13 heures 50.Plutôt enveloppé, de taille moyenne, crinière d’un blanc soyeux, ne manquant ni de charme ni d’assurance, maître Jean-Jacques Vignault se présenta quelque deux heures plus tard à la brigade de Saint-Renan.
— Je suis le conseil de monsieur Jean Lebèze, dit-il de sa voix de basse au lieutenant Kermadec. Puis-je savoir pourquoi vous retenez mon client dans vos locaux ?
— Outrage et rébellion, répondit le lieutenant.
— Il ne changera donc jamais ! soupira maître Vignault. Je connais monsieur Lebèze depuis le lycée, nous sommes des amis d’enfance. Il a toujours été soupe au lait. Et ça ne risque pas de s’arranger avec l’âge… À quoi a-t-il refusé d’obtempérer ?
— À se rendre ici, à la brigade.
— Qu’est-ce que je disais ! Il suffit qu’on lui dise quelque chose pour qu’il fasse le contraire ! Pour quelle raison, cette audition ?
— Sa voiture avait été volée, nous venions de la retrouver…
— Il n’a pas dû apprécier d’être dérangé un dimanche matin, l’interrompit maître Vignault… Écoutez, Lieutenant, je constate que vous n’avez heureusement pas été blessé… Je vais lui demander de vous présenter des excuses en bonne et due forme. Et nous… pourrions peut-être en rester là… Pour un banal vol de voiture, retrouvée de surcroît grâce à l’efficacité et à la célérité des services de la gendarmerie…
Kermadec apprécia ce fort diplomatique compliment et en sourit. Venant d’un avocat, c’était plutôt rare, même si c’était toujours intéressé…
— Pas si banal que ça, rectifia-t-il. Il n’est pas très fréquent de retrouver dans le coffre d’une voiture volée le cadavre d’une jeune femme, de surcroît atrocement mutilé.
Maître Vignault se figea. Sa lente et majestueuse voix de basse cessa de se vouloir conciliante pour devenir métallique.
— Suspecteriez-vous mon client ? Avez-vous des charges et, dans l’affirmative, lesquelles ?
— Pour le moment, reprit Kermadec, je souhaite auditionner monsieur Lebèze et recueillir son témoignage, le plus circonstancié possible.
— Bien sûr, Lieutenant, c’est votre droit le plus absolu, mais pas avant que je me sois entretenu avec mon client. La loi m’en fait obligation. Article 327-17. Où puis-je m’entretenir avec monsieur Lebèze ?
— Dans la cellule de dégrisement… Je regrette, Maître, mais je n’ai pas d’autre endroit à vous proposer.
— Vous avez bien un bureau libre… Le dimanche, vos effectifs sont réduits…
— Pas pour l’heure, à cause de l’enquête… Suivez-moi.
Maître Vignault douta de la véracité des propos du lieutenant, mais n’insista pas. Il savait trop bien qu’un passage, même bref, en cellule constituait une façon de mettre en condition un suspect. Sans que ce fût tout à fait légal, ce n’était pas vraiment illégal. On cherchait toujours à “préparer la viande” avant, le cas échéant, de “l’attendrir”.
La cellule de dégrisement était en sous-sol et conforme à ce qu’on pouvait en attendre, c’est-à-dire qu’elle était répugnante. Quatre à cinq mètres carrés. Une planche étroite pour couchette. Une couverture nauséabonde, dans laquelle il ne fallait surtout pas s’envelopper, sous peine d’héberger puces et poux. Un seau hygiénique sans couvercle, à l’émail bleu craquelé, trônait sous le néon. Des traces de vomi ou d’excréments formaient des arabesques sur les murs ou sur le sol.
— Tu vois comme on me traite ! lança Lebèze à son ami lorsqu’il l’aperçut devant les barreaux.
— C’est ignoble ! suffoqua maître Vignault. Et indigne de la République ! Je saisirai le Conseil Constitutionnel par le biais d’une QPC* et, s’il le faut, la Cour Européenne des Droits de l’Homme !
Bien qu’il fût encore jeune dans le métier, le lieutenant Kermadec ne se laissa pas démonter par l’évocation indignée de ces recours, avant tout destinée à l’impressionner. Grands mots et grands chevaux faisaient partie du jeu.
— La femme de ménage, expliqua-t-il calmement, ne travaille pas le dimanche. Un pochard est resté ici jusqu’à ce matin. Le temps qu’il dessoûle et redevienne muet…
— On aurait pu au moins laver à grande eau…
— On a été très occupés ce matin… malheureusement… Je vous laisse…
— Pas dans cette… ! s’exclama maître Vignault. Je dois pouvoir m’entretenir avec mon client dans des conditions matérielles décentes ! C’est l’article 327-17 de la nouvelle loi qui vient d’être promulguée ! Peut-être ses décrets ne vous sont-ils pas encore parvenus ?
