XII – L’enlèvement de Clothilde

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XII L’ENLÈVEMENT DE CLOTHILDEErdeven, alignements de Kerzerho Bien que le lieu soit chargé de mémoire, site mégalithique oblige, Mia devait cesser de penser au passé pour s’attacher au présent en accomplissant la première mission de son plan, dans lequel sa sœur tenait le rôle principal. Son plan devait lui permettre non seulement de débusquer et de tuer un homme mais aussi de rétablir la vérité sur le kidnapping de Clothilde. Assise sur ce banc, Mia le savait fort bien, dix ans après le rapt, des zones d’ombre subsistaient encore et sa sœur, qui gigotait à sa droite, ne les avait jamais levées. De surcroît, elle n’était pas prête à le faire. « Erreur judiciaire » n’était évidemment pas le terme qui convenait pour qualifier l’affaire. Le ravisseur de Clothilde avait été clairement identifié même s’il n’avait pas eu le temps de passer aux aveux. En se logeant une balle dans la tête juste avant l’assaut par les forces de l’ordre, il avait coupé court à tout interrogatoire. Les détails de ses agissements, il les avait emportés dans la tombe. Si ce qu’il avait fait subir à Clothilde était resté partiellement mystérieux, ce qu’il ne lui avait pas fait subir avait apporté quelques éclaircissements. Elle n’avait pas été violée mais torturée avec une délicatesse extrême, droguée durant quatre jours donc maintenue dans un état second. Pour supporter l’opération pratiquée sur ses mains, et ce dès le lendemain de son kidnapping, Clothilde avait été anesthésiée. De son côté, la jeune fille n’avait pu donner que très peu d’explications sur ce qu’elle avait vécu durant les cinq jours de sa détention. Si elle ne s’était pas échappée, aurait-elle eu à subir d’autres interventions chirurgicales ? Pour obtenir une marionnette, son ravisseur lui aurait-il incisé les poignets, les coudes et les épaules avant de s’en prendre à ses chevilles ? Pratiquant une opération puis une seconde, laissant ses chairs se cicatriser puis recommençant, il aurait bien réussi à lui implanter des fils dans tout le corps. Combien de mois lui aurait-il fallu pour obtenir un résultat parfait ? Rien qu’à songer au calvaire qu’avait et qu’aurait pu au centuple endurer sa sœur, Mia avait une irrépressible envie de vomir. Mia était prise de vomissement et Clothilde s’agitait sur le banc. Elle exprimait sa joie en tapant des pieds sur le sol. Libre de s’agiter. Mia ravala sa salive et se demanda si Clothilde n’allait pas prendre son élan tout en déployant ses ailes, décoller du sol et disparaître dans les nuages. Sa sœur était hors norme. Possédait-elle des pouvoirs magiques ? Elle vivait l’instant avec une telle intensité, comme s’il était le dernier. Elle n’aurait jamais eu l’idée de se venger, elle n’agissait pas pour le demain mais pour l’instant présent. Mia était si différente. Elle allait agir pour sa sœur, pour la venger en liquidant le véritable coupable de son enlèvement. Celui qui était décédé dix ans auparavant, celui que la police avait baptisé le marionnettiste n’était qu’un exécutant, ce n’était pas lui, le véritable coupable. Ce dernier était toujours en vie et venait de passer de nouveau à l’action en Belgique. Il était de retour. Mia avait désormais l’intime conviction que ce n’était pas un, mais deux hommes qui avaient kidnappé sa sœur. Les bras de Clothilde se mirent à danser, ses mains à virevolter dans l’air. Allait-elle s’envoler ? Mia ne pouvait détacher son regard des cicatrices sur les mains de sa sœur. Celui qui avait entaillé avec une précision chirurgicale les paumes était encore en vie. Au fond d’elle, Mia l’avait toujours su. Celui qui était décédé n’aurait pas pu pratiquer une chirurgie aussi parfaite. Il n’avait aucune connaissance médicale et aurait sectionné des ligaments en opérant. La police avait suggéré que le ravisseur avait appris sur le Net les rudiments du bistouri et s’était probablement exercé en pratiquant des incisions sur des animaux. En visionnant des vidéos, ce passionné de marionnettes, connu comme étant un type quelconque