CHAPITRE 6

2688 Mots
CHAPITRE 6 : LES CHAINES BRISÉES KRANE L’obscurité dans la Forteresse des Murmures ne se contentait pas d’occuper l’espace ; il l’avalait. Contrairement aux léopards du Glacier Bleu qui se terraient dans la lumière froide de leur quartz, ma meute, la Lune Sombre, respirait dans la pierre moite et la décomposition. Je m’éveillai avant que la première lueur blafarde ne parvienne à filtrer à travers les fentes étroites qui nous servaient de fenêtres. L’air de ma chambre empestait le vieux sang, la sueur rance et l’odeur métallique de l’acier mal entretenu. C’était l’odeur du pouvoir. Ici, on ne s’encombrait pas de lys des neiges ou d’eucalyptus. On sentait la bête, la vraie. Je fis craquer mes vertèbres en me levant de ma couche recouverte de peaux de loups rivaux, des trophées qui commençaient à perdre leurs poils et à sentir la poussière. Ma forteresse était un labyrinthe de granit brut, suintant d’une humidité qui semblait naître du sol lui-même. Dans les couloirs, les torches de suif grésillaient, projetant des ombres difformes sur les murs où pendaient des chaînes rouillées. Soudain, un hurlement de terreur déchira le silence. Ce n’était pas un loup, mais un homme. Un de mes omégas. — Alpha ! Alpha Krane ! Les pas précipités résonnèrent contre la pierre alors que la porte de ma suite volait en éclats. Silas, un garde à la face de fouine qui sentait la peur et l’urine, s’effondra à mes pieds. Son pelage grisâtre, à moitié transformé par le stress, hérissait son échine. — Si tu n’as pas une raison de vie ou de mort pour m’interrompre, Silas, je te ferai bouffer tes propres entrailles, grognai-je, ma voix vibrant d’une menace sourde qui fit trembler les fioles de gnôle sur ma table. — Elle… elle est partie, Alpha ! bégaya-t-il en rampant sur le sol jonché d’os de rongeurs. La gamine. La maudite. L’arbre est vide ! Le silence qui suivit fut plus v*****t que n’importe quel cri. J’attrapai Silas par la gorge, le soulevant comme une poupée de chiffon. Mon loup, une ombre massive et cruelle, griffait l’intérieur de mon crâne. — Répète ça. — Elowen… les chaînes d’argent… elles sont là, mais elle… elle s’est volatilisée ! Je le jetai contre le mur avec une force qui fit craquer son épaule. Sans un mot, je m’engouffrai dans les couloirs de la forteresse. Autour de moi, la meute s’éveillait dans un chaos de grognements. On croisait des guerriers à la carrure déformée, des types comme Vorg, un colosse couvert de cicatrices qui sentait la charogne et le tabac de mauvaise qualité, ou Kira, une louve aux yeux injectés de sang dont l’odeur de cuivre et de terre mouillée trahissait son appétit pour le c*****e. — Rassemblez tout le monde ! hurlai-je. On va dans la Forêt Noire. Maintenant ! --- LE CŒUR DE LA FORÊT NOIRE La marche vers le lieu du sacrifice fut une descente aux enfers. La Forêt Noire n’était pas une forêt, c’était un piège organique. Les arbres, des chênes millénaires aux branches tordues comme des doigts arthritiques, semblaient se resserrer sur nous. Le sol était un tapis de boue noire et de ronces qui sentait l’humus en décomposition et le champignon vénéneux. Nous arrivâmes au centre de la clairière, là où le ciel semblait refuser de s’ouvrir. Au milieu trônait le Chêne Massif, un monstre végétal dont l’écorce était imprégnée de treize ans de souffrance. Je m’arrêtai net. Les chaînes d’argent, ces liens bénis pour consumer la chair des loups, pendaient lamentablement aux branches inférieures. Elles n’avaient pas été brisées par la force brute. Elles avaient été tranchées. Des maillons d’un blanc immaculé jonchaient le sol, encore imprégnés de l’odeur de la gamine : ce parfum de soleil et de fleurs sauvages qui m’avait toujours donné envie de vomir. Mais il y avait autre chose. Une autre odeur. Dominante. Électrique. — Alpha, regardez ça, murmura Vorg en s’accroupissant près de