LONDRES

1724 Mots
LONDRES Saviez-vous, mon cher, me confia Musidora, un soir que nous sortions de l’Ambigu où se donnaient Les Triomphes de Sherlock Holmes, que je l’ai connu ? Je veux parler, bien sûr, de l’être de chair et de sang, de l’homme qui a réellement existé et vécu à Londres jadis. Car je me moque bien du limier de fantaisie que William Gillette1 rendit célèbre en le campant au théâtre avec brio. Saviez-vous aussi que chez M. Sherlock Holmes, le vrai, qui n’a jamais connu de docteur Watson, se succédèrent plusieurs grooms ou chasseurs dont certains sont devenus ses élèves ? Le premier en date fut un cockney couvert de taches de rousseur qui se prénommait Billy. C’est ce petit frispoulet de Charles2 qui le remplaça, un loustic pas plus haut que trois pommes qui ne quitta Baker Street que pour grimper sur les planches et se tailler ensuite la part du lion au cinématographe sous le nom de Charlot. On m’a parlé aussi d’un jeune freluquet que je n’ai pas connu, qui resta longtemps au service du détective, et qui, lui, n’hésita pas à prendre le pseudonyme de Harry Dickson vers la fin des années vingt quand, à son tour, il embrassa la profession. En ce qui me concerne, j’ai modestement assuré l’intérim entre Billy et Charlie pendant toute une saison. Je crois me souvenir que c’était en 1900. Mais déjà, à Paris, selon que la nuit fut plus ou moins avancée, tantôt je portais le loup de velours, le maillot noir et les chaussons feutrés pour me glisser sans bruit le long des couloirs obscurs des palaces de la Madeleine, tantôt je me parais de froufrous et de tralalas pour le quadrille ou le chahut sous les lampes à arc du Moulin de la Galette. À Londres, où j’étais partie me faire oublier de Nini3, je me fabriquai pareillement deux personnages fort dissemblables. Parfois j’adoptais la jupe et le chemisier stricts de l’ingénue dactylographe, parfois la pelisse richement fourrée du jeune fashionable. Ce rôle-là m’était d’autant plus facile que j’avais longtemps été un vrai garçon manqué. J’épousais si bien l’allure et les façons du gandin avec son costume du bon faiseur que je me mis au défi de déjouer la perspicacité du roi des détectives. Je me rendis donc à Baker Street, chez l’ennemi juré d’Arsène Lupin, mon grand modèle, qui l’avait ironiquement rebaptisé Herlock Sholmès et je lui présentai une longue lettre de recommandation de M. Ducos, chef de la Sûreté parisienne. Elle était fausse, vous vous en doutez. Je m’étais en outre nantie d’une identité fantaisiste, « Sid Morau », qui n’était autre que l’anagramme de Musidora. Le détective qui prononçait mon nom : « Morrow », avec un accent très britannique, me questionna sur ce « Sid » qui sonnait à ses oreilles comme l’abrégé de « Sidney », prénom cher à la gentry de la vieille Albion. – Non, Monsieur, répondis-je avec aplomb, Sid est bien français. C’est à la fois la première syllabe et la dernière de deux noms de baptême distincts. Cela vous surprend, je le constate. Puis-je me permettre de vous éclairer ? Et sur un signe d’assentiment de mon célèbre interlocuteur qui m’observait avec attention depuis le début de notre entretien, je servis un boniment du diable, au risque de tout faire échouer. Bah ! J’ai toujours aimé le jeu de roulette. – Marie, ma chère maman, qui désirait tant une fille, dis-je, accoucha de faux jumeaux : ma sœur et moi. Papa, voulant lui être agréable, chercha et trouva un compromis satisfaisant. On nous baptisa : elle Sidonie et moi Alcide. Néanmoins, dans la pratique, on nous appelait indistinctement Sid. Combien de fois notre mère ne nous a-t-elle répété que ce prénom tronqué expliquait les traits tant féminins que masculins qu’elle décelait en chacun de nous ! Quant à Morau, continuai-je, il passe pour une variante orthographique de Moreau, un grand peintre de chez nous que la