PRÉFACE : DISSECTION DE LA SOURIS D’HÔTEL-2

1993 Mots
Antonin Reschal (pseudonyme d’Antonin Arnaud, 1874-1935) était déjà l’auteur de Désirs pervers et De la volupté au tombeau : le journal d’un amant, lorsqu’il fit paraître en 1909 chez Albin Michel, le roman Maud, femme du monde cambrioleuse, à l’érotisme bien convenable mais cependant rehaussé par certaines illustrations hors-texte de Raphaël Kirchner (1876-1917). Ce dernier a su représenter la sensualité avec un grand raffinement, et sa souris d’hôtel emmaillotée, qu’on pourrait croire nue dans la pénombre d’un escalier, est exemplaire. Son apport au texte étant indéniable, Reschal s’en souviendra quelque temps plus tard, alors qu’il est lui-même éditeur à l’enseigne de la Librairie de l’Estampe, et lui demandera de réaliser une série de cartes postales « artistiques » (1914-1916) ayant pour sujet l’ensorcelante voleuse. Maud, c’est Madame la comtesse Maud de Fréjeville, une jeune femme délaissée par son vieux mari, narcissique et futile, oisive et dépendante, qui a de grands besoins d’argent pour assurer son train de vie dispendieux. Elle est tout le contraire d’une aventurière, et en cela fort différente de Georgina Vénasco. Autant celle-ci fait preuve d’indépendance et d’initiative, autant Maud s’en remet totalement à son amant qui d’abord éveille ses sens, ensuite la dévergonde, puis la débarrasse de ses principes de classe en faisant son éducation de voleuse. Elle commence à prendre plaisir à sa déchéance, et échappe ainsi à une vie monotone, sans oublier pour autant de quel monde elle est issue : « Plutôt le vol que la médiocrité». Le passage à l’acte lui procure une ivresse mêlant intimement la nécessité à la volupté, l’argent et le s**e. Curieusement, elle demeurera une souris d’hôtel velléitaire, puisque après voir revêtu « l’enveloppe impudique » des rats d’hôtel — le terme « souris d’hôtel » n’est jamais employé —, l’opération sera annulée en raison d’un événement imprévu et cocasse : l’intervention malheureuse d’un autre rat d’hôtel. Son amant la complimentera tout de même : « Ce vêtement, pour toi, n’est pas la livrée du cambrioleur, mais plutôt l’accessoire frivole d’une pécheresse voluptueuse…», ce qui est une façon d’affirmer la vraie raison d’être de ce « costume immoral ». Albin Michel annonçait à paraître prochainement Les Derniers Exploits de Maud, un volume n’ayant vraisemblablement jamais vu le jour. Illustration originale de Raphaël Kirchner pour Maud, femme du monde cambrioleuse (Paris : Albin Michel, 1909). Si Mademoiselle X…, souris d’hôtel de Maurice Vaucaire (Versailles, 1865- ?) et Marcel Luguet a bien été publié vers 1918 dans la collection illustrée « In Extenso » de La Renaissance du Livre (Paris), il semblerait que ce court roman soit paru initialement en 1910, comme précisé laconiquement dans la présentation de l’un des auteurs, information étayée par divers éléments du texte. Quoi qu’il en soit, l’édition « In Extenso » est illustrée par Émile Maîtrejean (1882-1955) à qui l’on doit aussi, notamment, les illustrations des Mémoires d’un cambrioleur retiré des affaires (Albin Michel, 1922) d’Arnould Galopin. Mademoiselle X…, souris d’hôtel est un récit plein de légèreté, ponctué par une sévère pointe d’amertume, le drame final étant, semble-t-il, la seule solution envisageable pour un baisser de rideau sur tant de joyeuse amoralité. Raymonde G…, la demoiselle X… en question, nous raconte avec impertinence, depuis la cellule où elle purge une peine d’emprisonnement de quinze mois pour faits de vol, les épisodes marquants