la racine de l’arbre. Il pointa du doigt une trace de patte massive imprimée dans la boue. Ce n’était pas une trace de loup. C’était trop large, trop félin. — Des léopards, siffla Kira en montrant les dents. L’odeur… ça pue le quartz et la neige fraîche. Le Glacier Bleu. Je m’approchai des chaînes. Il restait un lambeau de la robe en laine rêche d’Elowen, brûlé par l’argent et souillé de sang. Ma rage monta comme une marée noire. J’avais gardé cette petite chose sous mon talon pendant treize ans, attendant le moment où son sang royal s’éteindrait enfin pour que mon trône soit définitif. Et maintenant, des chats de montagne venaient me voler ma proie ? — Thalys, grognai-je, le nom laissant un goût de fiel dans ma bouche. Cet Alpha arrogant pense qu’il peut s’ingérer dans les affaires de la Lune Sombre ? — Ils sont deux, nota Silas, qui avait réussi à nous rejoindre, tremblant toujours. Les traces indiquent deux silhouettes tachetées qui ont émergé de la brume. Ils l’ont emportée vers les montagnes gelées. — Pourquoi prendraient-ils un tel risque pour une “maudite” ? demanda Vorg en grattant sa barbe hirsute qui empestait la graisse de friture. Elle ne vaut rien. C’est juste un déchet des Porteurs de Soleil que nous avons récupéré dans les ronces. — Elle vaut plus que ta vie insignifiante, Vorg ! aboyai-je. Elle est la dernière de la lignée de Rowan et Ella. Si elle se transforme, si cette prophétie oubliée s’éveille, elle réduira cette forêt en cendres et nous avec ! Je frappai le tronc du chêne, l’écorce volant en éclats. — Ils ne savent pas ce qu’ils ont ramené chez eux. Ils pensent avoir sauvé une enfant brisée. Ils ont invité l’incendie dans leur palais de glace. — Qu’est-ce qu’on fait, Alpha ? demanda Kira, ses yeux brillant d’une lueur cruelle. On lance l’invasion ? — Pas encore. Thalys est puissant, et son clan est soudé. Si nous attaquons de front ses remparts de quartz, nous serons massacrés. Non… nous allons jouer sur leur peur. Je ramassai un morceau de chaîne d’argent. Le métal me brûla la paume, mais je savourai la douleur. — Vorg, Silas, partez en éclaireurs. Je veux savoir si elle est encore en vie. Kira, prépare les guerriers. Si Thalys refuse de nous rendre la “maudite”, nous transformerons son Glacier Bleu en une mare de sang et de boue. Je regardai vers les pics lointains, là où l’aube commençait à teinter les montagnes d’un azur que je détestais. — Krane ne vient jamais négocier, murmurai-je pour moi-même, reprenant les mots que Thalys prononçait sans doute au même instant. Je viendrai avec une armée. Et cette fois, Elowen ne retournera pas à ses chaînes. Elle ira directement au bûcher. L’odeur de la guerre imminente, un mélange d’acier froid et de mort, commençait déjà à saturer l’air de la Forêt Noire. Le sacrifice final n’avait pas été annulé ; il avait juste changé d’adresse. Le trajet de retour fut une procession de haine silencieuse à travers les méandres de la Forêt Noire. Le sol, une mélasse de boue et de racines noueuses, semblait vouloir nous retenir, comme si la forêt elle-même regrettait déjà la disparition de sa prisonnière. Je marchais en tête, mes bottes de cuir lourd s’enfonçant dans l’humus qui empestait la décomposition et le champignon rance. Derrière moi, le pas lourd de Vorg et le souffle court de Silas rythmaient ma fureur. Chaque battement de mon cœur renvoyait une pulsion de rage pure dans mes tempes. Treize ans. Treize ans que j’étouffais cette étincelle, que je la gardais enchaînée à cet arbre maudit, attendant qu’elle s’éteigne d’elle-même sous le poids de la honte et de l’argent. Et en une nuit, le Glacier Bleu avait tout ruiné. --- LA FORTERESSE DES MURMURES Nous arrivâmes enfin en vue de la Forteresse des Murmures. Elle se dressait contre le ciel gris comme une dent cassée et cariée, une masse de granit noir érigée sur un éperon rocheux surplombant