XIV – Georges

1205 Mots
XIV GEORGESAlignements de Kerzerho Mia était allongée dans l’herbe, sur le dos, les bras écartés. Sa sœur se tenait dans la même position à un mètre d’elle. Toutes les deux contemplaient les nuages, étendues au milieu d’un champ de menhirs. Des dizaines de Géants de granit de plusieurs mètres de haut semblaient s’être figés pour l’éternité. Curieux mais émouvant tableau que ces deux jeunes femmes reposant sur un tapis verdoyant au milieu des Géants. Mia était immobile. Si, intérieurement, elle bouillait de ne pas pouvoir analyser les photographies qu’elle venait de prendre, elle n’en laissait rien paraître. Cette pause imposée dans ce lieu magique, elle finit même par l’accepter et demanda à sa sœur : — Georges, tu ne trouves pas que c’est un joli prénom ? — Ton amoureux ? questionna Clothilde. Mia se mit à rire, surprise par la réplique fulgurante pleine de bon sens de son aînée. Son esprit d’à-propos et son franc-parler faisaient de Clothilde une demoiselle à part. Sa question était loin d’être innocente. Clothilde s’était toujours intéressée à la vie sentimentale de Mia, considérant sa cadette comme son unique référence en matière de relations amoureuses. — Non, ce n’est pas mon amoureux. Mais peut-être sommes-nous liés par un lien encore plus fort que celui de l’amour. Haine, vengeance… Et puis non, tu as raison, nous aimons. Un grand, beau et incommensurable amour qui nous a rapprochés. Nous ne nous aimons pas mais nous aimons tous les deux nos sœurs respectives. — Une sœur ? — Oui, Georges a une sœur qui se prénomme Solène. Elle a de grands yeux bleus comme les tiens. Clothilde leva son bras droit bien haut, tentant de toucher les nuages du bout des doigts. Le céruléen du ciel l’aspirait, elle adorait le bleu. Mia eut conscience que ce moment hors du temps, avec ces quelques mots échangés, prenait fin avec le regard de sa sœur tourné tout entier vers l’azur. Clothilde venait de la quitter, son esprit volait au-dessus des cumulus. Mia aurait tant voulu que sa sœur lui demande qui était Georges. Deux mois que Mia connaissait Georges. C’est lui qui avait pris contact avec elle en lui adressant une lettre désespérée pour l’implorer de l’aider à sauver sa sœur kidnappée. Journaliste mais avant tout frère, Georges avait frappé fort en faisant parvenir à Mia non seulement cette lettre mais aussi un terrible paquet contenant des traverses en bois empaquetées dans une coupure de presse relatant les circonstances du rapt de sa sœur. Sur la lettre, il l’avait suppliée de venir à un rendez-vous parce que leurs destins étaient désormais liés. Mia aurait pu refuser mais, après avoir passé une nuit épouvantable en proie à de terribles interrogations, elle ne l’avait pas fait. Elle avait voulu en apprendre plus sur cet horrible enlèvement. C’est la peur au ventre qu’elle s’était rendue dans une brasserie bruxelloise pour rencontrer un inconnu. Étrange rendez-vous. Au fond d’elle, Mia avait su qu’à l’instant même où elle avait passé la porte de cette brasserie, elle avait mis le doigt dans un engrenage infernal. Cet inconnu était venu la chercher et elle avait accepté. D’ailleurs, plutôt que de se planter devant chez elle et de risquer qu’elle lui claque la porte au nez, il avait souhaité que ce soit elle qui vienne à lui. Sa démarche bien que risquée avait été payante. Mia ayant vécu une situation similaire à la sienne, le kidnapping d’une sœur, elle s’était effectivement rendue à ce rendez-vous. Rapidement, Georges lui avait expliqué comment il était arrivé jusqu’à elle : un véritable jeu de piste pour retrouver l’identité d’une jeune fille kidnappée en Bretagne et pour découvrir que la sœur de celle-ci vivait en Belgique, tout comme lui. Georges n’avait reçu aucune aide de la part des autorités belges pour retrouver Mia. Pourtant, c’était bien la police belge qui l’avait mis sur les traces de Mia en lui apprenant qu’une affaire similaire à celle du kidnapping de Solène s’était produite en France, une décennie plus tôt. Les autorités belges lui avaient affirmé s’être