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LE JOURNALLorsque la musique d’Abba s’infiltra dans les synapses de son cerveau, Clothilde se calma enfin. S’il n’était pas question de lui demander d’aller dans sa chambre – elle se serait insurgée avec virulence –, il était bien plus sage qu’elle restât dans le salon mais plongée dans une bulle de joie, les écouteurs sur les oreilles. Elle semblait si heureuse de se tenir au milieu de ses proches avec les paroles de Money, Money, Money qui résonnaient en elle. Étrangement, la pop suédoise la transportait vers un ailleurs heureux. L’apaisement relatif de sa sœur sonnait l’heure des explications pour Mia. Bien que le calme soit revenu dans le salon, l’ambiance n’en était pas moins tendue. Mia se lança.
— Maman, papa, mamie, il est de retour.
Sa mère s’emporta.
— Mia, tu es revenue ici pour déterrer un mort et pour que nous t’aidions à le déterrer ! Aurais-tu perdu la raison ?
Elle s’exclamait mais aucune gestuelle déplacée ne trahissait son timbre de voix colérique. Ne voulant pas effrayer Clothilde, elle jouait parfaitement la comédie sur le mode de la conversation faussement posée. Le verbe haut et le visage inexpressif, elle poursuivit.
— Tu étais là, tu l’as vu comme nous tous. Ce chien, ce monstre, cette ordure est passée de vie à trépas. Ses os pourrissent six pieds sous la terre. On ne tue pas un revenant mais on assassine des vivants en leur faisant revivre un cauchemar. Ce n’est pas celui qui manipule des fils que tu vas tuer, d’ailleurs c’est impossible, c’est nous, ta sœur, ton père, ta grand-mère et moi qui allons mourir d’effroi. Ma fille, soit ta reconstruction loin de nous t’a rendue folle, soit elle a déclenché chez toi de la malveillance gratuite !
Le père de Mia se permit d’ouvrir la bouche pour temporiser.
— Jeanne, laisse la petite s’expliquer.
— Merci, papa. Maman, inutile de me rappeler que le marionnettiste est mort, je ne suis pas amnésique. Seulement un autre a pris sa place.
Ouvrant son sac de voyage qui était à ses pieds, Mia en sortit un paquet enveloppé dans du papier journal puis elle le tendit à sa mère.
— Maman, c’est pour toi, une lampe en pâte de verre.
— Je n’ai pas besoin de ton cadeau, je veux des explications.
— Comme il te plaira. Il y a deux mois de cela, j’ai reçu un paquet par la poste. Il ne contenait pas une jolie lampe mais des traverses en bois.
— Un cadeau de très mauvais goût ! s’exclama sa mère.
— Plutôt un électrochoc mais ce n’était pas là le pire, c’était le journal qui l’enveloppait qui m’a glacée d’effroi.
— Bravo, tu as donné ton adresse à un malade mental et même pas à nous ! D’ailleurs, tu vivais où exactement en Belgique ?
— À Bruxelles, maman, je ne te l’avais pas caché.
— Seule ?
— Avec un homme. Je l’ai quitté et je ne suis pas devant vous pour vous raconter ma vie sentimentale. Tu voulais des explications, eh bien tout est sur la coupure de presse qui recouvre la lampe.
— Il raconte quoi, ce journal ? se permit de questionner sa grand-mère.
— Mamie, il y a eu un autre kidnapping, celui d’une jeune fille autiste qui se prénomme Solène. Enlevée, il y a maintenant plus de onze mois, il se peut qu’elle soit morte à l’heure où je vous parle. Elle habitait Liège en Belgique. Le mode opératoire de son kidnappeur ressemble étonnamment à celui adopté par le ravisseur de Clothilde, en plein jour… Enfin, inutile que je vous rappelle les circonstances. Je n’ai pas l’intime conviction, mais bien la certitude que le kidnappeur belge est lui aussi un marionnettiste. D’ailleurs j’en ai la preuve. Clothilde a survécu et la jeune Solène est peut-être déjà morte.
Soudain Clothilde se leva de son siège et se mit à danser sur place. Une chorégraphie aboutie qu’elle exécuta avec un plaisir certain, les épaules chaloupées, le buste droit, les poings serrés. Elle était en vie parce que Clothilde avait toujours privilégié la vie à la mort. D’ailleurs, elle ne comprenait peut-être pas ce que signifiait la mort, Solène avait dû être comme elle, pleine de vie. Désormais, elle était retenue contre son gré dans le meilleur des cas, déjà morte dans le pire des cas. Apprendre le rapt de cette inconnue avait bouleversé l’existence de Mia. Deux mois qu’elle était au courant, une minute qu’elle venait de faire entrer ses proches dans la confidence. Avait-elle le droit d’agir de la sorte en leur faisant partager son enfer ? C’est en pleine connaissance de cause qu’elle l’avait décidé parce que la guerre qu’elle s’apprêtait à déclarer, elle ne pouvait pas la mener seule. Néanmoins, pour les ménager, elle ne leur livrerait pas toute la vérité.