à l’intelligence moyenne, serait ainsi devenu un excellent chirurgien. Même si le doute était permis quant à sa culpabilité au vu de ses compétences limitées en médecine, d’autres éléments avaient plaidé en sa défaveur. C’était bien lui qui avait commandé du matériel chirurgical, qui s’était procuré des pansements et des médicaments. Un agent d’entretien dans un hôpital n’avait accès à rien mais pouvait avoir accès à tout. Malheureusement, cet ancien agent hospitalier n’avait pu expliquer comment il avait acquis une maîtrise totale de la chirurgie orthopédique. Mais comme tout l’accusait, l’affaire avait été classée. La mort du suspect avait contribué à son classement. Le ravisseur de Clothilde s’était donné la mort. Pourquoi avait-il agi de la sorte ? N’avait-il pas supporté l’échec de son machiavélique plan ? Il avait lamentablement échoué parce que Clothilde, une autiste sans défense, avait eu l’affront de s’échapper. Comment avait-elle réussi à tromper sa surveillance ? Deux heures après que Clothilde eut été retrouvée errante sur le bord d’une route, la police s’apprêtait à donner l’assaut là où se terrait le ravisseur, dans un local qu’il avait loué. Des hommes cagoulés et armés cernaient le bâtiment lorsqu’une seule déflagration provenant du hangar avait mis fin à l’intervention. Le ravisseur s’était suicidé avant d’être appréhendé. Bill Le Grand était mort. Ne serait-ce qu’évoquer avec ses parents la possibilité de l’existence d’un complice était inimaginable. Mia ne souhaitait pas rouvrir leurs plaies en les faisant vivre dans l’angoisse qu’un jour, celui qui avait réellement kidnappé Clothilde puisse revenir. Avec la mort du coupable, le dénommé Bill Le Grand, le cauchemar avait pris fin pour toute sa famille. Pour eux, cette mort avait marqué la fin d’un enfer. Quant à la police, elle avait estimé avoir mené rondement l’affaire. Personne n’avait douté à aucun moment que le tortionnaire ait agi seul. D’ailleurs, Clothilde n’avait rien dit qui fasse penser qu’ils aient été deux à l’avoir enlevée. Elle avait identifié son agresseur à sa façon, en poussant des cris en voyant les photos de son tortionnaire. Ce n’était pas le visage mutilé et livide d’un cadavre qu’elle avait eu devant les yeux mais celui d’un homme impassible fixant l’objectif, en l’occurrence une photo d’identité sans saveur de Bill Le Grand. Ces cris avaient servi de preuve. Ces hurlements, plus jamais Clothilde n’aurait à les pousser. À Kerzerho, Mia s’était toujours sentie apaisée, une force tranquille se dégageait de ce lieu énigmatique et miraculeusement préservé. Second ensemble mégalithique morbihannais après Carnac, il était bien plus remarquable que celui qui lui volait la vedette. Plus de mille menhirs disposés sur onze files s’offraient avec simplicité et sans nulle protection grillagée à la vue du promeneur, et ce sur près de deux kilomètres. Kerzerho forçait l’admiration, parce que le site mettait en relief une prouesse technique accomplie sans aucune technicité moderne. Cinq millénaires auparavant, des hommes avaient réussi l’exploit de dresser des pierres de plusieurs tonnes, travaillant en équipe, suivant une procédure encore mystérieuse aujourd’hui. Mia voulait procéder comme eux, avec force et détermination. Le mental avait toujours permis d’arriver à produire l’impossible. Elle serait forte à son tour pour se dresser tel un menhir face à un homme abject. Sa sœur allait l’aider. Évidemment qu’elle l’aiderait mais sans en avoir conscience. Inutile de la questionner sur son enlèvement pour en tirer des explications. Dix ans auparavant, cela n’avait rien donné. Elle l’assisterait différemment, inconsciemment. Son ravisseur l’avait marquée à vie pour qu’elle se souvienne à jamais de lui. Des marques indélébiles dans ses chairs, des mains pleines de cicatrices. Chaque fois que Clothilde regardait ses paumes, revivait-elle un cauchemar ? Revoyait-elle le scalpel, les fils, les pansements ? Les cicatrices allaient parler à la place de Clothilde, Mia saurait les faire parler.
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