VI – L’au revoir de Mia

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VI L’AU REVOIR DE MIABruxelles Adieu, c’était bel et bien un adieu à sa ville d’adoption qu’elle s’apprêtait à faire. Une dernière marche au petit matin, une ultime déambulation dans Etterbeek. Non sans une pointe de regret, elle quittait son quartier avec ses commerces de proximité. Elle salua la fleuriste qui déposait des pots colorés sur le trottoir. Cette dernière lui rendit son salut en la gratifiant d’un grand sourire. Un jour comme les autres pour la pimpante fleuriste qui songea « tiens, la petite brodeuse va travailler avec un sac de voyage, ce matin ». Non, la petite brodeuse n’allait pas travailler, elle avait d’autres projets en tête, elle allait quitter Bruxelles pour faire sortir le marionnettiste de sa tanière et le liquider. Mia n’était pas, a contrario de la charmante vendeuse de fleurs, une personne normale. Parce qu’une personne saine d’esprit ne se lève pas un matin en se disant « C’est décidé, je vais assassiner un homme. » Seule une psychopathe trempe sa biscotte dans son café tout en songeant au meilleur moyen de tuer un individu. Était-elle une psychopathe ? Mia ne se posait pas ce genre de question. Elle allait commettre ce meurtre simplement parce qu’elle avait décidé de le tuer, lui et pas un autre. Ce que cette joviale fleuriste ne saurait jamais, c’est qu’elle souriait à une femme abjecte et calculatrice. Commettre un meurtre, Mia avait pris cette funeste décision précisément deux mois auparavant, le 19 juillet à six heures trente du matin, face à une tartine de pain grillé. Alors que Lucas dormait d’un sommeil profond dans la chambre, elle avait songé à comment elle allait procéder pour qu’il la quitte. Il ne pouvait en être autrement, Lucas était devenu un obstacle. Jamais il n’aurait pu comprendre qu’elle ait décidé d’ôter la vie à un homme. Elle disposait de moins de deux mois pour faire en sorte de recouvrer sa totale liberté sans que personne puisse se douter qu’elle peaufinait un plan pour préméditer l’assassinat d’un homme. Ce matin-là, à l’aube, elle avait avalé deux tasses de café serré et s’était mise à écrire une lettre censée lui rendre sa liberté. Cette lettre, elle ne l’avait pas adressée à Lucas mais à une femme. Place Jourdan, Mia salua le marchand de journaux et remarqua qu’il avait ressorti son écharpe en laine tricotée main et aussi son pull avec un improbable motif placardé sur le devant, celui de deux pies rieuses. Déjà la fin de l’été pour lui, pensa-t-elle. Déjà. Deux mois qu’elle avait déposé sa lettre de démission bien en vue sur le bureau de sa supérieure hiérarchique, un 19 juillet, il avait fait si chaud ce jour-là. Six années de bons et loyaux services s’étaient soldées ainsi, par une missive laconique dépourvue d’explication, glissée sous une bonbonnière en cristal remplie de bonbons roses en forme de cœur. Ensuite elle avait attendu l’appel, conséquence logique de son acte. Celle qui accompagnait son café d’une sucrerie avait failli s’étouffer en lisant le courrier et aussitôt mis en demeure Mia de lui fournir des éclaircissements illico et de vive voix. L’entrevue avait vite tourné à un affrontement poli, un duel dans lequel les points de vue divergeaient, six petites années pour passer de l’état de diamant à l’état brut à celui de diamant taillé pour un monde de lumière et de paillettes annoncées par sa supérieure et soixante-douze longs mois à rester dans l’ombre d’un atelier tus par Mia. Naturellement, sa responsable avait tenté de la dissuader de partir, évoquant un plan de carrière en pleine ascension et brisé en plein vol ; elle qui avait tout appris à Mia s’était même subitement insurgée face à l’ingratitude de sa protégée. Soupçonneuse, voire irritée, elle avait proposé à Mia une augmentation de salaire substantielle. L’hypothèse d’un départ pour aller vendre ses services à une maison de couture concurrente avait été subtilement suggérée par la trahie mais non abondée par l’incriminée. L’exploitation d’une curieuse jeune femme extrêmement douée, d’une provinciale à la chevelure rousse et aux doigts d’or, avait vraisemblablement effleuré l’esprit de sa supérieure mais elle n’avait pas jugé utile d’en parler. En revanche, la traîtrise de la