XI – Sa sœur

1528 Mots
XI SA SŒURMia avait proposé à ses parents de la laisser seule avec Clothilde, en leur promettant de ne pas prononcer le mot maudit, celui de marionnettiste. Ils avaient accepté, indiquant toutefois que c’était à leurs filles de s’éloigner de leurs vues. Pour eux, l’heure était bien trop grave pour déserter le salon. En effet, la seule personne inapte à quitter cette pièce rapidement puisque dans l’incapacité de se déplacer sur ses deux jambes avait accaparé la page du journal et ne voulait sous aucun prétexte s’en dessaisir. Comme la grand-mère de Mia avait décidé de lire à haute voix l’intégralité de l’article de presse, en prenant soin de commenter chaque paragraphe, la lecture pouvait s’éterniser. Discrètement, Mia avait réussi à convaincre sa sœur de l’accompagner à l’extérieur de la maison, pour une promenade en direction d’Erdeven, vers les alignements de Kerzerho. C’était incroyable que Clothilde eût accepté de la suivre et surtout de monter en voiture avec elle, une preuve de confiance que Mia, même dans ses rêves les plus fous, n’aurait pu imaginer. Sa sœur avait-elle occulté le passé ? Sa sœur lui avait-elle pardonné ? Analyser le comportement suspicieusement docile de sa sœur ne lui aurait servi à rien, Mia allait prendre cet immense bonheur simplement. Ainsi dix minutes plus tard, Mia marchait sur un sentier à côté de Clothilde ou peut-être l’inverse. Tout en contemplant les menhirs alignés, Mia réfléchissait à ce qu’une cadette attendait généralement de son aînée. Dans la plupart des cas, une sœur aînée faisait gagner un temps fort précieux à sa petite sœur, en lui racontant ses expériences les plus folles et ses déconvenues les plus inavouables. Certainement qu’une aînée se complaisait dans son rôle de chef de b***e, en montrant la voie, en rassurant la petite et en lui affirmant avec conviction quel est le cap à tenir, quelle est la bonne route à prendre. Clothilde n’était pas une aînée comme les autres, elle n’avait pas partagé ses aventures les plus insensées avec sa cadette. Partager ne l’intéressait pas. De cette différence, Mia en voulait à la terre entière, encore aujourd’hui. Elle se mit à parler à sa sœur comme si elle était accompagnée d’une trentenaire en pleine possession de ses moyens, d’une adulte qui aurait pu être mère. — Clothilde, ne crois-tu pas que mentir aux gosses, et ce dès leur plus jeune âge, leur pourrit gravement l’existence ? Qui ne dit mot consent, ton silence tendrait à prouver que tu es de mon avis, alors je vais développer mon point de vue, que tu sembles partager. Ne doit-on pas condamner les parents qui bourrent le crâne de leur progéniture avec des fadaises ? Maman est un bon exemple, elle disait avec sincérité « si tu n’es pas sage, le père Noël ne t’apportera pas le merveilleux ours en peluche qui te fait rêver » et aussi « le bébé de la voisine est né dans un chou » ou encore « l’autisme de ta sœur est une maladie infantile ». Je la croyais. Trop facile de couvrir les agissements des adultes, ces fieffés menteurs. Faux, les parents n’agissent pas ainsi pour le bien de leurs enfants, pour qu’ils gardent leur innocence le plus longtemps possible, ils les dupent. Ils heurtent leur progéniture qui, découvrant la vérité se retrouve démunie et méfiante pour le restant de ses jours. Nos parents n’ont pas dérogé à la sacro-sainte règle du non-dit, et ce pour faire comme les autres. Toi, tu ne te poses pas la question de ce qu’est ce foutu autisme, toi tu le vis dans tes tripes mais moi j’en ai mis du temps, à comprendre que ce n’était pas une maladie qui s’apparentait à une rougeole, et papa et maman ne m’ont pas aidée. J’étais seule face à un sacré problème, un fichu mur, un véritable tag de mensonges. Naturellement, Clothilde s’assit sur le banc installé sur le petit parking, devant les menhirs. Un rituel : la fin de la promenade sur le sentier longeant les alignements de Kerzerho devait immuablement consister en un aller-retour et aboutir au point de départ, en l’occurrence à ce banc. C’était ainsi, cela avait toujours été ainsi. Mia la rejoignit et se tut ; d’ailleurs, elle avait le sentiment, tout au long du chemin, d’avoir parlé pour elle seule. Mia se souvint que le matin de ses sept ans, elle était restée là à califourchon avec sa sœur de dix ans à regarder les menhirs sans rien dire, son ours en peluche entre elles deux. L’après-midi qui avait suivi, lors de la fête d’anniversaire, sa meilleure copine avait traité sa sœur d’autiste en adoptant un air dégoûté. C’était la première fois que Mia entendait prononcer le mot « autiste ». Sa mère ayant surpris la remarque avait haussé les épaules et marmonné « rien de grave », comme elle l’aurait fait pour signifier que Clothilde avait un simple rhume de cerveau. Aussitôt, Mia avait couru pour aller s’enfermer dans sa chambre. Le livre magique, censé délivrer la vérité sur le monde des mots, était posé sur une étagère à côté de son ours en peluche. En l’ouvrant, une frénésie s’était emparée de