I
La Chambre de la Question
Par un matin de dimanche ensoleillé, Sherlock Holmes fit visiter la Tour de Londres à son nouvel élève qui ne l’avait encore jamais vue. La vieille citadelle et l’ancienne prison d’État, édifiées en pierre du Kent, sont, comme chacun le sait, un ensemble de constructions irrégulières entourées d’un mur à créneaux, situé à l’est de la City, sur la rive septentrionale de la Tamise.
– Il n’est pas impossible qu’il y ait eu ici une forteresse dès le temps des Romains, Harry, déclara le roi des détectives en désignant les enceintes garnies de tours, mais celle que vous admirez aujourd’hui remonte à l’époque de Guillaume le Conquérant. Ce fut d’abord un palais royal et un château fort, qu’on utilisa plus tard surtout comme prison.
Après avoir franchi deux portes aux fermetures vraiment sévères, les détectives atteignirent une rotonde où se trouvait à droite, du côté du fleuve, Traitors Gate — la Porte des Traîtres —, et, en face, b****y Tower — la Tour Sanglante.
– Brrr ! fit Harry Taxon, la Porte des Traîtres d’abord, la Tour Sanglante ensuite… C’est un peu fort de café, comme on dirait chez nous.
– Hélas, mon petit, la porte, comme la tour, porte bien son nom. On se servait jadis de cet accès sinistre qui communiquait alors directement avec la River pour mener au bourreau les ennemis de la couronne. Ainsi Anne Boleyn, deuxième femme d’Henry VIII, jugée pour trahison et condamnée à la décapitation par la hache, traversa en barque cette poterne. Quant à cette tour, elle fut le théâtre de scènes d’horreurs que favorisaient les ténèbres de ses chambres. C’est au premier étage, dit-on, que le duc de Gloucester fit sauvagement assassiner les enfants d’Édouard. Pauvres bambins ! L’un fut poignardé à mort dans son lit, l’autre étouffé avec ses oreillers.
Entrant ensuite dans l’enceinte intérieure, le maître et l’élève arrivèrent au pied de la Tour Blanche, massive et quadrangulaire, qui servait de musée d’armes. Là, Harry Taxon marqua sa surprise devant l’uniforme des gardes.
– C’est un costume ancien original, lui dit son mentor. Il remonte à Henry VIII. On appelle ceux qui le portent des Beef Eaters, mais officiellement ils se nomment Yeomen of the Guard. Ce sont d’anciens soldats occupant ici un poste de confiance.
Ces explications données, Sherlock Holmes tira la cloche d’une porte rébarbative. On ouvrit, il se nomma et on lui donna pour guide un bossu chargé de le conduire partout où il voudrait aller.
Précédés par cet employé obséquieux « habillé en croquemitaine » disait Harry Taxon à qui il rappelait le geôlier dans la pièce d’Alexandre Dumas intitulée La Tour de Londres, justement1, les détectives entrèrent dans la salle des armures. Elle était remplie des carapaces de fer de plusieurs rois et chevaliers d’Angleterre. Au-dessus de chacune d’elles se trouvait une bannière portant le nom du personnage représenté. Dans un coin de muraille, Harry Taxon remarqua un râtelier garni de pertuisanes étincelantes. Comme s’il eût deviné la question qui venait aux lèvres de son élève à la vue des antiques armes d’hast, Sherlock Holmes lui dit :
– Le fer de ces lances qui se sépare en trois parties permettait de prendre à la gorge l’adversaire, de sectionner les jarrets des chevaux, de planter ou de trancher devant et sur les cotés. Les pertuisanes avaient souvent même une lame en zigzag, semblable au kriss de Malaisie, ce qui avait plus le don de faire peur que d’augmenter leur efficacité.
Il ajouta en riant, après un bref silence :
« Tenez, mon petit, permettez-moi au passage de vous soumettre un problème classique qui allie le calcul et l’histoire : à l’époque où Napoléon projetait d’envahir l’Angleterre, des travaux de fortification au sud du pays de Galles permirent de trouver une pertuisane enterrée lors d’un très ancien combat. Si l’on multiplie la longueur de la pertuisane, évaluée en pieds, par la moitié de l’âge du capitaine qui mourut au cours de cette bataille, puis par le nombre de jours que comporte le mois où la pertuisane fut trouvée, enfin par le quart du nombre des années écoulées entre la disparition de la pertuisane et sa découverte, on obtient le nombre 225533. Comment s’appelait le capitaine et au cours de quelle bataille la pertuisane fut-elle enterrée ? »
Et sans attendre la réponse improbable de son élève qui ouvrait des yeux grands comme des soucoupes, le détective poursuivit sur le même mode :
« La solution repose sur le fait que 225533 a quatre facteurs premiers : 7, 11, 29 et 101. La pertuisane avait une longueur totale de 7 pieds. Le capitaine avait 22 ans — la moitié est 11. La pertuisane fut trouvée en février 1805. Le nombre de jours de ce mois est 29. La bataille eut lieu en 1401. Il s’était écoulé 404 ans — le quart de 404 est 101. Après des recherches historiques, on découvrit que Thomas de Pembrocke, fils du comte de Northumberland, combattit les Gallois et fut tué le 11 avril 1401 à la bataille de Glendory, dans la province de Chester. Comme il était né en 1379, il était alors âgé de 22 ans. La réponse à la question est donc : Le capitaine s’appelait Thomas de Pembrocke et la pertuisane fut enterrée lors de la bataille de Shrewsbury2.