rapprochées des autorités françaises mais que, malheureusement, cela n’avait pas été concluant. En effet, dix ans auparavant, l’homme incriminé dans le rapt d’une jeune autiste en Bretagne s’était donné la mort avant d’avoir pu être interrogé. Mia avait confirmé ce fait sans toutefois donner d’explication. Confirmer les dires, trembler de nouveau et aussi revivre au travers du récit terrifiant d’un inconnu un traumatisme qu’elle tentait d’oublier, cette rencontre avait été éprouvante. Muette, elle avait écouté Georges tenter de la rallier à sa cause. Georges avait été si persuasif en parlant de similitudes troublantes entre les deux affaires : deux jeunes filles autistes âgées d’une vingtaine d’années, toutes les deux enlevées en plein jour à précisément dix ans d’intervalle, toutes les deux transformées en marionnette vivante. Mia avait tremblé en entendant que cette jeune Belge avait elle aussi été réduite par un malade à tenir le rôle d’une marionnette. À un moment, il s’était insurgé, s’avouant incapable d’accepter la décision de la police belge prête à abandonner la piste française ou du moins désireuse de l’écarter momentanément. Les arguments des enquêteurs ne l’avaient pas convaincu. Selon les policiers, celui qui avait kidnappé Solène reproduisait un acte terrible, il plagiait. Il copiait le mode opératoire d’un autre et l’avait fait sien pour le reproduire une décennie plus tard. Les deux affaires n’étaient pas réellement liées. Des cas de reproduction étaient légion en matière de crime. Pour Georges, cette piste était la première avancée significative dans l’enquête, même si la police belge semblait ne pas vouloir investiguer plus avant dans ce sens. Pour lui, il n’était pas question de s’en tenir à la thèse selon laquelle le Belge était un “copycat” qui imitait la signature et le modus operandi d’un Français. Mia se souvenait qu’il s’était emporté et qu’elle avait failli fuir. Cette colère lui avait rappelé son propre état de panique dix ans plus tôt et elle avait pris peur. Elle s’était demandé quel était cet homme qui la considérait comme son dernier espoir mais aussi de quel droit il menait sa propre enquête et en quoi elle pouvait l’aider. Elle avait écouté cet homme totalement désemparé la conjurer de lui apporter son aide. Mia avait failli flancher mais il avait su trouver les arguments pour retourner la situation en sa faveur. Alors qu’elle s’apprêtait à quitter la brasserie sans même lui avoir demandé en quoi elle pouvait lui être d’un quelconque secours, il avait sorti de sa poche la photographie de sa sœur prise par le kidnappeur. Un véritable choc pour Mia. Solène, cette jeune inconnue meurtrie dans ses chairs, ressemblait physiquement à Clothilde, et ce de façon troublante. Cette demoiselle, brune aux yeux bleus, aux traits fins et à la silhouette élancée était la prisonnière d’un monstre, comme l’avait été Clothilde. Georges lui avait alors asséné sa conclusion : les deux affaires étaient liées parce que le kidnappeur des deux jeunes filles n’était qu’un seul et même homme. Georges n’avait pu nier que le ravisseur de la sœur de Mia se fût donné la mort mais il pensait que ce n’était qu’un exécutant et que le véritable coupable venait de sévir de nouveau en Belgique. Après cette première rencontre dans cette brasserie, un lien indéfectible s’était tissé entre eux. Le marionnettiste les avait rapprochés. Tous deux avaient désormais un objectif commun, trouver le marionnettiste pour l’assassiner avant qu’il ne tue Solène. Georges était déjà sur une piste, ici sur la ria d’Étel. Ce matin, au téléphone, il n’avait eu de cesse de lui répéter que le point rassurant dans son malheur, c’était que la sœur de Mia avait pu s’échapper des griffes de son tortionnaire. Fol espoir qu’il entretenait à défaut d’autre espoir. Mia s’accroupit et se rapprocha de Clothilde restée allongée dans l’herbe. — Bientôt, je vais te faire rencontrer Georges. Il te plaira. Ses yeux sont d’un bleu limpide. — Bleu, murmura Clothilde. — Oui, bleu.
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