défection à l’approche de défilés avait été clairement évoquée mais cet argument n’avait pas plus fait mouche. Comme les défilés de mode s’enchaînaient immuablement au rythme de six par an, Mia avait souri – sourire pris comme un affront, voire un manque de conscience professionnelle par sa supérieure. Indiscutablement, Mia ne pouvait nier que cette femme lui avait ouvert les portes du monde de la mode et su déceler en elle toutes les qualités nécessaires pour faire de sa recrue une brodeuse reconnue. Alors Mia avait dû consentir qu’effectivement lorsque six ans plus tôt en débarquant à Bruxelles, elle ne possédait pas encore les bons codes, ni les codes vestimentaires du milieu de la mode, ni les codes de bonne conduite et encore moins le vocabulaire et qu’elle avait pu les assimiler grâce aux conseils avisés de ceux qui l’avaient recrutée. Face à la directrice de collection, elle avait su garder son calme et omettre de dire qu’elle avait appris à se fondre dans ce milieu et à jouer des coudes pour conserver sa place de petite main agile et inventive capable de créer de somptueuses broderies exécutées à l’aiguille ou au crochet Lunéville. En six ans, la petite provinciale était bien devenue la première brodeuse de la maison de couture mais elle serait remplacée par une autre encore plus docile puis oubliée, très vite oubliée. Ce que Mia n’avait pu avouer, c’est que si elle était devenue une brodeuse hors pair et fière de ce statut, il était désormais temps pour elle de tourner une page de sa vie et d’aller crocheter ou, mieux, ferrer un tout autre poisson. Fixant la lettre de démission posée sur ce bureau, Mia avait souri de nouveau, en repensant à tous ceux qu’elle allait devoir quitter. Tous se disaient créateurs et sa supérieure ne dérogeait pas à la règle. Les uns l’étaient réellement, les autres se gargarisaient de faire savoir qu’ils avaient du génie même s’ils ne créaient rien. La création ne se résumait pas à faire sortir d’un rien un tout : noircir une page vierge ou pixéliser un écran ne suffisait pas à produire un produit différent de celui du concurrent. Les logiciels avaient du bon mais ils restaient de piètres créateurs. Sa responsable avait pour unique génie de s’entourer de ceux qui en étaient clairement pourvus. Preuve en était, elle avait repéré Mia alors qu’elle n’était qu’une stagiaire dans un atelier de broderie aux confins d’une bourgade bretonne. Pour Mia, il avait toujours été primordial de laisser son imagination vagabonder en caressant le tissu, la trame et les fils. Si la broderie passait par le toucher, son talent d’artiste, elle s’apprêtait à l’exercer ailleurs, pas pour coudre mais pour commettre un crime. Devant cette lettre, si elle avait douté que, dans sa maison de couture – bientôt ex –, tous aient la fibre artistique, ce dont elle avait été certaine, c’est que tout ce petit monde adorait les hommes, les femmes tout autant que les hommes adulaient la gent masculine. Mia détestait le cliché d’un petit monde bipolaire, portant aux nues la femme tout en étant en quête de testostérone, pourtant c’était une réalité dans son entreprise. Elle aurait eu tant à dire sur eux tous mais la véritable raison de sa désertion – terme employé à la fin de la discussion par sa directrice qui la considérait encore comme un bon petit soldat de plomb – elle se l’était gardée pour elle, bien profondément enfoncée dans sa gorge. Cette femme qui pour la première fois l’avait appelée « ma chérie », cette créature qui avait enfin consenti à encenser son travail voire à le monnayer enfin à sa juste valeur alors qu’elle s’apprêtait à la quitter, n’aurait pas compris. Personne n’aurait pu comprendre. Même cette tueuse en affaires n’aurait pas pu comprendre. Mia allait traquer un homme pour le tuer, ce qui lui demanderait de disposer de toute son énergie pour mener à bien son plan. Deux mois plus tard, Mia ouvrait la portière de sa voiture puis posait son sac de voyage contenant sa lampe en pâte de verre sur le siège passager. Elle était libre de tout engagement et avait réussi à faire en sorte que personne ne vienne entraver son plan, pas plus Lucas que la gourmande aux dents longues qui rayaient le parquet. Libre et terrifiée.
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