Le guide qui n’avait rien perdu des propos malicieux de l’illustre visiteur, s’enquit obséquieusement après que celui-ci se fut tu :
– Ces gentlemen veulent-ils visiter le cachot de Guy Fawkes ?
– Certainement, répondit Sherlock Holmes. Commençons par là.
– Je suis à la disposition de ces gentlemen que je prie de me suivre.
Tout en circulant dans les profondeurs du vieil édifice, les détectives apercevaient çà et là d’immenses caves mystérieuses et désertes, avec des herses s’ouvrant sur la River, des passages noirs, des alvéoles sinistres où abondaient les lueurs livides, les formes vagues et inquiétantes. Quand Sherlock Holmes demandait : « Qu’est-ce que ceci ? », le bossu répondait invariablement : « Cela ne sert plus ». À quoi cela avait-il servi ? c’est la question que le détective se posait en frissonnant. Il se souvenait avoir lu qu’il y avait jadis, en contrebas du niveau de la Tamise, un abominable cachot appelé Hell’s Vault — la Cave d’Enfer. Son unique ouverture était la porte, si bien que les hommes pouvaient y entrer, mais l’air non. Une longue poutre de chêne la traversait de part en part, à huit pieds au-dessus de dix pouces de fange — car sous le suintement des eaux, le dallage du sol s’était pourri et crevassé. De ce squelette d’arbre tombaient, de distance en distance, des chaînes à l’extrémité desquelles oscillaient des carcans de fer. On y entravait ordinairement les condamnés à mort, et on les abandonnait dans les ténèbres, presque pendus, jusqu’à l’heure de leur départ pour Tower Hill, le lieu d’exécution publique qui se trouvait non loin de la Tour. Combien de temps ces misérables demeuraient-ils ainsi, écartelés de fatigue, contraints à des efforts inouïs pour atteindre au pain ou à la cruche ? Un mois, deux mois, six mois, un an quelquefois. Leur laisse rouillée étant trop courte, ils ne pouvaient se coucher et ils restaient là, ployant aux hanches et aux genoux, s’accrochant par les mains à la chaîne pour se reposer, ne pouvant dormir que debout, et réveillés à chaque instant par l’étranglement du carcan ou la morsure des rats. Cette cave portait mal son nom car elle était pire, assurément, que l’antichambre des Enfers.
Sherlock Holmes et Harry Taxon traversèrent encore des corridors, des couloirs, des passages, et leur guide s’arrêta enfin devant une porte basse, d’environ quatre pieds et demi de haut, percée d’un judas et armée d’une énorme serrure carrée qu’il ouvrit avec un affreux bruit de ferraille. C’était le cachot de Guy Fawkes, tristement célèbre pour son implication dans la Conspiration des poudres de 1605. Cet anarchiste avant la lettre projetait de tuer le roi, sa famille, et la plupart des membres de l’aristocratie d’un seul coup, en faisant exploser le Palais de Westminster lors de la session d’ouverture du Parlement.
Au milieu de cette grande chambre voûtée il y avait une sorte de longue et étroite table massive, toute en pierre. Le guide expliqua que Guy Fawkes avait passé six semaines étendu là, écartelé par quatre chaînes aux quatre membres, et bouclé à la ceinture par une courroie de cuir à laquelle se rattachait une autre chaîne dont le dernier anneau était passé dans un gros crochet de fer que l’on voyait encore scellé dans la muraille. Puis il déverrouilla une grille et fit entrer ses visiteurs dans une salle ronde, d’environ quinze pieds de diamètre, qui ressemblait à l’intérieur d’un entonnoir renversé.
– C’est ici, annonça le bossu, que Guy Fawkes fut torturé. Cette geôle, dite Chambre de la Question a gardé le secret de tous les aveux qu’elle lui a extirpés avec ses scies, ses brodequins, ses chevalets, ses roues et ses tenailles. Que ces gentlemen imaginent, poursuivit-il avec emphase, le marteau qui enfonce les coins, le grésillement de la chair touchée par le fer rouge, le pétillement du sang sur la braise, les interrogations froides des juges, les rugissements désespérés du supplicié. Quelle est donc l’épaisseur de ces murailles pour que de cette boîte de pierre on n’entendît pas le bruit du dehors, et pour que du dehors on n’entendît pas le bruit de cette boîte ?
En sortant de ce lieu terrifiant, les détectives empruntèrent une longue galerie voûtée à l’extrémité de laquelle leur guide ouvrit d’autres portes, poussa d’autres verrous, pour les conduire dans un lieu qui servait encore de prison. C’était l’heure de la récréation, et les détenus se promenaient par groupes de deux ou trois dans une grande cour carrée, ceinte de hauts murs.
