001
Le soleil de Doha s’élevait à peine au-dessus de l’horizon, projetant une lumière dorée sur les gratte-ciel scintillants de West Bay. Les tours modernes, avec leurs façades de verre réfléchissant le ciel, dominaient la ville, mais pour Amina Al-Sayed, la véritable chaleur de Doha résidait dans les ruelles animées d’Al Souq, où les odeurs d’épices et de café arabe emplissaient l’air. Ce matin-là, elle traversait le marché, un panier en osier à la main, saluant les marchands d’un sourire timide mais sincère. Amina, avec ses longs cheveux noirs soigneusement tressés et son abaya élégante mais modeste, incarnait la grâce discrète d’une jeune femme dévouée à sa famille. À seulement vingt-quatre ans, elle portait le poids des responsabilités familiales avec une dignité qui contrastait avec son jeune âge.Dans la maison Al-Sayed, une villa modeste mais chaleureuse située dans un quartier résidentiel de Doha, Laila et Jamal, ses jeunes frère et sœur de seize ans, attendaient son retour avec impatience. Les jumeaux, bien que liés par une complicité indéfectible, étaient aussi différents que le jour et la nuit. Laila, avec son énergie débordante et son rire communicatif, rêvait de devenir styliste, ses carnets remplis de croquis inspirés par les étoffes colorées du souk. Jamal, plus réservé, passait ses journées à bidouiller des gadgets électroniques, espérant un jour inventer quelque chose qui rendrait leur famille fière. Amina, leur grande sœur, était leur pilier, celle qui maintenait l’équilibre dans leur foyer depuis que leur mère était partie des années plus tôt, laissant derrière elle un vide que leur père, un homme brisé par le chagrin, n’avait jamais su combler.Ce matin-là, Amina avait une mission précise : acheter des dattes fraîches et du pain pour le petit-déjeuner, mais aussi trouver un cadeau pour l’anniversaire des jumeaux, qui approchait à grands pas. Alors qu’elle négociait avec un marchand, son téléphone vibra dans sa poche. Un message de son père, Younes Al-Sayed, un homme usé par des années de travail acharné comme comptable pour une petite entreprise locale. « Rentre vite, Amina. Il faut qu’on parle. » Le ton laconique du message la fit froncer les sourcils. Son père n’était pas du genre à envoyer des messages sans raison. Une boule d’inquiétude se forma dans son estomac, mais elle la repoussa, payant rapidement le marchand avant de reprendre le chemin de la maison.La villa Al-Sayed était un havre de paix au milieu du tumulte de Doha. Les murs ocre, ornés de motifs géométriques traditionnels, abritaient des souvenirs d’une vie plus simple, avant que les dettes ne viennent assombrir leur quotidien. Amina entra, posant son panier sur la table de la cuisine, où Laila était déjà en train de dessiner, un crayon coincé entre les dents. Jamal, lui, était penché sur un vieux circuit imprimé, ses lunettes glissant sur son nez.« Amina ! Tu as trouvé les dattes ? » demanda Laila sans lever les yeux de son carnet.« Oui, et du pain encore chaud, » répondit Amina en souriant. « Mais range un peu tes affaires, Laila, la table est un champ de bataille. »Jamal ricana. « Elle dit ça comme si son coin à elle était impeccable. »Amina lui lança un regard faussement sévère avant de se diriger vers le salon, où son père l’attendait. Younes était assis sur un divan usé, une tasse de thé à la main, mais son expression était inhabituellement grave. À ses côtés, un homme qu’Amina ne reconnut pas immédiatement : grand, imposant, vêtu d’un costume taillé sur mesure, il dégageait une aura d’autorité presque palpable. Ses cheveux poivre et sel et son regard perçant ne laissaient aucun doute : c’était Hassan Al-Nasser, le patriarche de la famille Al-Nasser, propriétaire de l’une des plus grandes entreprises de construction du Qatar.
