a même déclaré que les maillots noirs étaient le produit de la fantaisie de femmes apeurées. Et en effet, le voleur surpris en maillot noir dans le corridor d’hôtel, ce qui peut toujours arriver, est immédiatement reconnu comme tel ; s’il est en pyjama, par contre, vêtement de nuit qui est actuellement très à la mode, on croira que, pris d’un malaise, il se rend aux cabinets. Nous ne savons pas exactement si le maillot noir a été en réalité utilisé autrefois par les rats d’hôtel. C’est possible, mais ce qu’on peut affirmer, c’est qu’à l’heure actuelle ils ne se revêtent pas d’un costume aussi compromettant, alors qu’ils ont à leur disposition un habillement aussi parfait et surtout aussi courant que le pyjama de couleur foncée. » Qu’il soit homme ou femme, en maillot noir ou non, le rat d’hôtel constituait à cette époque un trouble important susceptible d’entraîner des complications diplomatiques, les victimes étant la plupart du temps des notables ou de riches étrangers. C’est ainsi que le 24 octobre 1913, soit quelques jours après l’interpellation du rat d’hôtel Urbain-Marius Thaust recherché depuis vingt-deux ans « par toutes les polices du monde et par la Sûreté Générale »2, le directeur de la Police judiciaire Mouton adressait une circulaire à tous les commissaires de la ville de Paris et des communes du ressort : « La Direction de la Sûreté Générale signale l’intérêt qu’il y aurait à ce que les vols commis à Paris par des “rats d’hôtel”, soient portés à sa connaissance. La plupart des malfaiteurs de cette catégorie, sont en effet des internationaux qui opèrent habituellement dans les villes d’eaux et stations hivernales. Beaucoup d’entre eux sont connus du Contrôle Général des Services de Recherches au Ministère de l’Intérieur, lequel pourra dans bien des cas, fournir des renseignements utiles sur les auteurs des vols de ce genre, qu’ils aient été identifiés et arrêtés ou non. En conséquence, chaque fois que vous aurez à traiter des affaires de cette nature, je vous prie d’en informer d’extrême urgence, la Direction de la Police Judiciaire. Il appartiendra à ce service de se mettre en rapport avec le Contrôle Général des Recherches au Ministère de l’Intérieur et de servir ainsi à la coordination des efforts et des renseignements, en vue d’une répression rigoureuse de ces vols. » Romanciers et cinéastes français ne pouvaient ignorer un sujet si prometteur, et immédiatement ils se mirent à l’œuvre. Énigmatique et fatale, la souris d’hôtel est passée à ses débuts par mains de maîtres : Louis Feuillade chez Gaumont, et Raphaël Kirchner à la Librairie de l’Estampe. Tous deux serrèrent ses formes généreuses dans un collant noir où seuls affleurent des yeux charbonneux débordant de vaines promesses. À cette belle époque, elle représente une femme libre que n’embarrasse aucun préjugé, l’interdit développant ses envies. Ceux qui ne savent pas pourraient la qualifier de « demi-vierge », en référence à ces « chastes frôleuses » dont parle Marcel Prévost, mais ce serait réduire considérablement sa personnalité. Qui est-elle ? Irma, Georgina, Maud, Fleur-de-Lupin et bien d’autres. Le cinéma montre son engouement pour les rats et souris d’hôtel en produisant une série de courts-métrages : Rat d’hôtel (1909, Pathé), Les Rats d’hôtel (1910) de Pierre Bressol, Souris d’hôtel (1911) de Georges Denola, avec Mistinguett, Rigadin rat d’hôtel (1912, Pathé) de Georges Monca. Avec les épisodes de Fantômas3 (1913-1914), Louis Feuillade (1873-1925) consacre le maillot noir du rat d’hôtel comme tenue de prédilection du génie du crime et de ses acolytes4, lui donnant un rayonnement inattendu, et la sinistre vêture sert même de déguisement occasionnel à l’intrépide journaliste Fandor, lors d’un mémorable bal masqué où les Fantômas semblent se multiplier. Bien oublieux du mérite de Feuillade, Marcel Allain, coauteur survivant de la série initiale des romans, rappelle cette façon de voir Fantômas et la développe avec grande précision plus de quarante ans après, dans un signalement destiné à Pierre Tabary, le dessinateur de la BD quotidienne « Fantômas » (in Paris Journal, 1957-1958, agence de presse Opera Mundi) : « Fantômas en cagoule est légendaire. Sa silhouette est immuable. Contrairement à ce que l’on a vu dans les films français, Fantômas en