de sa jeune carrière de souris d’hôtel. Elle fut une adolescente éprise de liberté, lisant Mendès et Jean Lorrain, qui reçut de son père, joueur de cartes professionnel, une éducation pragmatique résumée par ce principe : « Le bien des sots est la propriété des gens de mérite. » Et du mérite, Raymonde n’en manque pas, car elle écume consciencieusement les villes d’eaux, les unes après les autres, ce qui nous vaut quelques anecdotes savoureuses. Une nuit, alors qu’elle est surprise par sa victime, un vieux libidineux à face de g*****e, elle doit payer de sa personne la liberté compromise. Un simple aléa quand on est une souris. Cette scène torride constitue un sujet d’élection pour le réalisateur anonyme du court métrage pornographique Le Chat dans la souricière (Repris dans le DVD L’Anthologie érotique du cinéma clandestin, vol. 2, Paris : Éditions Astarté, « Archives d’Éros », s.d. [2007]), tourné vers 1920 et certainement à l’usage des maisons closes. Une autre fois, Mademoiselle X… est à son tour visitée nuitamment dans sa chambre, l’intrus étant une pitoyable et vieille souris d’hôtel, à l’allure cocasse : « Un jersey noir, tout rougi à l’usage, sur un dos rond et une poitrine flasque. Un cou cordé, crasseux. Des gros pieds ronds dans des chaussures de feutre. Une culotte noire de cycliste comme on a honte d’en porter aujourd’hui, et si comique sur ses grosses hanches ! » Éminemment sympathique, Mademoiselle X… n’a qu’un défaut, elle est amoureuse, et c’est ce qui la perdra. Elle en mourra. En 1927 sort le long métrage Souris d’hôtel, une réalisation d’Adelqui Millar produite par les films Albatros. Ica de Lenkeffy y tient le rôle de Rita la souris d’hôtel. Ce film est tiré de Souris d’hôtel (Paris : Librairie Théâtrale, 1927), une comédie en quatre actes de Marcel Gerbidon et Paul Armont, représentée pour la première fois au Théâtre Édouard VII, le 28 janvier 1927, avec Andrée Spinelly dans le rôle principal. Lorsqu’un personnage sulfureux à la notoriété établie tombe dans le vaudeville et les bons sentiments, il y a fort à craindre que sa fin ne soit proche, car on se relève difficilement de pareille avanie. Souris d’hôtel marque bien la fin d’un cycle populaire qui aura duré une vingtaine d’années. Le mythe du maillot noir s’étiole à la fin de cette décennie12, la pauvre souris d’hôtel rentre dans le rang pour devenir une femme respectable, puis, n’en doutons pas, une mère de famille débordée. Le rêve est détruit et le conformisme bourgeois triomphe. En mourant dans la violence, Irma Vep, elle au moins, assuma jusqu’au bout tous ses choix, se préservant du moindre compromis, du plus petit renoncement qui aurait dénaturé son image. Quelques résurgences anecdotiques13 ne changent rien à l’affaire. Aussi, nous terminerons avec deux œuvres marquantes et tardives, mais dont les racines sont bien implantées à la grande époque de la souris d’hôtel. D’abord un texte prémonitoire quant à l’improbable association du grand détective anglais et de la cambrioleuse : L’« Hôtel des Trois Pèlerins », titre du fascicule Harry Dickson n° 128, paru en décembre 1934. La couverture d’Alfred Roloff (1879-1951) fut conçue à l’origine pour illustrer Die Gräfin mit den Silberzangen (1908, La comtesse aux pinces [-monseigneur] d’argent), l’aventure n° 76 de la série « Sherlock Holmes » allemande Aus den Geheimakten des Welt-Detektivs (1907-1911). C’est donc le locataire du 221b Baker Street — et non le « Sherlock Holmes américain » du 111b — qu’on aperçoit en train de maîtriser une souris d’hôtel en pleine action, et la tenue