1er mars - 17 heures - La Palice - Avant-Port de La Rochelle

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1er mars - 17 heures - La Palice - Avant-Port de La RochelleLes docks avaient l’odeur des forêts de l’Afrique de l’Ouest. Les senteurs exotiques titillaient les narines de Martin Colins qui marchait au milieu de cette jungle bien particulière. Son gros sac en toile sur l’épaule, il enfonça ses mains dans les poches de sa veste en peau. Il était heureux, se sentait l’âme d’un aventurier et se mit à fredonner du Sting. Derrière les montagnes de grumes de bois rouge, une foule s’était massée sur le bord du quai. Le gyrophare d’une voiture de police jouait une danse bleue au milieu de la troupe. Un peu à l’écart, un docker sautillait sur place pour se réchauffer. Une gitane maïs éteinte pendait au coin de ses lèvres. Martin se rapprocha de lui. — Un problème ? — Si on veut, un cadavre. Pas beau à voir. Ils viennent de le remonter. — Ça arrive souvent ce type d’accident ? L’homme écrasa son mégot sur le sol avant de répondre : — Ici, jamais et ce n’est pas net. J’ai travaillé sur le port de Douala, là-bas, on en avait bien un par mois, retrouvé flottant entre un cargo et le quai. Règlement de compte. Ici, non. Ce n’est pas l’Afrique ! Il a été repêché par un bateau de pêche, mais ce n’est certainement pas un marin, pas plus un gars qui travaille sur les docks. Plutôt sapé, avec une chevalière en or au doigt. — Cigarette ? demanda Martin en tendant son paquet de blondes. — Non merci, j’essaie d’arrêter. — Moi aussi. — Je retourne là-bas, vous voulez le voir ? — Non, je n’y tiens pas. Martin alluma sa cigarette et tourna les talons. Les docks prirent l’odeur de la mort, la cigarette mouilla ses lèvres d’un goût putride. Il eut un haut-le-cœur et l’éteint en l’aplatissant sur le sol. Ce noyé était jeté en pâture aux passants, cet homme à la chevalière terminait sa route comme un animal de foire. Cette attraction portuaire avait eu une vie et on se pressait pour voir sa dépouille. Comme les autres, le docker s’était approché pour voir, pour savoir. Martin ne voulait pas être comme les autres, animés par une curiosité malsaine, le voyeurisme du malheur. Il s’éloigna du bassin à flot en direction du quai des céréaliers. L’attroupement commença peu à peu à se disperser, la police faisait le ménage pour y voir plus clair. Le Vladivostok était au port depuis ce matin. Sous prétexte de déposer son paquetage, Martin venait fureter pour découvrir le navire qui allait l’accueillir comme passager pour les prochaines semaines. Dans deux jours, le bateau reprendrait la mer et il serait à son bord. Sa vie se poursuivrait loin de ce corps sans vie qui hantait ses pensées. « C’est trop con de finir ainsi ! », songea Martin. Le grand départ sur un quai pour un voyage sans retour. Il haïssait les « Pas beau à voir », depuis que Mel, son frère cadet s’était suicidé, comme cela, en se jetant sous une rame du métro new-yorkais. Vingt ans déjà, c’était hier. Des curieux attroupés à la station susurrait : « pas beau à voir », mais tous voulaient tout de même voir le « Pas beau ». Cet homme à la chevalière s’était suicidé tout comme Mel, Martin n’eut que cette idée en tête. Il s’engagea sur la passerelle d’accès au céréalier, silencieux et triste. Le navire paraissait déserté. Il trouva seul ce qu’il présuma être son futur home. Dans les neuf mètres carrés de sa cabine, ce n’était pas le luxe, mais cela lui convenait parfaitement. Il remarqua à peine les traces de graisse sur le sol. Déposant son sac sur la couchette, il faillit écraser le colis qui s’y trouvait. Des empreintes noires avaient été laissées sur le bord du papier d’emballage. Une adresse avait été écrite par une main tremblante : « Flore de Rohier, Saint-Nicolas, La Rochelle. » Martin ne parlait pas le russe et le matelot qui était de quart à la passerelle, très mal l’anglais. Les yeux exorbités, vociférant, l’homme lui fit comprendre qu’il ne voulait pas entendre parler de ce paquet et surtout pas le garder avec lui. La Rochelle, il ne connaissait pas. Martin, à bout d’arguments, expliqua en langage des signes, qu’il allait dans ce cas se charger lui-même de ramener le colis à terre, pour le remettre à sa destinataire. II LE COMMANDEUR
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