Mia, pour retomber bien vite au fil des pages. Ce dictionnaire ne lui avait apporté aucune vérité, uniquement un doute. À la lettre « O », elle n’avait rien découvert. Sa sœur était « otiste » et probablement seule au monde à détenir cette caractéristique. Doutant de son analyse, les semaines qui avaient suivi, elle s’était focalisée sur un Américain qui aurait pu donner son nom à la maladie qui dévorait sa sœur de l’intérieur, un certain Otis Redding. Son père écoutait les musiques de ce dénommé Otis et disait que c’était un génie mort dans la fleur de l’âge. Mia n’avait eu de cesse de demander à son père comment ce surdoué était décédé. Après avoir bourré sa pipe et s’être épanché sur le trémolo de la voix d’Otis, son swing et ses performances scéniques, il avait enfin pleuré sur la tragédie de l’accident d’avion. La réponse avait ravi Mia. Ainsi les « Otis » ne mouraient pas si facilement, hormis ceux qui voyageaient en avion. De plus, cet Otis savait chanter et tout espoir n’était pas perdu pour sa sœur ; un jour elle chanterait peut-être à son tour. Deux ans plus tard, c’est par un pur hasard que Mia avait appris l’orthographe correcte du mot « autiste », elle s’en était horriblement voulu de sa méprise. Ainsi ce mot commençait par un « A » et se plaçait dans son livre entre authentique et automobile. Comme cet état avait une place quelconque entre deux mots sans réel intérêt, l’état devait être banal. Pour mieux préciser cet état, elle avait néanmoins consulté un énorme volume du Robert, dictionnaire de la langue française. Un millier de pages donnait un éclairage magistral sur les mots débutant par un « A » ou un « B ». Alors elle avait su ce que cet autisme signifiait : « Un détachement de la réalité extérieure, la vie mentale du sujet étant occupée tout entière par son monde intérieur. » Après cette découverte, Mia avait regardé sous un jour nouveau sa sœur, devenue subitement un sujet avec une vie mentale surdimensionnée. Ainsi Clothilde portait en elle tout un monde qui s’agitait. Des farfadets, des lutins, des fées, des magiciens microscopiques dansaient dans le foie, les reins, le cœur et le cerveau de sa sœur. Ils étaient emprisonnés dans ce corps. À son entrée en sixième, Mia avait eu une révélation moins poétique mais bien plus instructive en découvrant qu’en grec, ces quatre lettres « auto » signifiaient « soi-même ». Un nouveau sens s’était révélé à elle pour des biens du quotidien tels qu’automobile ou autobus. Elle s’était enthousiasmée sur les termes autobiographie, autoallumage, autoconduction. Encore aujourd’hui, assise sur le banc, Mia en était convaincue, sa sœur se suffisait à elle-même et s’autorégulait, s’autorelaxait, s’autodéterminait et accomplissait tant d’autres actions sans en parler à personne. Clothilde existait par elle-même, se développait par elle-même parce que autogène. Mia regardait les dizaines de menhirs dressés, sa sœur à ses côtés, une autochtone habillée d’un trench en vinyle noir. Ce n’était pas une autiste mais son autiste. De sœur, elle n’en aurait voulu aucune autre, tant la sienne était parfaite, une gracieuse aux longs doigts, éprise de liberté. Une muette ou pratiquement muette qui ne répondait pas aux questions cruciales ou uniquement quand ça lui plaisait de le faire, en prononçant un ou deux mots, trop précieux parce que rares. Mia se demandait encore ce que Clothilde ressentait. D’ailleurs, qu’avait-elle compris à son kidnapping ? Qu’avait-elle subi durant ces cinq interminables jours de captivité ? Qu’avait pu signifier une perte de liberté pour cette douce colombe aux ailes qui se tenaient ratatinées à l’intérieur de son corps ? Avait-elle résisté en les déployant pour voler dans son monde intérieur ? Un monstre lui avait attaché les bras, incisé les paumes pour y faire pénétrer des fils transparents. Il s’était joué d’elle en faisant de Clothilde une marionnette. Comment la fragile poupée d’à peine vingt ans s’était-elle échappée des griffes du diable ? Comment ? Seule Clothilde aurait pu le dire mais elle ne l’avait pas fait. Son secret, elle le partageait avec ses lutins, ses fées, ses magiciens qui vivaient dans son corps mais pas avec les vivants, ceux du monde réel. Les policiers, les médecins, les psychologues n’avaient pas réussi à lui arracher son secret. Sa famille n’avait pas souhaité le lui extirper de la gorge. Mia dévisagea tendrement sa sœur, elle avait toujours été bien plus belle qu’elle. Les fées s’étaient penchées sur son berceau avec sollicitude puis s’étaient rétractées face à une telle beauté en lui offrant une plaie pour compenser cet excès de grâce. Probablement cette grâce avait-elle causé sa perte. Tout comme le premier marionnettiste décédé, le second s’attaquait aux faibles et aimait les jeunes femmes gracieuses, au teint laiteux, aux yeux bleus et à la chevelure brune. Solène ressemblait physiquement à Clothilde. Avaient-elles toutes les deux des ailes atrophiées dans leur corps ?
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