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1290 Mots
Novembre s’installait à Tôtes, apportant des vents froids qui balayaient les dernières feuilles des arbres et donnaient à la petite ville une allure désolée. Dans la maison de Charles Bovary, l’atmosphère était aussi lourde que le ciel gris. Emma, mariée depuis deux mois, vivait dans un état de désarroi croissant depuis le départ de Léon Dupuis pour Rouen. Sa lettre d’adieu, amicale mais distante, reposait dans son carnet secret, relue jusqu’à l’usure, chaque mot ravivant son chagrin et ses fantasmes d’une vie avec lui. La foire agricole, la bibliothèque, leurs échanges poétiques – tout cela semblait appartenir à un autre monde, un monde où elle se sentait vivante. À présent, la routine de la maison – les murs ternes, l’odeur de camphre, les conversations banales de Charles – l’étouffait plus que jamais. Ses poèmes, écrits dans la fièvre, ne suffisaient plus à apaiser son cœur. Elle avait besoin de quelque chose de tangible, de concret, pour combler le vide qui s’élargissait en elle. Ce matin-là, un mardi brumeux, Emma se tenait dans la cuisine, un tablier noué sur sa robe de laine grise, coupant des légumes pour un ragoût. Le couteau, glissant mécaniquement, semblait accompagner le tic-tac de l’horloge du salon, un rappel incessant de la monotonie de sa vie. Charles, parti pour une visite matinale, avait laissé un mot sur la table : De retour à midi. Prends soin de toi. Sa sollicitude, si prévisible, l’irritait. Elle repoussa les légumes, ôta son tablier, et s’assit, le regard perdu. Les mots de Léon – Votre sensibilité m’a touché – tournaient en boucle dans son esprit, mêlés à l’image de la robe qu’elle n’avait pas achetée à la foire, un tissu bleu ciel qui promettait l’élégance. Une idée germa : elle devait sortir, acheter quelque chose de beau, quelque chose qui la rapprocherait de la femme qu’elle voulait être. Peut-être alors sentirait-elle à nouveau cette flamme que Léon avait allumée. Elle prit son châle, vérifia la boîte où Charles gardait leurs économies – une poignée de pièces et quelques billets – et calcula ce qu’elle pouvait dépenser. Ce n’était pas beaucoup, mais assez pour un achat impulsif. Elle quitta la maison, déterminée à se rendre au marché hebdomadaire, où les marchands proposaient des étoffes, des bijoux, des objets qui, dans son imagination, pourraient transformer sa vie. Les rues de Tôtes, humides et glissantes, étaient animées malgré le froid. Des femmes en bonnets portaient des paniers, des charrettes grinçaient sous le poids des légumes, et l’odeur du pain frais flottait dans l’air. Emma, marchant d’un pas rapide, sentait une énergie nouvelle l’animer. Elle ne cherchait pas seulement une robe, mais une évasion, un moyen de redevenir la femme qu’elle avait été au manoir de Vaubyessard, ou celle que Léon avait vue dans leurs échanges poétiques. Le marché, plus modeste que la foire agricole, bourdonnait d’une vie colorée. Les étals, alignés sous des toiles, débordaient de produits : pommes, fromages, rubans, tissus. Emma, son panier vide à la main, s’arrêta devant l’étal d’un marchand de vêtements, un homme d’âge mûr aux manières affables. Des robes, soigneusement pliées, s’empilaient sur une table, leurs teintes – vert émeraude, rouge profond, bleu saphir – attirant son regard. Elle caressa une robe en velours bleu, ornée de dentelle fine au col et aux manches. Le tissu, doux et luxueux, semblait murmurer des promesses d’élégance. « Une belle pièce, Madame », dit le marchand, sentant son intérêt. « Parfaite pour une dame comme vous. Elle vient de Rouen, taillée pour les grandes occasions. » Emma, captivée, imagina la porter dans un salon scintillant, ou même à Rouen, sous le regard de Léon. « Combien ? » demanda-t-elle, sa voix tremblante d’excitation. Le prix, bien au-dessus de ce qu’elle avait prévu, la fit