2 mars - La Rochelle

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2 mars - La RochelleLa lame de son coupe-chou égratigna son menton, Martin fit une grimace de douleur. Il s’aspergea le visage d’eau et releva les yeux pour voir l’étendue des dégâts dans le miroir. La coupure était minime mais le col de sa chemise blanche était maculé de sang. Cependant, cette tache lui semblait avoir la couleur de ses tempes grisonnantes : Martin souffrait d’un mal bien étrange, l’anérythropsie, qui l’empêchait de percevoir le rouge. Un café à la main, installé confortablement dans son fauteuil club, défoncé et pour cela fétiche, Martin se mit alternativement à fixer le mystérieux paquet posé sur le sol et sa montre. L’aiguille marquait neuf heures. Le téléphone sonna. — C’est Paul, alors c’est pour quand le grand départ ? Martin eut un tressaillement. Le terme de “grand départ” le fit frissonner. — Le cargo appareille demain. Cela a été chaud. Le navire sur lequel je devais embarquer est en panne de moteur et j’ai dû me rabattre sur le Vladivostok. — Il y a des moments, je ne te comprends pas. Tu es le plus casse-cou des types que je connaisse et tu as une trouille bleue de prendre l’avion. Tu nous fous dans la merde avec ta phobie. Au fait, le matériel ? — Sur un autre bateau, un porte-conteneurs. Notre équipement n’a pas besoin d’un guide. Il trouvera son chemin tout seul. Et vous, vous me rejoignez quand ? — Dans exactement trois semaines. La mission archéologique du printemps commence en avril et non en mars, comme tu sembles l’oublier. J’attendrai patiemment en France la fonte des glaces. Vraiment, il faut bien que ce soit toi pour que l’on accepte une telle perte de temps ! — Le laboratoire a besoin de moi. En plus, je suis ravi de ne pas terminer ce trimestre à l’université. J’ai besoin de faire un break. — Je te signale que c’est quand même moi qui reprends tes cours. Tes belles petites étudiantes de troisième cycle vont faire une drôle de tête quand elles vont me voir lundi matin. Je ne suis pas un play-boy à la Harrison Ford, moi ! Martin en avait plus que marre que les professeurs de la faculté de Nantes chuchotent dans son dos qu’il était Indiana Jones. Cela faisait vingt ans qu’il n’avait pas posé le pied sur le sol américain et son petit costume de Yankee lui collait toujours à la peau. Il était né en France, son père était new-yorkais, sa mère parisienne. New York, il y avait passé les dix-huit premières années de sa vie. À dix-neuf ans, Mel son cadet de deux ans, avait tiré sa révérence. Mal de vivre, mal dans sa peau, connerie sans retour, le suicide de cet adolescent de bonne famille avait à peine obtenu un entrefilet dans la presse. La plaie était ouverte et Martin savait qu’elle ne se refermerait jamais. New York avait été la planète de Mel. La disparition de son frère l’avait fait fuir cette ville à tout jamais. Il avait une boule qui lui montait dans la gorge, si Paul continuait dans ce sens, il allait raccrocher. Il ne parla plus. — OK, tu es le plus frenchie des Américains que je connaisse ; en plus, tu ne portes pas de veste en tweed… Martin avait enfilé une chemise en lin blanc sur son jean et sa veste en daim était posée sur le canapé. Paul, qui collectionnait les pulls de toutes les couleurs, le trouvait d’un classicisme à faire peur. — Allô, tu es toujours là ? questionna Paul. — Oui, je t’écoute. — Bon, je passe te voir ce soir pour régler les derniers détails. Surtout, tu me prépares toutes les données pour la dernière conférence de ton cycle “seniors”. Cela m’angoisse complètement. Je suis incapable de parler deux heures sans aucune note. Ta grand-messe, dans l’amphi de six cents places, cela ne me plaît pas. Ils vont me huer, tes papis ! — Ce sont en grande majorité des mamies, ce sera un jeu d’enfant pour un grand séducteur comme toi, Crois-moi, ces étudiantes-là sont bien plus sympathiques que les petites jeunes de la fac de Nantes. En plus, tu as deux semaines pour tout caler. Laisse venir, joue-la cool, l’amphithéâtre du musée océanographique de Monaco, tu vas t’y sentir comme un poisson dans l’eau. Paul grogna. L’amitié le propulsait à l’avant de la scène. Plutôt timide, il n’aimait pas, a contrario de Martin, se jeter dans l’arène. Les cours en petit comité lui convenaient bien mieux. Martin poursuivit : — Ne passe pas avant vingt heures. J’ai des tas de paperasses à régler avant de partir. Au fait, tu récupéreras aussi ton pull rouge, il me donne la nausée. Martin raccrocha. Les notes de sa mission de l’été dernier étaient étalées sur la moquette : « Recherches archéologiques sur alignements de stèles et tertres funéraires néolithiques en Russie. » Durant ces six dernières années, les voyages à la belle saison s’étaient enchaînés. Le laboratoire de Préhistoire de l’université avait obtenu des subventions pour assurer des recherches régionales et désormais européennes. Ses fouilles archéologiques lui avaient fait parcourir des milliers de kilomètres en train ou au volant de son 4X4. Il avait le dos en compote, rien que d’y songer. Enfin, il allait pouvoir se payer le luxe d’une croisière, le privilège d’avoir du temps rien que pour lui, enfermé dans sa cabine avec une pile de bouquins. Martin savourait à l’avance son escapade en cargo. Saisissant le paquet, il le secoua et le soupesa. C’était lourd, au moins trois kilos de sucreries moscovites. Claquant la porte de son appartement, il se maudit d’avoir ramassé ce colis. S’il l’avait laissé à ce mate-lot russe, il n’aurait pas eu à foncer dans le quartier Saint-Nicolas, situé de l’autre côté de La Rochelle. Dévalant quatre à quatre les marches de l’escalier, Martin faillit tomber dans les bras de sa concierge qui se trouvait là, le balai à la main. D’un ton joyeux, il lui lança : — Bonjour madame Perret. Alors, toujours fée du logis ? — Monsieur Colins. Vous m’avez fait peur… Ah, mais vous vous êtes blessé ! Martin sourit tout en poursuivant son chemin. — Juste une coupure, rien de méchant. Il retira d’un coup sec le pansement collé sur son menton. Madame Perret, elle, ne sourit pas. Le paquet que portait le propriétaire du cinquième était maculé de sang. Trente minutes plus tard, deux policiers en civil sonnaient à la porte de l’appartement de Martin Colins. V LA MORGUE
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