VII
LA MÈRE DE MIAÉtel, fin de journée
En faisant deux courtes haltes sur des aires d’autoroute, avant Paris et après Le Mans, Mia avait à peine pris le temps de se dégourdir les jambes. Elle était exténuée. Le trajet avait été éprouvant parce que beaucoup trop long à son goût. Huit cents kilomètres et autant de sombres pensées, elle n’avait cessé de songer au marionnettiste. Pourtant, le voyage aurait pu être bien pire si elle n’avait su apprécier à sa juste valeur le confort et la puissance de sa voiture et même la tiédeur de l’habitacle maîtrisée au degré près. Comme la broderie de luxe lui avait permis d’accéder à un tout autre luxe, celui des assemblages métalliques allemands, elle conduisait une BMW cinq portes achetée d’occasion et sur un coup de tête. C’était une folie qu’elle s’était offerte dès qu’elle en avait eu les moyens, et cette folie avait désormais quelques milliers de kilomètres au compteur.
C’est le corps vermoulu qu’elle gara son véhicule sur le port d’Étel, à proximité de la Glacière. Alors qu’elle avait tout fait pour arriver au plus vite à destination, elle se mit soudain à douter du bien-fondé de sa course. Elle resta quinze minutes la tête appuyée sur le volant, il lui fallait réfléchir. L’angoisse l’étreignait et la tétanisait. En redémarrant sa voiture, en allant à la rencontre des membres de sa famille, elle savait qu’elle allait au-devant des pires ennuis. C’était probablement absurde de sa part d’imaginer qu’ils allaient la rejeter. Elle n’avait commis aucune faute, hormis celle de s’être éloignée d’eux durant ces six dernières années. Elle avait bien téléphoné quelques fois pour leur rappeler qu’elle était encore en vie, ailleurs, loin d’eux et qu’elle pensait toujours à eux. Elle avait passé ces appels pour donner et surtout avoir des nouvelles de son père, de sa mère, de sa sœur et des autres membres de sa famille. Allaient-ils l’écouter puis la bannir de leur clan ou, mieux, la fusiller du regard sans même qu’elle puisse expliquer ce qui avait motivé son comportement ? Elle n’avait rien d’une condamnée à mort prête à voir apparaître un peloton d’exécution, quoique ? C’était absurde, ils ne la condamneraient pas pour si peu. Les réprimandes fuseraient uniquement pour la forme, elle les accepterait et retomberait en enfance en s’agrippant aux jupes de sa mère. C’était un passage obligé. Les affronter, s’excuser de son attitude et aller tuer le marionnettiste.
Elle sortit de sa voiture, fit quelques pas sur le quai, respira à pleins poumons l’air salin de la ria d’Étel puis remonta dans son véhicule. L’heure était venue d’aller à leur rencontre.
Trois minutes plus tard, Mia sonnait à la porte de la maison familiale. Puis, elle patienta comme une étrangère qui attend devant la porte d’inconnus. Espoir et désarroi. Qui allait lui ouvrir ? Si rien n’avait changé, c’était sa mère qui allait le faire parce qu’elle était vive, active et toujours la première à dégainer quand il s’agissait d’accueillir un visiteur. Sa mère l’embrasserait-elle en la découvrant sur le seuil ? Sa mère ouvrit effectivement la porte et ne fit rien, pas un geste, pas une larme, pas même une main tendue. Elle resta là figée et dit simplement :
— Mia, c’est toi.
C’était si incongru comme entrée en matière, le « c’est toi » signifiait « c’est bien toi, je ne te reconnais pas ». Mia avait-elle changé à ce point en six ans, bientôt sept, d’absence ?
— Oui, maman, c’est moi, Mia.
— Si longtemps, balbutia sa mère.
— Je peux entrer ?
— Bien sûr, bien sûr. Je ne m’attendais pas à te voir. Tu ne m’as pas prévenue.
Sa mère ajusta le col de son chemisier blanc puis passa sa main dans ses cheveux pour remettre de l’ordre dans sa chevelure argentée. Elle resta dans l’embrasure de la porte. Elle avait du mal à cacher sa nervosité et Mia le perçut.
— Maman, je te dérange.