— Les décrets, si ! Mais pas les crédits nécessaires à leur application ! Pour cela, Maître, il faut vous adresser au Ministre de l’Intérieur ou des Finances. Tout ce que je peux, c’est vous faire apporter des chaises. Une demi-heure d’entretien, ça vous va ?
Maître Vignault acquiesça. Kermadec remonta dans son bureau, fit apporter par un gendarme les deux chaises promises avec une bouteille d’eau minérale, deux gobelets en plastique et un rouleau d’essuie-tout.
— Tu en as mis du temps, grogna Lebèze quand ils furent seuls. Plus de deux heures pour venir de Brest ! Quinze kilomètres ! Tu ne t’es pas pressé !
— T’es gonflé, mon petit vieux ! À cause de toi, j’ai renoncé à la compagnie d’une jolie femme et à un après-midi prometteur. J’ai fait aussi vite que j’ai pu, sitôt reçu l’appel de Martine.
— C’est ça, toi tu baisais pendant que moi je moisissais sans même un sandwich ! C’est toujours sympa, les copains…
— Cesse de m’engueuler ou je m’en vais… Raconte-moi plutôt ton affaire, que j’y voie clair…
— C’est simple. Ce lieutenant a débarqué sans crier gare et exigé que je le suive ! Pourquoi ? Il n’y avait aucune raison. Alors je me suis un peu énervé. Tu aurais fait la même chose à ma place.
— Pas vraiment…
— C’est ça, donne-moi tort ! Merci Monsieur mon avocat ! Non, mais tu l’as vu, ce lieutenant, il a l’âge de mes étudiants de master. Et c’est à ça que je devrais obéir ! Il a retrouvé ma voiture, très bien. Il n’avait qu’à me dire comment je pouvais la récupérer…
Maître Vignault rapprocha sa chaise de la couchette, y déposa sa mallette, en sortit un bloc-notes et, pour éviter tout contact avec la planche, le posa sur le plat de sa mallette afin d’être plus à l’aise pour écrire.
— Quand ta Prius a-t-elle été volée ?
— Quand, précisément, je ne sais pas.
— Alors quand t’es-tu aperçu du vol ? Et quand et où l’as-tu déclaré ?
— Vendredi dernier, vers midi, c’était à la sortie des écoles, ici, chez les cognes… Tu ne vas pas, toi aussi, en faire toute une histoire ! Des vols de voitures, je suppose qu’il y en a des centaines par jour !
— Oui. Mais on ne retrouve pas un cadavre dans le coffre de chacune d’elles !
Lebèze en resta abasourdi, incrédule et, un long moment, silencieux :
— Merde ! finit-il par murmurer… C’est triste, mais je n’y suis pour rien… Fallait que ça tombe sur moi, évidemment… Qu’est-ce qui va se passer maintenant ?
— Le lieutenant va recueillir ta déposition… Tout dépendra de ce qu’il en pensera et des premiers résultats de l’enquête… Ensuite, tout est possible… Ce n’était pas très malin d’avoir refusé d’obtempérer…
— Mais je n’ai tué personne !
— Dans l’esprit de ce lieutenant, ton attitude de ce matin ne doit sûrement pas plaider en ta faveur… Ce n’est pas faute de t’avoir répété que ton fichu caractère te jouerait un jour ou l’autre un vilain tour… Mercredi dernier encore, quand j’ai dîné chez toi… je ne pensais pas si bien dire…
— Alors ça, c’est extraordinaire ! Parce que j’ai refusé de me laisser traiter comme un moins que rien, je deviens un assassin !
— Jean, reprit maître Vignault, boucle-la pour une fois et écoute-moi ! J’ai l’impression que tu ne te rends pas vraiment compte de la situation. Même quand on n’y est pour rien, se retrouver avec un cadavre dans sa voiture, ce n’est jamais bon ni simple.
— Mais puisque je suis innocent !
— Un innocent se condamne parfois mieux qu’un coupable ! Alors tu vas me dire tout ce que tu as fait vendredi matin jusqu’à ce que tu découvres le vol de ta voiture. Tu n’omets aucun détail et, surtout, tu n’en rajoutes pas !
— Pourquoi me dis-tu ça ?
— Excuse-moi de te le rappeler, mais tu as toujours eu un rapport… disons complexe… avec la vérité. Déjà, au lycée, on te surnommait “Le Marseillais”… Il est vrai qu’à l’époque, tu voulais devenir romancier… Alors, pour une fois, tu ne brodes pas ! Les faits, rien que les faits !
*Question Prioritaire de Constitutionnalité.
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