République vient d’honorer de funérailles nationales. Ce cher Gustave, dont nos tantes conservent pieusement les toiles magnifiques, était notre parrain. Quelles blagues ! Eh bien, me croirez-vous ? le détective n’y vit que du bleu. Il crut que j’étais réellement un fils de famille français, travaillé par les problèmes d’une fin d’adolescence difficile. Alors, me poussant du faux-col, plutôt que de postuler à l’emploi de chasseur, je lui demandai hardiment de me prendre comme élève. Sa réponse ne fut pas longue à venir. Je lui faisais si bonne impression qu’il accepta. Hourra ! J’avais décroché la timbale et gagné le coquetier. Or, comme je prenais chapeau et manteau, puisqu’il était entendu que je ne débuterais que le lendemain, il m’arrêta d’un geste et me dit, d’un ton où perçait une once d’embarras : – Un instant, s’il vous plaît. Je ne puis vous le cacher plus longtemps, il y a dans tout cela un détail… un détail d’importance — il appuya sur ce mot — que je trouve… well, je dirais : choquant. Choquant ? Autant dire Shocking ! Car telle est l’exclamation qu’un Anglais pousse quand il considère qu’on bafoue la morale. Aïe ! J’avais trop vite chanté victoire. Sherlock Holmes se doutait de quelque chose. Peut-être même avait-il déjà percé mon secret de polichinelle. Un frisson d’angoisse me parcourut. – Cho… choquant, Mr Holmes ? balbutiai-je, en m’efforçant de faire bonne figure. – Oui. Je serai très franc avec vous. Il y a un point où le bât blesse, mon petit. « Mon petit » Il venait de me dire « mon petit ». N’est-ce pas là le mot paterne dont fait usage un gentleman quand il s’adresse à une demoiselle ? Bon, ça y était, il venait de découvrir le pot au rose. « Enfin, Musidora ! me grondai-je intérieurement, étais-tu assez sotte pour croire que tu pourrais échapper longtemps au regard d’aigle du roi des détectives ? » Mais, à ma grande surprise, Sherlock Holmes se borna à dire, en plantant sa pipe dans sa bouche : – « Sid » vous va très bien, certes, mais cela me choque. Je m’explique : quel que soit son vrai prénom, j’ai pour habitude de baptiser mon page « Billy » et mon élève « Harry ». C’est élémentaire, oui, élémentaire, mon cher. Ouf ! Je poussai in petto un soupir de soulagement. – S’il n’y a que cela pour vous faire plaisir, Mr Holmes, m’empressai-je de répondre, je me plie volontiers à cette coutume élémentaire. Et puis « Harry » c’est mignon, ça change ! Ce prénom m’évoque d’ailleurs celui d’un artiste que j’admire, le grand Harry Fragson4 qui triomphe en ce moment à l’Alcazar d’Été de Paris. Et, au culot, je fredonnai son dernier succès en date, histoire de noyer le poisson : J’ai retrouvé la chambrette d’amour Témoin de notre folie Où tu venais m’apporter chaque jour Ton b****r, tes caresses jolies Reviens, veux-tu Ton absence a brisé ma vie Aucun homme, en mon cœur N’a jamais pris ta place … – Hum ! sourit Sherlock Holmes, vous avez une voix de ténor léger fort agréable, mais, bien que je tienne absolument à ce que vous vous prénommiez « Harry » en devenant mon élève, je ne puis admettre que vous y accoliez le nom de scène d’un faiseur de chansonnettes. Voyons un peu : vous chantez Fragson et vous lisez Dickens — ce que je déduis en apercevant une édition populaire des Aventures de Mr Pickwick dépasser de la poche de votre veste. Frag – son… d**k – ens… Que pensez-vous de « Dickson »? Je secouai la tête énergiquement. – Oh non, oh non ! s’il vous plaît, Mr Holmes, Dickson, c’est le chanteur mondain de La Scala. Un gros moustachu avec du poil plein les oreilles. – Ah ah ! Vous faites bien de me le dire. Le détective réfléchit un court instant en observant les fines volutes de fumée qui montaient de sa pipe et vint enfin avec : « Taxon ». Je n’osai le contredire cette fois, bien que Taxon pour le coup m’évoquât le klaxon du taxi dont L’Auto-Journal