les marais. Les murs étaient recouverts d’un lichen visqueux d’un vert maladif qui semblait briller faiblement dans la pénombre. L’odeur nous frappa avant même que les portes ne grincent sur leurs gonds rouillés : un mélange suffocant de graisse de friture, de fourrure mouillée, d’excréments et de vieille fumée de bois vert. C’était l’odeur de la survie brute, celle d’une meute qui ne s’encombrait pas de la poésie du quartz. — Ouvrez cette porte, tas de charognards ! hurla Vorg d’une voix qui fit s’envoler une nuée de corbeaux des remparts. Les lourds vantaux de chêne cerclés de fer s’écartèrent dans un cri métallique. Dans la cour intérieure, l’activité était fébrile. Des omégas s’affairaient à dépecer des carcasses de cerfs dont le sang fumant se mêlait à la boue. En passant, je vis une vieille louve, la peau tannée par des décennies de combats, aiguiser un couperet sur une pierre grasse. Elle me jeta un regard trouble, sentant l’orage qui grondait dans mon aura. Je traversai la Grande Salle. Ici, les festins consistaient en restes de gibier jetés sur de longues tables de bois poisseuses. L’air y était saturé par le fumet du suif brûlé et de la bière de racine aigre. Je ne m’arrêtai pas pour saluer mes guerriers. Je montai l’escalier en colimaçon, mes griffes raclant la pierre humide, jusqu’à mon sanctuaire. --- LE CONSEIL DE GUERRE Mon bureau n’était pas un lieu de réflexion, c’était une chambre de stratégie. Une immense table d’ébène, entaillée par des centaines de coups de dague, occupait le centre. Sur les murs, point de tapisseries élégantes, mais des cartes de cuir tanné fixées par des pointes de fer, et les crânes blanchis de ceux qui avaient osé me défier. Kira était déjà là, affalée sur un siège de cuir qui craquait sous son poids. Elle jouait avec une petite fiole d’argent, un sourire cruel étirant ses lèvres fines. Elle sentait le cuivre et la suie. — Alors ? demanda-t-elle sans lever les yeux. L’arbre est vide, je présume ? — Le Glacier Bleu l’a prise, grognai-je en m’effondrant dans mon fauteuil. Thalys a posé ses sales pattes sur ce qui m’appartient. Vorg entra à sa suite, sa carrure massive occultant la lumière de la seule fenêtre. Il empestait toujours la charogne et le tabac. Silas, lui, restait sur le seuil, hésitant, son odeur de peur agissant comme un irritant sur mes nerfs. — Thalys est un idiot, dit Kira en rangeant sa fiole. Il croit qu’il a sauvé une brebis égarée. S’il savait qu’il a ramené le venin des Porteurs de Soleil dans son salon de cristal, il l’aurait égorgée lui-même sur le perron. — C’est là que tu te trompes, Kira, répondis-je en posant mes poings sur la table. Thalys n’est pas un idiot. C’est un prédateur. S’il l’a prise, c’est qu’il a senti ce qu’elle est. Ou que son maudit léopard, Ivan, a reconnu en elle quelque chose que nous avons passé treize ans à cacher. Je dépliai une carte usée du Nord. Mes doigts tracèrent le chemin entre la Forêt Noire et les pics du Glacier Bleu. — Nous avons un problème de prophétie, continuai-je. Si Elowen s’éveille, si elle accède à l’Âme Phénix, elle ne sera pas seulement une menace pour moi. Elle sera la fin de tout ce que nous avons bâti. Elle est la fille de Rowan et Ella. Le sang royal des Porteurs de Soleil coule dans ses veines, même s’il est actuellement glacé par l’argent. — Rowan était un roi faible, cracha Vorg en crachant par terre. — Faible, peut-être, mais son sang était pur, répliquai-je. Et le sang pur a cette fâcheuse tendance à s’enflammer quand on le bouscule trop. Thalys va essayer de la soigner. Sacha, leur guérisseuse de pacotille, va utiliser ses herbes pour purifier son sang. Et dès que l’argent aura quitté son système... — Boum, conclut Kira avec un petit rire sec. L’incendie. Je me levai et marchai vers la fenêtre. Au loin, les montagnes du Glacier Bleu brillaient d’une lueur azurée insultante. — Nous