4.

768 Mots
4. Dans ses grandes lignes, le contrat était simple. Pendant quelques jours, je couvrirais les allées et venues de Ludivine, essayant de surprendre à sa suite la présence du motocycliste importun et veillant à ce que l’individu ne lui fît aucun mal. Au besoin, j’interviendrais. Quand je lui avais conté la disparition suspecte de ce motocycliste paraissant guetter la librairie, elle s’était récriée que son persécuteur se présentait bien sous cette apparence. Ou bien elle avait menti pour me prouver qu’elle courait un réel danger, souhaitant sans doute une protection aussi rapprochée que celle inaugurée sur le sol de l’arrière-boutique. Ou bien le motocycliste en avait réellement après elle et, dans ce cas, à moi de découvrir pourquoi. S’il s’agissait d’un de ces êtres vils capables du pire, il en existait de plus discrets. Car d’après Ludivine, l’individu ne possédait pas cet engin à deux roues muni d’un moteur et d’un pot d’échappement que l’on nomme convention-nellement une moto. Je lui précisai cependant que j’en avais aperçu l’ombre à travers la vitre de l’abribus. Elle s’amusa de ma naïveté. — Moi, je ne l’ai jamais vue, c’est étrange, alors qu’il me suit partout. D’après elle, on remarquait immédiatement cet homme équipé pour piloter un monstre pétaradant et qui semblait ne plus se souvenir de l’endroit où il l’avait garé. Ou égaré. On ne pouvait écarter cette dernière hypothèse d’une chiquenaude. (Mon Dieu ! il y a bien longtemps que je n’ai plus employé ce mot. La dernière fois, une jeune fille me questionna : qu’était-ce qu’une chique naude ou une chaude n***e. Ma foi, lui dis-je, les larmes aux yeux, toute mon enfance me revenait, n’est-ce pas, et je freinai afin que cette contrepéterie, très innocente au départ, ne se transforme pas en action coupable… Mais enfin, le mot chiquenaude, il suffit de se reporter au dictionnaire. — Lequel ? dit-elle. — Le Robert, dis-je. Une chiquenaude… la définition s’y trouve bien. Et c’est alors que j’enchaînai : — Savez-vous, lui dis-je, que je me suis appelé Robert dans une vie antérieure ? La jeune fille me tira la langue.) Il se comportait d’une façon absolument contraire aux règles de la filature. On eût dit qu’il lui était indifférent que Ludivine sût sa présence dans son sillage. À cela, une raison très pratique : la jeune femme se focalisant sur ce guignol casqué, un autre individu, plus dangereux que le premier, demeurait invisible. Non, ça ne tenait pas debout. Qu’un maniaque lui emboîte le pas chaque fois qu’il en a envie, d’accord. Mais pas deux à la fois. Alors, l’autre était très sensé, se servant du maniaque ou se présentant comme tel. Mais quelle débauche de personnel pour un si petit personnage ! Je m’ouvris à Francesca da Rimini de ce qui précède. Elle avança que si le motocycliste ne se cachait pas de sa future victime, c’était qu’il se croyait invincible. Dans ce cas, le danger ne ressortissait pas à la rêverie d’une femme à demi folle. Encore que… Les possibilités paraissant infinies, nous abandonnâmes le jeu des suppositions abracadabrantes. On verrait bien ! Francesca allait devoir me remplacer à la librairie, le temps pour moi d’exorciser la menace, si je puis dire. — Non, je n’y descendrai pas. Je ne supporte plus cet endroit, je te l’ai déjà dit. Les livres me dégoûtent. — Comme tu voudras. Isabelle pourra te remplacer. — Jamais de la vie ! Isabelle m’appartient. — Alors, tu fermeras. Je me suis entendu avec Ludivine. J’ai aligné mes honoraires sur ce que je gagne chaque jour à la librairie. C’est honnête, hein ? — Généreux, tu veux dire. Une coupe de champagne ? — Avec plaisir. Francesca appelle Isabelle. Une silhouette bouge au fond du boudoir éclairé par des cierges roses. Ma coupe à la main, je m’assieds au bord du lit où les deux amies se vautrent la plupart du temps dans des poses d’hétaïres. — Tu me raconteras. — Tu recevras un rapport. — Je préférerais des photos. Oh ! et puis fais ce que tu veux. Tu seras toujours le bienvenu ici. Comment va Katya ? — Mais voyons, tu sais bien… Sans me laisser le temps de répondre — quoi au juste ?—, Francesca dépose au creux de ma main une boule de tissu ajouré. — Une petite culotte oubliée dans l’ancien appartement… — Je te jure qu’elle a disparu. — Alors, garde précieusement cette relique, mon chéri. Je la mis en poche, bien au chaud. Isabelle me raccompagna. Elle souleva l’épaisse tenture de cuir fauve qui protégeait l’appartement des courants d’air et entrouvrit la porte. — Laissez-moi vous débarrasser. Elle fit un faux mouvement et la coupe s’échappant de nos mains se brisa en miettes sur le parquet vitrifié. Les morceaux de verre lancèrent des reflets dans les miroirs qui tapissaient les murs. — J’ai très envie de vous raconter une histoire. Une histoire de coquilles, dit Isabelle. — Les romans de sa première période en étaient pleins. La période porno. — Alors, vous savez ? dit-elle. — Je ne crois pas. Pas vraiment. — Parfois, je me dis que je ne suis qu’une coquille, dit-elle. Une erreur qui n’a pas été corrigée. — Volontairement. Il a peut-être provoqué votre rencontre avec Francesca. Et à ce moment, Francesca l’appela près d’elle. Bien entendu.
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