— Mia, je suis juste un peu surprise, c’est tout. Tu es là devant moi… Chaque fois que le téléphone sonnait, je sursautais, espérant entendre ta voix. Tu m’as téléphoné neuf fois en six ans. Un numéro masqué, tu t’en rends compte, un numéro masqué pour que je ne puisse pas te recontacter ! Quel genre de fille utilise ce type de stratagème pour communiquer avec sa mère ? Et aujourd’hui tu es là devant moi. Pourquoi avoir tant attendu pour revenir ?
Mia ne pouvait en vouloir à sa mère de lui faire des reproches. Heureusement, l’absence d’agressivité dans sa voix augurait d’une suite acceptable. Elle adopta un ton tout aussi calme pour lui répondre.
— Je tentais de me reconstruire, je te l’avais expliqué lors de mes appels… trop rares.
— Évidemment, te reconstruire sans nous parce que, auprès de nous, tu n’aurais pas pu. Par-dessus nos épaules, tu aurais toujours vu le champ de ruine mais il n’est plus là. Ici aussi, nous avons tous essayé de nous reconstruire et cela a pris du temps, nous y sommes arrivés en restant soudés.
Elle les avait tous abandonnés et sa mère venait de le lui faire comprendre. Égoïstement, Mia avait fui, ne songeant qu’à elle et ne téléphonant qu’une fois l’an. Sa mère ruminait, plantée telle une statue de plomb, immobile dans l’embrasure de la porte. Ses lèvres se mirent à trembler.
— Dis quelque chose pour ta défense.
— J’ai eu tort de croire que je m’en sortirais seule. Aujourd’hui plus que jamais, j’ai besoin de vous tous.
— Besoin de nous et nous, nous avions besoin de toi, pas aujourd’hui mais hier, avant-hier et tous les jours qui ont précédé.
— Maman, je suis là.
— Mia, tu es là et je suis heureuse que tu sois de retour. Sache-le et je ne voudrais pas à avoir à te le répéter au téléphone, ici tu seras toujours chez toi.
Mia était émue, heureuse d’entendre qu’elle rentrait chez elle. À Bruxelles, avait-elle été chez elle ? À peine un regard alentour lui avait suffi pour redécouvrir les détails du lieu que sa mère lui rappelait comme étant son chez-elle. Ce paillasson usé jusqu’à la corde, ce nœud de bois dans la porte, ces bottes en caoutchouc rangées à droite du seuil, ils étaient là et non à Bruxelles. Bien loin de toutes ces considérations, sa mère tentait de reprendre ses esprits. Cet emportement, bien que pleinement justifié et maîtrisé de son point de vue, n’allait-il pas faire fuir sa fille à jamais ? Elle se mit à parler avec un débit rapide.
— Nous allons tous bien, très bien. Tout va pour le mieux, ici, rien n’a changé. Ton père profite pleinement de son nouveau statut de retraité, il a mis à l’eau son canot de pêche cette semaine. Ton oncle va toujours à la chasse, les voisins se disputent toujours autant, les marées se succèdent. Il pleut parfois. Il fait beau aujourd’hui, tu as de la chance parce que hier, il a plu à seaux.
La météo était un sujet de conversation que sa mère exploitait dès qu’elle ne savait plus quoi dire. Un sujet peu ou pas polémique, la pluie et le beau temps. Soudain sa mère sourit et Mia adora aussitôt ce sourire. Il lui avait manqué. Désormais elle ne voulait qu’une seule chose, que sa mère cesse de lui parler du soleil et des averses, qu’elle la prenne dans ses bras et l’embrasse très fort.
— Maman.
— Oui, tu veux me dire quelque chose ?
— Rien, je suis revenue, c’est tout.
— C’est tout ?
— Je m’excuse.
— Enfin… Mia, viens m’embrasser.
Elles tombèrent dans les bras l’une de l’autre. Elles pleurèrent de joie, de peine, pour effacer un énorme manque. Des années que toutes deux espéraient ce moment. Alors pour rattraper le temps, elles restèrent là sur le pas de la porte, enlacées.
Provenant du couloir, un petit cri strident se fit entendre. Une oreille non avertie aurait pu croire qu’un animal blessé gémissait. Mia reconnut ce gémissement et son cœur s’emballa.