« Amina, assieds-toi, » dit Younes d’une voix rauque, évitant son regard.Elle obéit, son cœur battant plus vite. « Qu’est-ce qui se passe, Papa ? »Hassan Al-Nasser prit la parole avant que Younes ne puisse répondre. « Mademoiselle Al-Sayed, je suis ici pour discuter d’une affaire qui concerne nos deux familles. Votre père m’a contacté récemment à propos de certaines… difficultés financières. »Amina sentit un frisson glacé parcourir son dos. Les dettes. Elle savait que leur situation était précaire, mais son père avait toujours minimisé la gravité du problème. Elle lança un regard interrogateur à Younes, qui baissa les yeux, visiblement honteux.« Je ne vais pas tourner autour du pot, » poursuivit Hassan, son ton aussi tranchant que le vent du désert. « Votre famille doit une somme importante à plusieurs créanciers, et sans intervention, vous risquez de perdre cette maison. Je suis prêt à régler ces dettes, intégralement. »Amina cligna des yeux, incrédule. « Pourquoi feriez-vous cela ? »Hassan esquissa un sourire, mais il n’avait rien de chaleureux. « Parce que j’ai une proposition à vous faire. Mon fils, Khalid, a besoin d’une épouse. Une femme respectable, issue d’une famille honorable, capable de l’accompagner dans ses responsabilités. En échange de votre accord pour ce mariage, je m’engage à effacer toutes les dettes de votre famille et à garantir un avenir stable pour vos frère et sœur. »Le silence qui suivit était assourdissant. Amina sentit son souffle se couper. Khalid Al-Nasser. Elle avait entendu parler de lui, bien sûr. L’héritier charismatique mais controversé de l’empire Al-Nasser, connu pour son charme magnétique autant que pour ses frasques médiatisées. Les rumeurs parlaient d’un homme brillant mais imprévisible, un séducteur qui collectionnait les conquêtes tout en gérant avec brio les affaires familiales. L’idée de l’épouser, lui, un étranger, un homme qu’elle n’avait jamais rencontré, lui semblait absurde, presque irréelle.« Vous voulez que j’épouse votre fils ? » articula-t-elle enfin, sa voix tremblante. « Pourquoi moi ? »Hassan haussa un sourcil. « Parce que vous êtes exactement ce dont Khalid a besoin. Une femme intelligente, discrète, avec des valeurs solides. Vous représentez la stabilité, mademoiselle Al-Sayed. Et en ce moment, mon fils a besoin de stabilité. »Amina sentit la colère monter en elle. « Et si je refuse ? »Hassan ne cilla pas. « Alors votre famille devra faire face aux conséquences de ses dettes. Je ne suis pas ici pour vous menacer, mais pour vous offrir une solution. »Younes intervint enfin, sa voix brisée. « Amina, je… je n’ai pas eu le choix. Je ne voulais pas que ça en arrive là. »Elle se tourna vers son père, les larmes lui montant aux yeux. « Tu savais ? Tu savais et tu ne m’as rien dit ? »« Je voulais te protéger, » murmura Younes. « Mais nous sommes au bord du gouffre. »Amina se leva brusquement, incapable de rester assise plus longtemps. Elle sortit en trombe du salon, ignorant les appels de son père, et se réfugia dans la petite cour intérieure de la villa, où un jasmin en fleur embaumait l’air. Elle s’adossa contre le mur, essayant de calmer sa respiration. Un mariage arrangé. Avec Khalid Al-Nasser. C’était insensé. Elle, qui avait toujours rêvé d’un avenir où elle pourrait choisir son propre chemin, se voyait maintenant confrontée à un ultimatum qui menaçait de tout bouleverser.Quelques minutes plus tard, elle entendit des pas derrière elle. Laila et Jamal, alertés par le bruit, l’avaient suivie. « Amina, qu’est-ce qui se passe ? » demanda Laila, ses grands yeux bruns pleins d’inquiétude.
Amina hésita. Elle ne voulait pas les inquiéter, mais ils méritaient la vérité. « Papa a des dettes, » dit-elle enfin. « Et… on m’a proposé un moyen de les effacer. Mais ça implique que j’épouse quelqu’un. »Jamal fronça les sourcils. « Qui ? »« Khalid Al-Nasser, » répondit-elle dans un souffle.Laila écarquilla les yeux. « Le Khalid Al-Nasser ? Celui qui est dans tous les magazines ? »Amina hocha la tête, incapable de répondre. Jamal, lui, serra les poings. « Tu ne vas pas faire ça, hein ? On peut trouver une autre solution ! »Mais Amina savait, au fond d’elle, que les options étaient limitées. La villa, les études des jumeaux, leur avenir… tout reposait sur ses épaules. Elle ferma les yeux, laissant une larme couler sur sa joue. « Je ne sais pas encore, » murmura-t-elle. « Mais je dois y réfléchir. »Ce soir-là, alors que Doha s’illuminait sous les étoiles, Amina resta éveillée, le cœur lourd. L’idée de rencontrer Khalid Al-Nasser, cet homme qui allait peut-être devenir son mari, la terrifiait autant qu’elle l’intriguait. Elle ne savait pas encore que cette rencontre allait changer sa vie à jamais, pour le meilleur… ou pour le pire.