XIII – Les cicatrices

965 Mots
XIII LES CICATRICESAlignements de Kerzerho Mia devait s’en tenir à sa mission. La réussite de celle-ci s’avérait cruciale pour retrouver le marionnettiste. Il lui fallait voir les paumes de sa sœur, les voir et aussi les analyser dans les moindres détails. La taille et la forme des cicatrices lui apporteraient des réponses sur le type d’incisions pratiquées. C’était une signature qui lui permettrait d’identifier son auteur. Mia en était convaincue, celui qui avait pratiqué l’opération sur les mains de Clothilde était toujours en vie et venait de récidiver en Belgique. Pour valider son hypothèse, Mia allait devoir comparer les cicatrices sur les mains de sa sœur avec un cliché que lui avait transmis deux mois plus tôt le frère de Solène. Ce cliché avait bouleversé Mia. Sur cette photographie prise par le ravisseur belge et envoyée au frère de Solène par la poste, la jeune fille ressemblait à une poupée de cire. Une marionnette maquillée, apprêtée, indubitablement droguée. Solène était debout, les yeux clos, les mains levées avec les paumes bien en vue. Des fils transparents pendaient dans le vide, ils transperçaient de part et d’autre ses mains. Les incisions étaient visibles et nettes, mettant en exergue la remarquable qualité du travail chirurgical. Contrairement à Mia, Clothilde, assise sur le banc à côté de sa sœur, vivait pleinement le moment présent avec une insouciance heureuse. Elle appréciait cette liberté dont un déséquilibré avait voulu la priver. Mia tenterait l’impossible pour venger sa sœur mais aussi pour libérer Solène s’il n’était pas déjà trop tard. Elle s’apprêtait à comparer la photo des paumes incisées d’une jeune fille peut-être déjà morte avec les paumes pleines de cicatrices d’une vivante. De cette comparaison, elle pourrait tirer des conclusions sur l’identité de celui qui avait pratiqué les opérations. S’il y avait une trop grande similitude, il était évident que l’on était en présence d’un seul et même homme. Celui qui avait enlevé Solène il y a bientôt un an, était l’un des deux hommes qui aurait kidnappé Clothilde dix ans auparavant. Si c’était le cas, elle allait vite le retrouver. Georges était déjà sur une piste. Le frère de Solène avait déjà un suspect. Indécise quant à la marche à suivre pour arriver à ses fins, observer les paumes des mains de Clothilde, Mia devait prendre son temps pour ne pas échouer si près du but. Difficile de toucher les pattes d’un chat sauvage et encore plus de détailler les coussinets d’un fauve. Le vétérinaire endormait le félin mais Mia ne pouvait pas anesthésier sa sœur, cette sauvageonne prompte à la rébellion. Il lui fallait ruser pour dompter la lionne qui, au repos, ressemblait à une docile chatte ronronnant au soleil. Mia tenait négligemment son téléphone portable dans la main. Elle ne s’apprêtait pas à téléphoner mais à activer une tout autre fonction, et cela dans le but de prendre une photo des mains de sa sœur. Par la suite, elle aurait tout le loisir d’analyser calmement les clichés en zoomant sur les cicatrices. Fort certainement qu’en consultant le dossier de Clothilde, détenu par la police, Mia aurait pu avoir des renseignements précis sur les résultats d’analyse des médecins qui avaient ausculté Clothilde et passé au peigne fin les moindres détails de son anatomie. Comme elle ne souhaitait pas que le dossier de sa sœur fût rouvert, il n’était pas question de faire une demande aux autorités judiciaires. L’affaire était close. Clothilde avait subi un traumatisme et s’en était relevée. Elle écoutait Abba, elle souriait, elle dansait, elle acceptait de sortir dans la rue, de préférence chaperonnée mais elle l’acceptait. Il y a sept ans de cela, Clothilde n’aurait jamais suivi sa sœur pour l’accompagner sur un chemin bordé de talus. Après le kidnapping, Clothilde n’avait plus jamais eu confiance en Mia, se considérant comme trahie par elle, et ce à juste titre. Le jour de l’enlèvement, Mia avait trahi sa confiance, et cette trahison traumatisait encore les deux sœurs plus de dix ans après. Clothilde allait-elle lui accorder de nouveau sa confiance ? Mia en doutait mais elle n’avait d’autre choix que de mettre sa sœur à l’épreuve. — Clothilde, tu peux me montrer tes mains ? répéta trois fois Mia. — Je peux, annonça Clothilde, le regard fixe. Ces deux mots prononcés par Clothilde étaient magiques. Elle pouvait mais le voulait-elle ? Mia s’en voulut de son manque de précision, une faute impardonnable. Il lui fallait ajuster sa demande avant que sa sœur ne focalise son attention sur les deux pies juchées sur un menhir. — Clothilde, tu veux me montrer les paumes de tes mains ? précisa Mia. — Je veux bien. La réponse stupéfia Mia. Alors qu’elle s’en était fait toute une montagne, il lui avait été si simple d’obtenir l’impensable par une simple demande clairement formulée. Mia réfréna cependant sa joie, l’affaire n’était pas encore close. Pour sa sœur, accepter de faire une action ne signifiait pas mener à terme cette action. Les mains de Clothilde étaient sans cesse en mouvement avec une oscillation surprenante. Sa souplesse des poignets, une hyperlaxité ligamentaire qui aurait pu faire d’elle une jongleuse hors pair, ne facilitait pas les choses. Mia attendit deux longues minutes avant que Clothilde ne s’exécute et ne cesse de bouger. Agissant à la vitesse de l’éclair, Mia saisit au vol l’occasion. À peine avait-elle eu le temps de prendre deux clichés que sa sœur se révolta. Prise en traître – les photos n’étant pas prévues dans le contrat oral qu’elle venait de passer –, Clothilde se leva du banc et se mit à courir au milieu des menhirs. Course chaotique, de droite, de gauche, une sorte de cache-cache qui paniqua littéralement Mia. Sa sœur prenait la poudre d’escampette, ce qui n’était pas prévu au programme. Soudain, elle vit la tête de sa sœur apparaître derrière un menhir. C’était un simple jeu. Lorsqu’elles étaient enfants, toutes les deux adoraient jouer à cache-cache au milieu des alignements. Clothilde rappelait avec force à sa sœur qu’elles avaient été les meilleures amies du monde. Elle ouvrait une porte, celle de leur enfance, et proposait à Mia de passer cette porte avec elle. Mia accepta et se mit à courir entre les pierres dressées. L’analyse du cliché devrait attendre.
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