IX
LE TRIBUNAL FAMILIALÉtel
Vingt minutes que Mia attendait bien sagement dans le salon, assise sur un pouf inconfortable. Son sac de voyage posé à ses pieds signifiait que, bien que l’idée de rester chez ses parents eût été dans ses intentions, l’accord ne lui avait pas encore été donné. Les membres du tribunal familial se mettaient un à un en place pour siéger. Clothilde avait été la première à s’installer, évidemment sur son fauteuil – le sien parce qu’elle le possédait et ne supportait pas que quiconque l’en dépossédât en ayant l’outrecuidance de poser son postérieur sur ce siège Napoléon en velours rose. Elle portait un trench en vinyle noir que lui avait offert Mia une dizaine d’années auparavant. Ce vêtement inapproprié puisque très éloigné de la tenue d’intérieur classique lui allait réellement à ravir parce qu’il lui donnait un style décalé. Plastique, vinyle, rétro ou futuriste, le PVC, popularisé par les filles de joie incarnées au cinéma par des héroïnes, était une seconde peau pour Clothilde. Elle ressemblait à Romy Schneider dans Max et les ferrailleurs, avec ses yeux bleus et son visage d’ange, toutefois la comparaison s’arrêtait là, puisque mal coiffée et sujette à des tics. Clothilde déformait ses lèvres, recréant le mouvement des vagues, alternance de sourires figés et de moues improbables. Mia détestait ces mimiques et préféra détourner le regard. Face à elle, sa mère et son père avaient pris place sur le canapé. Son père bourrait sa pipe – Mia s’était toujours demandé si d’autres personnes dans le monde utilisaient encore une pipe. Selon elle, les fumeurs de pipe étaient soit décédés, soit sur une pente descendante, même si quelques irréductibles vivaient dans la cordillère des Andes. Quant à sa mère, l’impatience la gagnait, elle agitait ses doigts sur les plis de sa jupe grise, telle une mélomane en mal de piano.
Cette attente, tout aussi silencieuse qu’insupportable, était pleinement justifiée. La famille suivait des rites. Le tribunal ne pouvait se tenir sans la femme qui était la mémoire du clan. La grand-mère de Mia n’aurait pas supporté qu’une décision importante pût se prendre en dehors de sa présence. Tous espéraient sa venue. Tous tendaient l’oreille dans l’espoir d’entendre enfin le doux glissement des roues du fauteuil roulant sur le parquet. La route empruntée par celle que tous appelaient « mamie » s’avérait parfois longue et parsemée d’embûches. Comme un sac rose posé au milieu du couloir l’avait contraint à prendre une déviation, elle s’autorisait à se présenter en retard. L’arrivée glorieuse de la pimpante matriarche fit que Clothilde se mit à applaudir à tout rompre. Sous les encouragements de sa petite-fille, la doyenne aux allures d’éternelle adolescente fit crisser ses pneus pour arrêter net sa course devant la table basse.
La famille étant au complet, la séance allait enfin s’ouvrir, et Mia en fut soulagée. Son père, sa sœur et sa grand-mère seraient des assesseurs muets qui laisseraient le juge, en l’occurrence sa mère, mener l’interrogatoire. Le juge se permit de clarifier rapidement la situation.
— Mia, tu as souhaité t’éloigner de nous durant six longues années, c’est un fait et nous ne reviendrons pas dessus.
Sa mère parlait ainsi au nom de tous, en employant un « nous » qui ne laissait aucun doute sur la supériorité de sa position dans le groupe.
— Pourquoi m’as-tu dit avoir besoin de nous précisément aujourd’hui ?
— Papa, maman, Clothilde, mamie… je suis là.
— Tu es là mais pourquoi es-tu là ?
— Parce que le marionnettiste est de retour.
La bouche de son père s’ouvrit, laissant glisser la pipe sur le bord de sa lèvre inférieure, les ongles de sa mère s’enfoncèrent telles des griffes dans le tissu de sa jupe, le sourire de sa sœur se figea, enfin, le fauteuil de sa grand-mère faillit basculer en avant et ne fut retenu que par la pointe de la chaussure de Mia. Désormais tous étaient au courant, désarçonnés mais au courant.
— Incroyable révélation et qu’est-ce que tu comptes faire ? demanda sa mère sur un ton ironique.
— Tuer le marionnettiste et vous allez m’aider.
Sa grand-mère fit le signe de croix pour éloigner le mal. Si à portée de main, elle avait eu de l’ail ou un crucifix, elle les aurait volontiers brandis en direction de Mia. Elle se devait de conjurer le mauvais sort. Par deux fois, sa petite-fille venait de prononcer le mot maudit de « marionnettiste », terme banni de toute conversation, que personne dans la famille n’utilisait plus depuis des années et surtout jamais en présence de Clothilde. En brisant le tabou, Mia avait déclenché un cataclysme. Clothilde s’agitait sur son siège Napoléon, se contorsionnant pour adopter des positions improbables. La situation étant critique, sa mère décida de tenter de lui mettre un casque avec des énormes écouteurs sur les oreilles. L’action ne s’avérait pas si simple, Clothilde détestait qu’on la touche. Mia savait que sa mère réussirait à accomplir sa mission et que cela lui prendrait plusieurs minutes. Elle considéra cet intermède comme une trêve, avant la reprise de la joute verbale. Mia venait de déclarer la guerre à toute sa famille en prononçant le mot qui fâche. Si ceux qui décidaient d’ouvrir les hostilités avaient été ceux qui faisaient cette guerre, le monde aurait été bien plus souvent en paix. Consciente qu’elle partirait bientôt au front, et ce de son propre chef, alors elle se tenait prête à apprécier la trêve à sa juste valeur.
Mia respira les souvenirs. L’odeur particulière de la maison familiale la transporta dans le passé. C’était si bon de humer à pleins poumons ce mélange subtil et impossible à reproduire, composé des senteurs d’encaustique à la cire d’abeille, du fumet de poisson mitonné au four et des fragrances du savon de Marseille. Son odorat la ramenait en enfance et son ouïe tout autant. Les musiques qui se diffusaient dans la maison lui revinrent en mémoire, le blues et les ritournelles enfantines. Peu avant qu’elle ne soit kidnappée, Clothilde écoutait en boucle Une Souris verte. Après sa libération, elle avait passé trois mois dans une institution spécialisée et, lorsqu’elle était enfin rentrée chez elle, ses goûts musicaux avaient changé. Enfant, lorsqu’elle piquait des crises, la seule chose qui l’apaisait, c’était d’écouter de la musique douce. Après le kidnapping, elle n’écouta plus jamais de ritournelles enfantines et opta pour le groupe suédois Abba. Ce choix avait été bon pour tous et l’était encore. Des écouteurs enfoncés sur le crâne de sa sœur filtraient des sonorités pop. Du feel good, du bonheur à l’état pur.