ne pouvons pas attaquer seuls, admis-je, ce qui me brûla la gorge. Le Clan du Glacier Bleu est retranché. Leurs remparts de quartz sont enchantés et leurs guerriers sont disciplinés. Si nous montons là-haut maintenant, nous finirons en carpettes de sol pour leurs suites royales. --- L’APPEL DES OMBRES Je me tournai vers Silas. — Apporte-moi le Coffret des Ombres. Le garde s’exécuta en tremblant. Il revint avec une boîte de fer noir, scellée par des runes de sang. Je l’ouvris d’un geste sec. À l’intérieur reposaient trois corbeaux de bois noir, sculptés dans le cœur du chêne où Elowen avait été enchaînée. Ils étaient imprégnés d’une magie noire, une vieille sorcellerie de meute que j’utilisais rarement. — Nous allons appeler nos “alliés”, dis-je avec un sourire carnassier. Kira se redressa, intéressée. — Tu ne parles pas des Écorcheurs de l’Est ? Ces dégénérés sentent la mort à dix lieues. — Eux, et les Hurleurs des Marais. Ils me doivent tous quelque chose. Je vais leur dire que le Glacier Bleu cache un trésor. Je ne leur dirai pas que c’est une bombe à retardement. Je leur dirai qu’il y a de l’or, de la viande fraîche et des femelles léopards à capturer. Je pris le premier corbeau de bois. Je tailladai mon pouce avec une dague en os et laissai une goutte de sang tomber sur les yeux de bois. L’objet commença à vibrer, dégageant une odeur de viande brûlée. — À l’Alpha Malphas des Écorcheurs, murmurai-je contre le bois. Le pacte est rompu. Le Glacier Bleu a volé ce qui était sacré. La chasse est ouverte. Rendez-vous au col de la Gueule de l’Ogre dans trois cycles. Le sang coulera sur le quartz. Je lançai le corbeau par la fenêtre. À peine eut-il franchi le rebord qu’il se transforma en un véritable oiseau noir, une créature de cauchemar aux plumes de jais qui s’envola vers l’Est dans un cri strident. Je répétai le rituel pour les autres. L’air dans le bureau devint lourd, chargé d’une électricité statique qui faisait dresser les poils de mon cou. — Silas, aboyai-je, va aux cuisines. Je veux qu’on prépare un tonneau de notre meilleure gnôle. Et qu’on sorte les réserves de viande séchée. Si nous partons en guerre, je veux que mes loups soient affamés, mais forts. Vorg frappa son poing contre sa poitrine. — On va leur arracher les tripes, Alpha. Je veux le crâne de Thalys pour en faire une coupe. — Tu auras ce que tu voudras, Vorg, tant que la petite ne voit pas un autre lever de soleil. Kira se leva et s’approcha de moi. Elle posa sa main sur mon épaule, ses griffes s’enfonçant légèrement dans mon cuir. — Et si elle se réveille avant qu’on arrive ? Si elle brûle tout avant qu’on puisse mettre la main dessus ? Je la regardai droit dans les yeux, mon propre loup rugissant de satisfaction sombre. — Alors, Kira, nous serons les seuls à avoir survécu pour régner sur les cendres. Mais je ne laisserai pas Thalys devenir le sauveur de la lignée solaire. S’il veut jouer au chevalier blanc, il finira en charbon de bois. Je me rassis et repris ma dague. Je gravai un trait profond dans la table, juste sur la position du Glacier Bleu. — Préparez-vous, dis-je d’une voix qui n’était plus qu’un murmure glacial. La Lune Sombre va recouvrir le monde. Et cette fois, il n’y aura pas d’aube pour nous arrêter. L’odeur de la gnôle forte et du fer commença à monter depuis les étages inférieurs. Ma meute sentait l’appel du sang. Ils étaient des bêtes, des monstres, des parias. Mais sous mon commandement, ils allaient devenir un fléau. Je caressai le lambeau de tissu brûlé d’Elowen que j’avais ramené de la forêt. Il sentait encore un peu cette fleur sauvage agaçante. Je le jetai dans l’âtre de mon bureau. La flamme vira au vert, crépitant avec une violence inhabituelle avant de s’éteindre. — Adieu, petite louve, pensai-je. Profite bien de ton lit de soie. Ce sera ton linceul.
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