de cette dernière se signale par sa pruderie. Elle a passé sur son maillot noir, une robe tout aussi noire qui dissimule évidemment ses charmantes rondeurs, qu’on jugea peut-être inconvenantes pour le public visé. La légende ne laisse aucun doute sur les activités de la demoiselle : « La lumière inonda le hall et Harry Dickson se vit devant une souris d’hôtel en parfait uniforme de campagne. » Le récit allemand — dont une traduction fidèle est publiée dans le Harry Dickson hollandais n° 128 : De valsche gravin (La fausse comtesse) — s’inspire d’une actualité récente, car la comtesse Angela Manola qui sévit en tant que souris d’hôtel sur la Côte d’Azur, est à l’évidence un compromis entre les « historiques » Sylveria et comtesse de Monteil. En se fondant sur cette couverture surannée, Jean Ray écrit donc, près de vingt-cinq ans après, L’« Hôtel des Trois Pèlerins ». Il se hâte de justifier l’illustration imposée par l’éditeur, dans un chapitre premier intitulé « La Souris d’hôtel », mais fait abstraction de sa tenue si austère en ne retenant que le maillot noir et les chaussures de feutre. Comme la souris se révèle justicière, cela nous ramène de plain-pied au sujet même du recueil de Gérard Dôle. Au diable la pondération de l’essayiste, et clamons bien fort que Judex14 (1963) de Georges Franju (1912-1987) est un chef-d’œuvre de fantastique onirique et de poésie. Diana Monti, personnage vénéneux interprété par Musidora chez Louis Feuillade (Judex, 1916), porte ici la célèbre tenue d’Irma Vep, et il faut voir Francine Bergé revêtue du maillot noir, cambriolant une demeure ou s’enfuyant par les toits, pour comprendre toute la magie de ce monde feuilletonesque dont la grande noblesse était seulement d’émouvoir. Franju rend un ultime hommage à la souris d’hôtel (Gayle Hunnicutt) — elle est poursuivie par la police sur les toits de Paris — dans Nuits rouges (1974), une sorte de Fantômas qui ne dit pas son nom, et dont une version télévisée fut diffusée par TF1 en huit épisodes de cinquante-deux minutes, au cours des mois de juillet et août 1975, sous le titre L’Homme sans visage. Macfarlane et maillot noir vont s’approcher, collaborer, s’apprécier sans réellement se connaître. À moins que le dupe feigne de n’avoir rien remarqué en raison d’un impérieux motif, son propre intérêt, car il a certainement plus à gagner en fermant les yeux sur l’identité réelle de ce précieux collaborateur, qu’à dénoncer une situation peut-être équivoque, mais où chacun trouve un bénéfice. Ainsi, Holmes, qu’il ne faut peut-être point trop mésestimer, pourra toujours faire l’étonné, le moment venu. FRANÇOIS DUCOS 1. Un comble ! Sa carte de visite à deux volets le représente en gentleman-cambrioleur — portant cape et loup noirs — dessiné par Cappiello. La légende « Qui suis-je ? » renvoie à son nom, à son adresse (37, boulevard Malesherbes, Paris) et à ses spécialités de détective. 2. Le journal Le Matin du 21 octobre 1913, consacre un article assez long à l’arrestation de Marius Thaust « Le doyen des rats d’hôtel ». Il est notamment précisé que le prudent personnage cachait sa barbe et ses cheveux blancs d’un voile noir, et qu’il vivait « comme un bourgeois rangé dans un pavillon à Bois-Colombes, “se faisant” de 2500 à 3000 francs par mois dans les hôtels des villes d’eaux, sur la Riviera, en Suisse et à Paris ». 3. Fantômas en coffret DVD : Tristar Home Video, 1999. 4. Zigomar (1911), Zigomar contre Nick Carter (1912) et Zigomar, peau d’anguille (1913), réalisés par Victorin Jasset, annoncent le Fantômas de Feuillade, mais si le terrible Zigomar et sa b***e des Z portent eux aussi la cagoule, le reste du corps est totalement dissimulé par une longue toge aux larges manches. 