– Cet endroit nous a été bien utile dans les récents troubles de Hyde Park, expliqua le bossu. On ne savait que faire des arrivants. Ils couchaient par terre sur des bottes de paille. Je me dois de préciser à ces gentlemen qu’ils étaient plus de cent. Tous ces confiseurs d’ordinaire si polis étaient fort exaltés. Un de leurs meneurs me dit : « Mister, si vous avez l’obligeance de m’offrir une chique, je me charge de les faire taire. » J’accepte, il tient parole, et ils deviennent tous doux comme des agneaux. Ils le restèrent jusqu’au moment où, pour les besoins de l’instruction, on les mit en contact avec des pâtissiers de Cheap Side. Ces pendards leur dirent : « Êtes-vous fous de vous tenir tranquilles ? Mais il faut se plaindre, il faut crier, il faut rugir ! » Et voilà mes cent confiseurs en furie, à cause des autres drôles. Ils m’assuraient : « Mister, ce n’est pas à cause de vous, mais à cause de ceux qui nous empêchent de gagner notre vie. Nous voulons leur montrer les dents ! » Et ils arrachaient leurs blouses, et ils se mettaient tout nus.
– Ils appelaient cela « montrer les dents ? » rétorqua Harry Taxon.
Le guide fit mine de sourire à la remarque goguenarde de l’apprenti détective et acquiesça par une courbette, puis il désigna l’endroit par où s’était évadé un prévenu, quelques jours plus tôt. L’angle droit que formaient deux des murs de la cour avait suffi au prisonnier, un nommé Omkar. Il s’y était adossé et, avec la seule force musculaire des épaules, des coudes et des talons, il s’était hissé, jusqu’au toit où il avait saisi la pointe du paratonnerre. Parvenu sur la couverture d’ardoises, il était redescendu dans l’enceinte extérieure et s’était enfui. Tout cela en plein jour.
– Que la tige d’acier aille fléchir sous son poids, et il était mort, fit remarquer le guide. Ce casse-cou était un indigène à qui l’on ne reprochait pas grand-chose. Il a pris beaucoup de risques pour rien.
Après quelques heures passées dans la vieille forteresse, les détectives étaient déjà si accoutumés aux grilles et aux verrous qu’ils n’y faisaient plus attention, non plus qu’à cet air particulier qui les avait suffoqués au début, de sorte qu’il leur eût été impossible de dire, en quittant ces lieux, combien le guide ouvrit encore de portes pour les reconduire jusqu’à une poterne qui donnait sur le quai de la Tamise. Et ils se séparèrent du bossu après lui avoir donné la pièce.
Midi. Le carillon de Westminster chanta sur la Tamise et Big Ben lui répondit par douze coups sourds et vibrants. En sortant de la Tour de Londres, Sherlock Holmes était allé s’asseoir sur un des bancs qui dominent le fleuve. Il offrit une cigarette à son élève dont les regards erraient sur le vol gracieux des mouettes au-dessus des flots vert-de-gris et demanda :
– Well, mon petit, que pensez-vous de tout ce que nous venons de voir ?
– Peste ! répondit Harry Taxon avec une grimace, la Chambre de la Question, surtout, m’a donné froid dans le dos. Quelles époques barbares ! Il était affreux qu’on admît le recours à la t*****e pour extorquer des confessions aux prisonniers. Plus affreux encore qu’on les y soumît à plusieurs reprises quand ils rétractaient leurs aveux et qu’on leur promît des remises de peine qu’on savait ne pas devoir tenir. La chaise à clous, les fers brûlants, les rouleaux à épines, les tourniquets, le plomb fondu et l’eau bouillante. La froide cruauté se donnait libre cours.
– Vous semblez en connaître long sur le sujet, Harry.
– Bah ! J’ai lu des livres sur la Bastille, Maître. C’était une prison qui n’avait hélas rien à envier à la Tour de Londres !
1. Harry Taxon se méprend. Alexandre Dumas n’a pas écrit La Tour de Londres mais bien La Tour de Nesle.
2. Il ne faut pas confondre ce problème avec celui de l’âge du capitaine, posé par Flaubert dans une lettre à sa sœur Caroline en 1843 : « Un navire est en mer, il est parti de Boston chargé de coton, il jauge 200 tonneaux, il fait voile vers Le Havre, le grand mât est cassé, il y a un mousse sur le gaillard d’avant, les passagers sont au nombre de douze, le vent souffle NNE, l’horloge marque trois heures un quart d’après-midi, on est au mois de mai… On demande l’âge du capitaine. » Ce problème contient des données qui ont plus ou moins de liens entre elles et pose une interrogation sans aucun lien avec les données. Quand on le paraphrase, peu importe les données présentées, le problème se termine la plupart du temps par la question : « Quel est l’âge du capitaine ? » C’est donc un problème qui n’a pas de solution.