10 heures 05.Une fois, deux fois, trois fois, le lieutenant de gendarmerie Yves de Kermadec sonna à la porte d’un élégant pavillon au 10, allée des Embruns, à Saint-Renan.
— Voilà, finit par maugréer une voix rogue.
Une clé tourna dans la serrure et le lieutenant vit apparaître un homme d’environ quarante-cinq ans, vaguement sportif, d’un physique plutôt ingrat et manifestement de mauvaise humeur.
— Je me changeais, bougonna-t-il, un bras en l’air pour achever d’enfiler la manche d’un survêtement immaculé, le torse encore à demi découvert.
— Vous êtes monsieur Lebèze ? lui demanda le lieutenant tout en lui montrant sa carte d’officier de gendarmerie. Monsieur Jean Lebèze ?
— Et après ?
— Vous êtes bien le propriétaire d’une Toyota Prius immatriculée AWB 640 DS ?
— L’auriez-vous déjà retrouvée ?
L’ironie laissa de marbre le lieutenant qui reprit :
— Pouvez-vous me suivre jusqu’au poste de gendarmerie, monsieur Lebèze ?
— Comme ça ? Tout de suite ! Et pourquoi donc ?
— Je vous demande simplement de me suivre, insista le lieutenant.
— Mais dites-moi au moins pourquoi ! Vous débarquez chez moi un dimanche matin sans prévenir et il faut que je vous suive, toutes affaires cessantes ! Figurez-vous que j’ai des choses à faire !
— Ne faites pas d’histoire, monsieur Lebèze ! Suivez-moi…
— C’est un comble, ça ! C’est moi qui fais des histoires ! Vous avez un mandat d’amener ? De perquisition ? De je ne sais quoi ? Non ! Bon alors…
De colère, Lebèze referma la porte sur le pied gauche du lieutenant que celui-ci avait glissé par réflexe dans l’entrebâillement.
— Calmez-vous et suivez-moi sans protester…
— Mais si, je proteste ! Je suis chez moi ! Je fais ce que je veux !
Lebèze allait se réfugier dans son bureau, au rez-de-chaussée, à droite, quand Kermadec le retint par la manche.
— Qui vous permet de me toucher ? Lâchez-moi ! Sous la poigne du lieutenant, la manche du survêtement se déchira à la couture de l’épaule.
— Attention ! Voyez ce que vous avez fait ! L’incident eut le don d’énerver plus encore Lebèze qui, pour faire reculer Kermadec, se mit à mouliner des bras.
— Vous êtes fou ! Je vous somme d’arrêter, monsieur Lebèze !
— Vous me sommez, vous me sommez ! Non, mais vous n’allez tout de même pas me donner des ordres chez moi !
Les moulinets se transformèrent en coups de poing offensifs, obligeant le lieutenant à se replier dans le couloir.
— Ah ! On fait moins le malin maintenant ! Alerté par le bruit, le gendarme, resté dans la rue au volant de la voiture de patrouille, rejoignit Kermadec.
En peu de temps, Lebèze fut maîtrisé, immobilisé et menotté au radiateur de son bureau.
— Alors, c’est ça, les flics ! siffla-t-il. Tout de suite des petits SS ! Vous n’avez pas le droit de me traiter comme ça ! Je connais mes droits !
— Vous connaissez donc aussi les articles 53, 63-1 et 73 du Code de procédure pénale, répliqua Kermadec, agacé. Outrage et rébellion à personne dépositaire de l’autorité publique.
Kermadec se recoiffa d’un coup de main dans ses cheveux et rentra un pan de sa chemise dans son pantalon.
— Tiens, ajouta-t-il en avisant un gros sac de sport à même la moquette du bureau, vous faisiez vos bagages ?
Kermadec se baissa, tira sur la longue fermeture Éclair du sac.
— Ne vous gênez pas, faites comme chez vous ! grommela Lebèze. Je vous rappelle que vous n’avez pas de mandat de perquisition.
Du sac, Kermadec retira deux chemises, des chaussettes, un pantalon de toile, des sous-vêtements, un nécessaire de toilette, une édition des Pensées de Pascal.
— Vous vous apprêtiez à partir ?
— En week-end, oui ! Ce n’est pas encore un crime, que je sache !
— Vous partez en week-end un dimanche midi, vous ?
— Oui, parce que ma femme et moi travaillons le samedi mais pas le lundi ! Nous avons une résidence secondaire, un héritage de ma mère. Nous y faisons faire des travaux.