cagoule est essentiellement vêtu de vêtements collants (et jamais de cape ou autres vêtements flottants). Il porte, en somme, la tenue du rat d’hôtel. La tête entière, visage et cou, disparaît sous une étoffe noire qui colle aux traits (pratiquement les artistes se servent pour la cagoule d’un bas de femme dans lequel ils enfoncent le visage). Deux trous seulement permettent de voir le flamboiement des yeux. Le buste est vêtu d’une chemise, noire aussi, assez collante, qui se raccorde à la cagoule […] Comme pantalon un collant noir, sans aucun pli, qui moule les cuisses, les jambes (pratiquement les interprètes se servent d’une caleçon Rasurel). Les mains sont gantées de noir et joignent avec les manches de chemise. Les pieds sont chaussés de chaussons montants, noirs. »5 Alors qu’il a dessiné la quasi-totalité des couvertures de Fantômas, Gino Starace6 ne représente qu’une seule fois le grand criminel dans la tenue noire qui lui colle encore à la peau aujourd’hui. Pour La Disparition de Fandor (Fantômas n° 16, 1912), l’artiste compose une scène où l’on voit un rat d’hôtel s’extirpant, tel un serpent, de sous le lit dans lequel dort paisiblement une ravissante jeune fille au teint virginal. Il contemple sa proie, une main agrippée aux draps tiédis, l’autre serrant fort le stylet italien à lame courte et triangulaire que la plupart de ces criminels, nous dit Villiod, « ont la coquetterie d’acheter cher, pour qu’elle ait un certain cachet artistique ». Comment ne pas voir dans cette iconographie, au-delà du vol envisagé, le message subliminal de l’innocence en danger, de l’intimité violée ? D’autant plus que Starace a pris quelques libertés avec le sujet qu’il est censé illustrer, ajoutant (le stylet dans la main du rat) et supprimant (le compagnon dans le lit de la dormeuse) plusieurs éléments, dans le but probable d’accentuer le trouble équivoque de la situation. Une femme seule, comme offerte, est forcément plus vulnérable. Cette dramaturgie de l’image remplace avantageusement le vaudeville — l’épouse infidèle, le mari trop confiant, et l’amant caché dans le placard — que nous donne à lire le chapitre XI, sobrement intitulé « Rat d’hôtel ». Bien entendu, il ne s’agit pas d’un quelconque rat d’hôtel, mais de ce qu’il y a de plus terrible : « L’homme était vêtu des pieds à la tête d’un extraordinaire costume. Son corps était moulé dans un maillot de laine noire dont le col remontait jusqu’à son visage qui disparaissait entièrement sous une cagoule, une cagoule noire. Ah ! certes, le personnage était légendaire, la silhouette était fameuse, silhouette de nuit, silhouette de crime, silhouette de meurtre ; si le maillot noir eût pu faire croire à un ordinaire rat d’hôtel, la cagoule, de forme bien particulière, ne pouvait permettre l’hésitation, l’individu qui se trouvait dans la chambre de Guillaume, c’était Fantômas, c’était le terrifiant bandit, c’était le Maître de l’Épouvante ! » C’est dans Les Vampires du même Feuillade, célèbre feuilleton cinématographique en dix épisodes7, diffusé pour la première fois au cours des années 1915 et 1916 sur l’écran du Gaumont-Palace, « le plus grand cinéma du monde », que Musidora (pseudonyme de Jeanne Roques, 18848-1957) va devenir pour l’éternité l’image même de la souris d’hôtel, de la femme qui entreprend et porte bien haut le drapeau de la transgression. Avec le temps, l’actrice et son rôle ont fusionné à tel point que Musidora, en personne, a fini par remplacer dans la mémoire collective le personnage d’Irma Vep, effaçant presque, de ce fait, le reste de sa carrière cinématographique9. En 1923, Louis Aragon écrivait à quel point il n’aimait pas Feuillade, reconnaissant cependant aux Vampires un intérêt particulier : « Mais d’admirables acteurs, et le choix d’un sujet qui tombait par hasard à pic, à cette époque, firent de ce qui aurait pu être une platitude l’une des épopées qui marquèrent, plus vivement que la Marne ou Verdun, l’esprit de quelques hommes. […] À cette magie, à cette attraction, s’ajoutait le charme d’une grande révélation sexuelle. Les théâtres étaient ou fermés ou entrouverts à peine. Le Moulin Rouge venait de flamber. Dans cet incendie qui pouvait être un désastre pour la sensualité de milliers de jeunes gens, que restait-il qui donnât sa forme et son sceau aux désirs d’un