5. Citation extraite de « Indications pour typer les personnages principaux » (in Fantômas vol. 1, Robert Laffont, « Bouquins », 1987). 6. Gino Starace, l’illustrateur de « Fantômas », par Alfu, Patrice Caillot et François Ducos, Amiens : Encrage, « Portraits », 1987. 7. Les Vampires : 1 - La Tête coupée, 2 - La Bague qui tue, 3 - Le Cryptogramme rouge, 4 - Le Spectre, 5 - L’Évasion du mort, 6 - Les Yeux qui fascinent, 7 - Satanas, 8 - Le Maître de la foudre, 9 - L’Homme des poisons, 10 - Les Noces sanglantes. Les Vampires sont disponibles en deux versions DVD : l’une américaine chez Image (1998) avec intertitres en anglais, l’autre, française et plus récente (Gaumont, 2006) est le résultat d’une restauration réalisée par la Cinémathèque Française sous la direction de Jacques Champreux. 8. Selon certaines sources, l’année de naissance serait 1889. 9. Voir Musidora par Francis Lacassin (Anthologie du Cinéma n° 59, Supplément à L’Avant-Scène du Cinéma n° 108 de novembre 1970) et Musidora la dixième muse par Patrick Cazals (Éditions Henri Veyrier, 1978). 10. Citation tirée de « Les Vampires », in Projet d’histoire littéraire contemporaine (Gallimard, « Digraphe », 1994). 11. La Dame aux « ouistitis » – Souvenirs d’une « souris d’hôtel » : « Le Scandale du Metropolitan Hôtel », « Lettres de femme », « Robe rose et soulier rouge », « La Maison hantée », « La Victoire de White Star », « Le Diamond Soleil » [Non repris dans Rat d’hôtel], « La b***e des Têtes à l’huile », « Le Triomphe de la belle Georgina », « Les Émaux du duc de Croizilles », « Le Charcutier » [Non repris dans Rat d’hôtel]. 12. Le fameux maillot noir fera un retour remarqué en devenant la tenue préférée de Zakimort (personnage de BD populaire italienne créé en 1965), l’uniforme « bodysuit » de plusieurs super-héroïnes des comic books américains, telles Catwoman (DC Comics) ou Sydney Taine (Nightside, Marvel), et devenu cuir, il n’a jamais cessé d’alimenter l’imaginaire fétichiste qui passe d’abord par Carlo et John Willie (1902-1962). Ce dernier a d’ailleurs représenté une souris d’hôtel en maillot noir et talons aiguilles (« The Burglar » [La cambrioleuse]), ce dessin figurant dans la revue Bizarre (1946) et au chapitre « John Willie, A Most Bizarre Life » de Dian Hanson’s : The History of Men’s Magazines, Vol. 2 [From Post-War to 1959], Taschen, 2004. 13. À titre d’exemples, citons Souris d’hôtel de Pierre Mariel (Paris : Librairie contemporaine, « Le roman du dimanche » n° 34, 1932) ; Le Rayon sensuel de Marcelle Valencia (Paris : Éditions Prima, « Collection Gauloise » n° 188, 1932) ; « Souris d’hôtel » de C.V. (in Sensations n° 5, Lyon, 1948) ; Pas d’oseille pour la souris d’Andy Logan/Jerry Lewray (Paris : Société d’Éditions Générales, « Allô! Police », 1966). Et quelques films : La Rue sans loi (1950) de Claude Dolbert [d’après Dubout], avec Nathalie Nattier (la souris fatale) [DVD René Château, 2005] ; Garou-Garou, le passe-muraille (1950) de Jean Boyer [d’après Marcel Aymé], avec Joan Greenwood (la souris convenable) ; La Main au collet (To Catch a Thief, 1955) d’Alfred Hitchcock, avec Brigitte Auber (la souris sous influence) [DVD Paramount] ; Irma Vep (1996) d’Olivier Assayas, avec Maggie Cheung (la souris orientale) [DVD 2Good, 2003]. 14. Coffret double DVD Georges Franju [Judex – Nuits rouges], Éditions des Cahiers du Cinéma, s.d. [2007].
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