— Où ça ?
— En Bretagne-Sud, dans le Morbihan, près de Locmariaquer. C’est aussi sanctionné par votre article 53 alinéa machin du code de procédure pénale ?
Irrité –« commence à me faire chier lourd, celuilà ! » – mais s’efforçant de conserver son calme, le lieutenant Kermadec hésitait à relever la provocation quand surgit une brune affolée.
— Qu’est-ce qui se passe ? La voiture de gendarmerie, là… devant la maison… Il y a eu un accident ?
Kermadec la balaya instantanément d’un regard froid, vertical : un mètre soixante, la quarantaine, visage avenant, soigné, corps souple, ferme.
« Je prendrais bien mon p’tit déj’ avec elle », pensa-t-il.
Son animosité envers Lebèze s’en accrut aussitôt de plusieurs degrés.
— Ma femme, fit celui-ci.
Tournant la tête dans la direction de la voix, Martine Lebèze découvrit son mari accroupi à même la moquette entre le bureau et le radiateur.
— Jean ! s’écria-t-elle. Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ? Agenouillée, elle secouait le radiateur comme pour détacher son mari.
— Mais libérez-le ! Pourquoi lui faites-vous ça ?
— Désolé, Madame, votre mari va devoir nous suivre à la brigade… De gré ou de force… Je préférerais de gré… Encore que jusqu’à maintenant…
— Mais pourquoi ?
— Pour… pour vérifications…
— T’as fait quelque chose, Jean ?
— Rien, absolument rien, je t’assure… Ah ! si, ricana-t-il, je suis coupable d’avoir déclaré à la police le vol de notre voiture ! Évidemment, c’est plus facile pour des flics d’arrêter les victimes que de coincer les voleurs…
Kermadec se retint d’écraser Lebèze contre le radiateur. Son collègue fit semblant de n’avoir pas entendu. Toujours agenouillée près de son mari, Martine Lebèze offrait de toute façon à leur contemplation un fessier trop bien sculpté sous son pantalon moulant, pour s’énerver sur le bonhomme. Celle-ci exigeait de nouveau qu’on délivrât son mari quand une chaude odeur de phosphate la fit se relever et se précipiter dans le couloir de l’entrée.
Provenant de la cuisine et du lave-linge, une lave mousseuse se répandait sur le dallage.
— Ça déborde ! s’exclama-t-elle en arrêtant le lave-linge… Il a mis trop de produit, soupira-t-elle… Mais qu’est-ce qui lui a pris de faire la lessive !
Elle ouvrit le hublot de la machine, une Brandt 8 kg à système écothermique :
— Ne touchez à rien, dit dans son dos le lieutenant.
Martine Lebèze se retourna, complètement désemparée par la tournure des événements.
— Mais je dois éponger ! Regardez-moi ça !
— Éponger… soit… lui répondit Kermadec. Mais sortir le linge de la machine, non… Rapide, l’épongeage !
Sur ses instructions, son collègue alla chercher dans la voiture un gros ruban adhésif imprimé « Gendarmerie » tous les dix centimètres. Kermadec en scotcha plusieurs b****s sur le hublot de la machine, en vérifia la solidité et rejoignit Lebèze dans le bureau.
— La moquette ! grogna celui-ci.
Chaque pas de Kermadec y détrempait son empreinte, ornée de petites bulles blanches qui éclataient les unes après les autres. Celui-ci haussa les épaules.
— Vous allez me suivre, dit-il à Lebèze.
— Contraint et forcé…
— Si je vous fais sortir sans les menottes, vous vous tiendrez tranquille ? Vous avez des voisins…
Lebèze ouvrit la bouche pour lui répondre puis la referma et opina simplement de la tête. Il n’allait tout de même pas remercier un flic !
Détaché du radiateur, Lebèze sortit, encadré par les deux gendarmes. Quand il monta à l’arrière de la voiture, des rideaux bougèrent aux fenêtres des pavillons voisins. La portière se referma.
— Attendez ! cria Martine.
Les mains encore mouillées, les cheveux en désordre, des cernes de lessive aux genoux de son pantalon, elle passa la tête par la vitre de la voiture que Kermadec avait baissée et allongea le bras pour tenir, serré, celui de son mari :
— Je préviens Jean-Jacques, ajouta-t-elle. Tout de suite !
IV