Tour Saint-Nicolas

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Tour Saint-NicolasDressées face à l’océan, trois hautes tours protègent depuis des siècles le port de La Rochelle. Située au deuxième niveau de la tour Saint-Nicolas, la salle centrale, dite “du Gouverneur”, était pratiquement vide. Seul, assis dans un fauteuil Louis XVI, un homme vêtu d’un long manteau de cuir sombre, regardait par l’embrasure d’une fenêtre. Il tournait le dos à la pièce. Sa chevelure d’ébène tombait sur ses épaules et frôlait le dossier tapissé de rouge. Des bruits de pas se rapprochaient, provenant de l’escalier en pierre. Sur la dernière marche, Quentin s’arrêta et dit : — Commandeur, j’ai failli à ma tâche. Jean de Rohier est mort et je n’ai pas pu récupérer le paquet. — L’as-tu occis ? questionna l’homme qui se tenait de dos. Sa voix était posée, monocorde. Quentin ne vit pas son visage, d’ailleurs, il ne l’avait jamais vu. Apercevant sa main droite posée sur l’accoudoir, il tressaillit. Une brûlure colorait la chair. — Il ne m’a pas laissé le loisir de le faire, il s’est donné la mort en se jetant à l’eau. — L’as-tu vu périr de tes yeux ? — J’étais à quelques mètres de lui, je le tenais en joue lorsqu’il a sauté par-dessus bord. — Avait-il le paquet en sa possession ? — Il l’avait entre les mains lorsque je le pourchassais sur le navire, mais pas au moment de sa chute. Il a dû le cacher sur le Vladivostok. J’ai perdu le vieil homme de vue à peine cinq minutes. J’aurais retrouvé facilement ce colis mais, avec l’équipage qui s’agitait en tous sens, j’ai dû me cacher. J’envisage une fouille systématique dès ce soir, lorsque le cargo sera pratiquement désert. — Tu oses te présenter à moi alors que tu devrais être en train de fouiller ce navire ! Serais-tu un manant que Dieu aurait omis de pourvoir d’un esprit ? Sache, que la carte contenue dans ce colis a plus de prix que la vie de milliers de vilains de ton espèce. D’ailleurs, la vilenie se fond dans ce monde méprisable. Tous vont mourir, un à un. Dans moins d’une heure, Cesare Dell’Arte poussera son dernier soupir lui aussi, son sang encore chaud se répandra dans les gorges de Samaria. Lorsque le froid aura pris possession de son corps, je sentirai la chaleur de l’Unique me réchauffer le cœur. Sors d’ici maintenant et ne passe le seuil de ma tour qu’avec ma précieuse carte entre tes mains de gueux. Quentin resta muet. Les insultes se répandaient sur son complet tout neuf, telles de la bave visqueuse. Son donneur d’ordres était d’une race qui se croyait supérieure. L’argent menait le monde et comme ce corbeau en avait plein les poches, Quentin ravalait sa hargne, prêt à obéir. Depuis deux mois qu’il était entré au service de l’homme qu’il devait appeler Commandeur, il bouillait telle une chaudière. Le fils de cet odieux personnage l’avait recruté à sa sortie de prison pour des missions spéciales qui payaient bien. Mercenaire, il avait l’habitude des directives claires. L’esprit torturé de son commanditaire le désarçonnait. Les mises en scène théâtrales dans cette tour le mettaient mal à l’aise, il jouait néanmoins le jeu sans sourciller, face à un illuminé qui se prenait pour le maître du monde et ordonnait de tuer sans aucune explication. Cet étrange personnage employait des termes d’un autre temps. Cet inconnu était un mystère sans visage, sans identité, un oiseau de proie perché sur une fortune, dans une tour du passé. Quentin allait pourtant poursuivre, rengainer sa fierté et récupérer ce maudit paquet. Encore une fois, il suivrait les ordres de cet homme aux paroles obscures. Ce dénommé Cesare, il ne le connaissait pas et les gorges de Samaria non plus. Rien, il ne comprenait rien à ce qu’il venait d’entendre. La seule information qu’il avait décryptée était de ne pas remettre les pieds ici sans la carte qui était dans le paquet qu’il avait laissé filer. Quentin descendit à reculons, sur la pointe des pieds. Il regardait la tapisserie qui ornait le mur et reconnut le blason, celui qu’il avait vu sur la chevalière du commandeur. Il s’arrêta net. La tenture murale qui masquait une cheminée, représentait un dragon pourpre sortant sa gueule d’une mer déchaînée. Des navires sombraient dans l’océan, mât de misaine brisé, voiles déchirées. En fond, deux chevaux blancs chevauchaient la crête des vagues. L’un portait un moine, étrange chevalier en tenue de bure, et l’autre, alourdi par le poids d’un roi et d’une jeune femme, s’enfonçait dans l’écume. L’homme aux longs cheveux noirs parla : — La superbe de ces êtres te fascine au point que tu sursois quelques instants à ta mission. Regarde bien cette beauté intérieure qui illumine l’écheveau de couleurs. Agenouille-toi sur les marches et salue saint Guénolé et Gradlon le Grand, roi de Cornouaille. Vois la peur qui se lit dans les yeux de la jeune Dahut. Elle sait qu’elle va mourir. Ne peut-on imaginer plus terrible destin pour cette jeune dame, que celui de se voir abandonner dans les flots par son père pour délester sa monture ? Princesse dévoyée, débauchée par la luxure, elle périra noyée comme une gueuse. Prends-garde à toi, si tu n’accomplis pas ton devoir, je pourrais moi aussi délester ma monture de ton poids de vilain. Oh Ys, merveilleuse cité qui avait été construite pour la belle Dahut ! Fin tragique pour cette ville engloutie sous les eaux, je pleure Ys et mes merveilleuses princesses que le temps m’a arrachées. Quentin eut un frisson dans le dos. Il n’aimait pas ces légendes, il caressa ses côtes pour se rassurer. Dans la gaine de son revolver, il avait glissé une minuscule croix en bois. Superstitieux, il touchait toujours du bois pour conjurer le malheur. L’oiseau de nuit qui lui parlait, lui glaçait le sang, il était mû par les forces du Mal. Quentin était différent, il agissait pour gagner sa vie. Ne sachant ni lire ni écrire, son métier d’homme de main lui convenait à ravir. Les seules choses que son père lui ait apprises étaient le larcin et l’art des armes à feu. Il avait jusque-là réussi à cacher le fait qu’il était illettré. Il déchiffrait et s’en tirait en comprenant çà et là quelques mots dans un texte. Le blason, il l’avait bien reconnu. Le commandeur était de la même classe que Jean de Rohier, lui aussi avait ce blason au doigt.
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