hésiter. Elle pensa aux économies de Charles, à son regard inquiet s’il découvrait une dépense aussi extravagante. Mais une voix intérieure, plus forte, la poussa : Tu mérites cela. Tu mérites de te sentir belle. Elle tendit les pièces, son cœur battant, et le marchand, ravi, enveloppa la robe dans un tissu. Emma, tenant son achat comme un trésor, sentit une bouffée de triomphe. Cette robe n’était pas seulement un vêtement ; c’était un pas vers une vie plus vibrante, un moyen de combler le vide laissé par Léon. Elle parcourut d’autres étals, cédant à l’élan : un ruban de soie rouge, une broche en forme de rose, un flacon de parfum à l’odeur de jasmin. Chaque achat, payé avec des pièces qu’elle comptait à contrecœur, était une rébellion contre la fadeur de sa vie. De retour à la maison, elle monta dans la chambre, impatiente d’essayer la robe. Elle ferma les rideaux, alluma la lampe à huile, et déplia le velours bleu sur le lit. Elle ôta sa robe de laine, enfila la nouvelle, et se regarda dans le miroir fêlé. Le tissu, ajusté à sa taille, soulignait ses courbes, et la dentelle ajoutait une touche de raffinement. Elle releva ses cheveux, piqua la broche en rose, et vaporisa un peu de parfum. Pendant un instant, elle se sentit transformée, non plus l’épouse d’un médecin de campagne, mais une héroïne digne de ses romans, prête à danser sous des lustres ou à marcher dans les rues de Rouen. Elle tourna sur elle-même, le velours bruissant doucement, et murmura : « C’est moi, la vraie moi. » Mais à mesure qu’elle se regardait, une ombre s’insinua. Le miroir, avec ses craquelures, renvoyait une image imparfaite, et la chambre – le lit à baldaquin jauni, les murs nus – semblait moquer son éclat. La robe, si belle, était déplacée ici, comme une fleur exotique dans un champ de ronces. Elle pensa à Léon, à sa lettre, à son départ. Cette robe, ces achats, ne le ramèneraient pas. Ils ne changeraient pas sa vie, ni la maison, ni Charles. Une vague de désespoir l’envahit, et elle s’assit sur le lit, la robe froissée sous elle. Les pièces dépensées, les objets achetés, n’étaient qu’un pansement sur une plaie plus profonde. Elle avait voulu se sentir vivante, mais elle se sentait plus vide encore. Charles rentra à midi, comme prévu, et la trouva dans le salon, la robe rangée, son châle sur les épaules. « Tu as fait des courses ? » demanda-t-il, remarquant le panier rempli de rubans et du flacon de parfum. Emma, craignant son jugement, répondit évasivement : « Juste quelques petites choses. Rien d’important. » Charles, confiant, sourit. « Tant que ça te fait plaisir », dit-il, s’asseyant pour le déjeuner. Mais son ton, si désinvolte, l’irrita. Comment pouvait-il ne pas voir qu’elle achetait pour survivre, pour ne pas sombrer dans l’ennui ? Au repas, il parla d’un patient, comme toujours, et Emma, absente, hochait la tête, son esprit ailleurs, accroché à la robe, à Léon, à ce vide qu’aucun achat ne comblait. Le soir, seule dans la chambre, Emma sortit son carnet secret et écrivit : J’ai acheté une robe, des rubans, du parfum, pensant qu’ils me rendraient vivante. Mais ils ne font que montrer ce qui manque. Léon est parti, et je suis toujours ici, dans cette maison, avec Charles. Rien ne change. Elle relut la lettre de Léon, glissée dans le carnet, et une larme tomba sur le papier, brouillant l’encre. Elle referma le carnet, le cachant sous la latte, et s’approcha de la fenêtre. Dehors, la nuit était noire, sans étoiles. Une résolution, amère mais ferme, s’installa : si les achats ne suffisaient pas, elle devait trouver autre chose, un autre moyen de combler ce vide. Cette nuit-là, allongée près de Charles, elle fixa le plafond, imaginant Léon lisant ses poèmes, la voyant dans sa robe bleue. Ces fantasmes, de plus en plus nécessaires, étaient tout ce qui la tenait encore debout.
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