peuple naissant ? Il appartint au maillot noir de Musidora de préparer à la France des pères de famille et des insurgés. »10 Musidora entre en scène au troisième épisode, mais ce n’est qu’au sixième (Les Yeux qui fascinent) qu’elle prend pour la première et dernière fois l’apparence provocante qui la rendra célèbre, et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle fait sensation avec sa tenue de soie noire portée comme une seconde peau. Même si elle tente de s’y faire passer pour un jeune homme, nos yeux ne sauraient être abusés. Ses formes pleines, conformes aux canons de beauté de l’époque, expriment la plénitude des sens. Cette scène mythique, où elle vole un plan dans une chambre d’hôtel, dure moins de deux minutes, sur six heures trente de projection. Cela suffira pour qu’une légende fasse son chemin. Dès 1916, Les Vampires deviennent par l’entremise de George Meirs (1878-1962), à la Librairie Contemporaine de Paris, un roman à suivre de sept livraisons mensuelles : quatre volumes (La Tête coupée, Le Spectre, Les Yeux qui fascinent, Satanas) et trois fascicules (Le Maître de la foudre, L’Homme des poisons, Les Noces sanglantes). La fameuse scène relatée ci-dessus, figure au chapitre VI (« Des désagréments et des risques du métier de rat d’hôtel » du volume III des Vampires). Pas une fois le romancier ne parle de « souris d’hôtel », mais décrit avec complaisance Irma Vep « moulée dans son seyant maillot noir», évoquant notamment « la plénitude gracieuse de ses lignes ». Pas loin d’un siècle plus tard, le romancier Gérard Dôle fait sienne la nouvelle personnalité de Musidora — celle qui amalgame l’actrice et son rôle d’Irma Vep — et lui offre, en prenant parfois quelques menues libertés temporelles, quelques aventures mystérieuses au cours desquelles elle côtoie le petit monde bohème de Paris au tournant du siècle. La souris d’hôtel est de retour, mutine, un peu voleuse bien sûr, mais plus du tout criminelle. Sans prétendre avoir identifié l’œuvre de fiction fondatrice du personnage idéalisé de la souris d’hôtel, reconnaissons au moins que le roman La Dame aux « ouistitis » — Souvenirs d’une « souris d’hôtel » de Georges Le Faure (1856-1953), paru en 1908 dans la collection « Le Livre Populaire » de Fayard, s’inscrit dans une notoriété lui permettant de revendiquer le titre de pionnier. Et s’il s’avère qu’il n’est pas, dans l’absolu, le tout premier, il n’en est pas loin car l’éditeur a cru bon de placarder sur l’image de couverture signée Gino Starace, pour la compréhension d’un titre qui, à son avis, méritait explication, les définitions de Souris d’hôtel : « Surnom dont la police désigne les femmes qui se font une spécialité de dévaliser les chambres de voyageurs. » et de Ouistitis : « Nom donné dans l’argot de la cambriole aux minuscules instruments qui servent à faire, de l’extérieur, tourner les clés dans les serrures des appartements. » Le roman sera réédité par Fayard en 1953 — édition revue et incomplète —, avec le titre beaucoup plus sobre de Rat d’hôtel, en cela davantage conforme au contenu puisqu’il peut s’appliquer au complice de la « souris », un gentleman-cambrioleur dont le rôle est prédominant. L’émancipation de la femme a ses limites, et il lui faut encore, semble-t-il, de mâles épaules à proximité. De toute façon, cette souris d’hôtel n’a rien d’une militante, étant bien trop mondaine ou simplement coquette, bien trop sensible aux égards de toute nature, pour revendiquer autre chose que de profiter égoïstement de la vie et de tous ses plaisirs. La Dame aux « ouistitis » n’est pas un roman et encore moins un recueil de souvenirs, mais une suite de dix d’histoires11 indépendantes les unes des autres, contant les exploits du roi de la cambriole Fabrice Levrot — constamment poursuivi par l’inspecteur Furet de la Sûreté — et, dans une moindre mesure, ceux de la jolie Roumaine Georgina Vénasco. C’est elle, la souris d’hôtel, très peu à l’œuvre, et il faut attendre longtemps pour apprendre enfin qu’elle revêt le fameux costume de travail, le maillot de soie noire complété d’un capuchon percé de deux trous pour les yeux. Starace la représentera ainsi sur la couverture, avec son portrait en médaillon, afin de montrer à quel point elle est séduisante.
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