III. Les gorges de Samaria

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III LES GORGES DE SAMARIACesare Dell’Arte marchait à grands pas dans les rues de Plakias, en Crète. Avec ses petites lunettes rondes en écaille sur le nez et ses cheveux blancs en bataille, il cultivait un style de professeur en retraite. Il salua d’un geste rapide deux vieilles connaissances, assises sur un banc, face à la jetée. Le temps n’était pas à la causerie, il se mit courir à petites foulées, action qui stupéfia les deux spectateurs. L’urgence lui faisait oublier son début d’arthrose. Jean de Rohier serait là dans à peine sept heures. Le dernier e-mail qu’il avait reçu ce matin de son ami d’enfance, lui glaçait le sang. Le message semblait codé comme si Jean les sentait espionnés. La seule annonce en clair était son arrivée par le vol de vingt-deux heures. Sortant son domino de sa poche, il le serra très fort dans sa paume. Les mots de Jean formaient une spirale qui faisait vaciller son esprit : « Cesare, mon ami, nos vies sont en danger. Notre jeu s’emballe et Auguste a quitté la table de jeu prématurément. Les dominos sont devenus fous. Nous aurions dû les laisser enfermés dans le vase de Pandore, notre curiosité entraînera notre perte. Tu dois craindre pour ta vie comme je crains en ce moment pour la mienne. » Le fameux mousquetaire avait terminé son message par une curieuse histoire de dieux pré-olympiens « Le chaos, immense vide de l’univers, donna naissance à Gaïa, la terre, puis à Éros, l’amour. Sans aucune intervention masculine, Gaïa engendra Ouranos, le ciel, et Pontos, la mer. Ce ciel était si grand qu’il put recouvrir entièrement la terre. De cette union naquirent nombre d’enfants, notamment les Titans et les Cyclopes. Un grand bonjour à tous tes Titans crétois. » Cesare avait répondu qu’il serait à l’aéroport d’Héraklion à 22 heures comme convenu avec l’Unique, en ajoutant : « Sache que le vase de Pandore contenait tous les maux pour certains et pour d’autres, tous les biens. Je vais me tenir sur mes gardes en t’attendant. La perte du meilleur joueur d’entre nous me fait horriblement souffrir… Les Titans apaisent ma douleur. Toute ma tribu te salue. » Cesare avait soixante-dix-huit ans, une stature de colosse et douze arrière-petits-enfants. Jean, ce géant de Français, lui, n’avait plus que sa petite-fille, Flore, pour toute famille. Avant de partir pour l’aéroport, Cesare avait une dernière mission à accomplir, retrouver une plante rare dénommée “l’Unique”, dans le parc national des gorges de Samaria. Il embarqua sur son canot de pêche pour se rendre de Plakias au port de sa destination. Emmitouflé dans sa parka, le vent lui cinglait le visage. La température en ce premier mars était de dix degrés, la mer houleuse et pas une seule embarcation ne croisait dans les alentours. Deux heures plus tard, Cesare amarrait son bateau à un ponton, face à l’entrée des gorges. La montée commença doucement par un chemin caillouteux, serpentant entre les oliviers. Les murets de pierre sèche disparurent pour laisser place aux falaises verticales annonçant l’étroite vallée. Les pierres étaient glissantes. Aidé de son bâton de marche, Cesare avançait prudemment. Après sept kilomètres, les falaises, écrasantes de part et d’autre du cours d’eau, se resserraient sur ce marcheur solitaire. Le temps avait été exceptionnellement sec durant l’hiver et les gorges étaient encore praticables, l’eau n’avait pas envahi le passage. Le parc était fermé au public en ce début de printemps, sans aucun poste de secours. Cette escapade aurait pu paraître périlleuse pour un vieil homme mais il était encore alerte. Cesare était un habitué du site et la solitude du lieu ne lui faisait pas peur. Sa crainte était de se faire une entorse, ce qui aurait contrarié son programme. Il devait néanmoins agir vite pour recueillir l’Unique. Il savait exactement où la trouver. Elle fleurissait l’été et sa fleur orangée permettait de la situer aisément à la belle saison. Grasse, aux feuilles longues et striées d’un filet brun, elle était malgré tout reconnaissable en cette fin d’hiver. Cesare la découvrit enfin et sortit un pic de son sac à dos. Un bruit d’éboulement le fit tressaillir et se retourner brusquement. Sur la défensive, brandissant son pic, il aperçut un bouquetin se cacher derrière un massif de rocaille. Rassuré, il s’agenouilla face à l’Unique. L’homme qui suivait Cesare à bonne distance, se colla à la paroi. Cesare ne le vit pas et se mit à creuser. La plante sans sa racine ne lui aurait été d’aucune utilité, elle devrait revivre ailleurs. Si Jean avait raison, elle fleurirait sur une autre île, l’été prochain. Quelques instants plus tard, un v*****t coup de pied frappé dans son dos, propulsa Cesare sur un amas de roches pointues au milieu du ruisseau. Le visage en sang, le titan ne put se relever. Un second coup lui fit perdre conscience. Son agresseur lui maintint la tête dans l’eau. Cesare mourut, les racines de la plante serrées entres ses doigts. IV ROUGE
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