vantait la sonorité mordante. – Harry Taxon, c’est grandiose ! m’écriai-je avec un enthousiasme feint. On ne saurait trouver mieux. Sherlock Holmes dont le péché mignon, comme chacun le sait, était la vanité, marqua sa satisfaction en exhalant une longue bouffée de tabac. Puis il échangea avec moi un vigoureux shake-hand et conclut : – All right ! Dorénavant, vous vous appellerez « Harry Taxon ». De votre côté, vous ne vous adresserez plus à moi qu’en me disant « Maître ». Pour commencer, vous serez mon grand écuyer. Plus tard, si tout fonctionne comme je l’espère, je vous adouberai chevalier, et vous deviendrez à votre tour un noble détective. Quand je pense à la comparaison avec le rite médiéval de l’adoubement qu’osa faire Sherlock Holmes ce jour-là, j’en ris encore comme une petite folle aujourd’hui. Une semaine après mon entrée en fonction, à l’heure du breakfast, je trouvai mon maître noyé sous des piles de papier couvert d’une écriture fine et nerveuse : c’étaient ses mémoires inédits qu’il s’efforçait de mettre en ordre. L’occasion était trop belle ! Avec un fier toupet, je lui parlai de ma fausse jumelle, as de la machine à écrire. Et comme il me prêtait une oreille attentive, je lui suggérai de la faire travailler sous sa dictée une fois par semaine, pendant mon jour de congé. Il accepta ma requête les yeux fermés. À partir de là, j’entrai dans un grand jeu de cache-cache, comme au Vaudeville : tantôt c’était Sid dite Miss Sidonie qui tapait sur sa petite Underwood les dossiers secrets de Sherlock Holmes5 à Baker Street ; tantôt c’était Sid dit Harry Taxon, le haut-de-forme vissé sur la tête ou la casquette à pont inclinée sur l’œil, qui accompagnait le roi des détectives dans ses enquêtes, des salons de Chelsea aux bouges de Soho. Et, puisque l’élève fidèle et la dévouée dactylographe ne faisaient qu’un et qu’ils apprenaient vite, j’acquis en quelques mois toutes les ficelles du métier de détective. Pensez si cela allait être précieux à la souris d’hôtel ! 1. Les acteurs ayant interprété Sherlock Holmes au théâtre furent nombreux. L’Américain William Gillette (1853-1937) reste le plus célèbre. Il triompha dans le rôle à New-York en 1899 et à Londres en 1901. 2. C’est à l’âge de douze ans et demi que Charlie Chaplin interpréta le rôle du groom dans la pièce Sherlock Holmes au Pavilion Theatre de Londres. 3. Eugénie Fougère, appelée familièrement “Nini”, “Foufou” ou encore “Bâton de réglisse”, à cause de la couleur très brune de son teint. C’était une fantaisiste endiablée du caf’conc’ parisien dont les audaces affriolaient le public et dont la grâce troublante faisait excuser ses idylles excentriques avec les deux sexes. La confusion est totale : “Nini” fut confondue un temps avec la demi-mondaine Eugénie Fougère qui connut une fin tragique. L’article du Figaro du 21 septembre 1903, intitulé “Un assassinat à Aix-les-Bains”, précise notamment que “la victime, Mme Eugénie Fougère, n’est point, comme on pourrait le croire, l’artiste un peu excentrique que les Parisiens ont pu voir chanter et danser à l’Olympia et aux Folies-Bergère. C’est une homonyme âgée d’environ trente-huit ans qui habitait 138, rue de Courcelles. […] Elle était là depuis cinq ans et menait grand train, grâce à la générosité d’un ami très riche.” 4. Harry Fragson, pianiste, chanteur et comédien « fin de siècle », né à Londres en 1869. Il triompha au caf’conc’ à Paris et à Londres en chantant ses chansons dont certaines, telles Reviens, veux-tu, Je connais une blonde, ou Si tu veux Marguerite, sont encore connues de nos jours. 5. Certains des dossiers secrets de Sherlock Holmes furent publiés postérieurement à Berlin sous le titre générique de Harry Taxon und sein Meister (Harry Taxon et son Maître). LA REVANCHE D’OTHELLO
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