2 mars - La Rochelle

1377 Mots
2 mars - La RochelleLa Laguna descendait l’avenue du Mail. La voiture de police banalisée traversait les parcs en trombe. Flore avait le nez collé à la vitre, assise côté passager, muette. Les arbres défilaient au milieu de sa ville. Un cygne noir s’ébroua sur l’eau, deux pies s’envolèrent d’un battement d’ailes. La vie suivait son cours et son grand-père venait de mourir, prenant son envol vers un ailleurs qui la terrorisait. Pedron, lieutenant de police judiciaire, freina brusquement au feu rouge. Se tournant vers la jeune femme, il lui demanda : — Vous êtes bien la petite-fille de Jean de Rohier ? — Oui, vous le savez très bien. C’est pour cela que votre collègue m’a demandé de vous suivre. — Pour reconnaître un corps, c’est mieux que ce soit un membre de la famille. Enfin, c’est aussi plus dur… — Où l’accident s’est-il produit ? — C’est-à-dire que je préférerais que ce soit le commissaire Renard qui vous en parle. Il nous attend à la morgue de l’hôpital. Et puis, il y a le médecin légiste qui, enfin… c’est difficile à expliquer. — Pourquoi un commissaire et un médecin légiste ? Il lui est arrivé quoi exactement à mon grand-père ? — Je peux juste vous dire qu’il a été retrouvé en mer et ramené au port de commerce, à La Palice. — Il s’est noyé, mais quand ? — Son corps a été repêché hier après-midi. — Pourquoi ne m’avez-vous pas prévenu aussitôt ? — Nous avons eu un peu de mal à l’identifier. Le lieutenant fixa la jeune femme. Ses cheveux bruns relevés étaient savamment attachés par un jeu d’épingles invisibles et laissaient apercevoir une nuque fine. Son imperméable beige ceinturé lui apportait une classe qui impressionnait Pedron. Elle était élégante, racée ; la petite trentaine. Pedron redémarra, appuyant nerveusement sur la pédale d’accélérateur. Flore respira très fort, elle avait une envie irrépressible de vomir. La Laguna ralentit devant l’entrée de l’hôpital et se gara devant un panneau : « Urgences, morgue, chapelle. » Flore suivit le lieutenant dans un dédale de couloirs d’une blancheur immaculée. Une odeur de mort planait. À la morgue, deux hommes l’attendaient. Pedron resta en retrait. Celui qui était vêtu d’une blouse de coton blanc se tenait devant une rangée de tiroirs mortuaires. L’homme en veste de tweed s’exprima d’une voix posée : — Vous êtes bien Flore de Rohier, petite-fille de Jean de Rohier ? — C’est exact. — Toutes mes condoléances, Mademoiselle. Je suis le commissaire Renard. Pourriez-vous avancer pour reconnaître le corps ? Cela risque de vous choquer. Il a été défiguré, alors si vous aviez un doute… Flore fit deux pas en avant, le médecin tira sur la poignée d’un coup sec. Soulevant le haut du drap, le commissaire demanda : — C’est bien votre grand-père ? — Oui, gémit Flore, la main devant sa bouche. Le côté droit du visage de Jean de Rohier était atrocement mutilé. Elle voulait pleurer, mais pas une larme ne coula. C’était si effroyable qu’elle n’arrivait même pas à faire sortir sa douleur. Tous ses membres tremblaient de façon incoercible. Le commissaire Renard lui prit la main et l’attira doucement vers l’extérieur. Longeant un long corridor silencieux, ils arrivèrent enfin dans une petite salle de repos avec quelques chaises alignées devant une machine à café. Flore s’écroula sur un siège. Le commissaire s’assit à ses côtés. — Mademoiselle, je vais devoir vous poser certaines questions. — Pourquoi ? demanda Flore. — Ce n’est pas un accident. Votre grand-père avait une balle logée dans le bras gauche et a probablement été assassiné. Il se peut que le projectile ne soit pas la cause directe de sa mort et qu’il ait périt noyé. Une chute du bastingage d’un cargo russe. — C’est un excellent nageur ! hurla Flore spontanément. — Il a chuté, on l’a poussé ou il s’est lui-même jeté à l’eau. Quoi qu’il en soit, il a fini dans les mailles d’un filet de pêche. Son corps a été abîmé, son bras gauche broyé, son visage, enfin, vous avez vu… Nous n’avons pas tout de suite compris qu’il avait été atteint d’une balle. Voilà, pour trouver son assassin, j’ai besoin de comprendre qui était votre grand-père et ce qu’il a fait ces dernières vingt-quatre heures. Vous sentez vous prête à répondre ? Flore était muette, désarçonnée. Après le choc de l’annonce de la mort de l’homme qu’elle aimait le plus au monde, celle de son assassinat tombait comme un couperet. Elle resta figée plusieurs minutes, telle une statue de plomb, incapable de parler. Soudain, elle se leva mécaniquement, chercha dans la poche de son jean une pièce et l’introduisit dans la machine, appuyant sur n’importe quel bouton. Elle revint à sa place sans avoir pris le gobelet. Le commissaire récupéra le café chaud et le tendit à Flore. — Voilà, buvez doucement. Quand avez-vous vu votre grand-père pour la dernière fois ? La chaleur du café qu’elle tenait entre ses mains la ramena à la vie. Elle en but une gorgée et parla enfin : — Il y a trois jours. — Connaissez-vous Cesare Dell’Arte ? — Non pas personnellement, mais c’est un ami de mon grand-père, il vit en Crète. — Qui sont les cinq mousquetaires ? — Un jeu de soixante ans d’âge. Les cinq mousquetaires, c’est comme cela qu’ils se sont surnommés. Mon grand-père et Cesare en font partie. Pourquoi ces questions, vous pensez qu’ils ont quelque chose à voir avec sa mort ? — Votre grand-père a passé un dernier e-mail à cinq heures, hier matin, de son bureau. Approximativement deux heures avant son décès, il a adressé un message à Cesare Dell’Arte. Le gobelet trembla entre les mains de Flore. — Vous avez fouillé son bureau ! — C’est notre travail. Le commissaire attendit que le tremblement prenne fin et reprit d’une voix calme : — Quelles sont les activités de votre grand-père ? — Il est peintre, sculpteur, il a tant de talents… Il y a tout juste trois jours, nous étions ensemble sur Paris pour un vernissage dans une des galeries de peinture où il expose en ce moment… — Ses toiles sont cotées ? — Disons qu’il est reconnu et apprécié. — J’ai appris qu’il exposait aussi à Londres, Tokyo et New York en ce moment ? — Oui. Si vous le saviez, pourquoi me poser toutes ces questions ? — Simple confirmation. Il n’a pas d’autre famille que vous ? — Je suis sa seule famille enfin j’étais… Il y aussi Mélanie, ma grand-tante. — Donc, vous êtes sa seule héritière. Flore laissa tomber son gobelet sur le carrelage. Après la douleur, les insinuations douteuses de ce commissaire la laissèrent aphone. — Excusez-moi, je m’égare. En dehors de son travail d’artiste, il avait d’autres occupations ? — Il menait des travaux de recherche. — C’est-à-dire ? Flore ne répondit pas, fixant une petite tache de café sur le bas de son jean. Elle ne se sentait plus prête à coopérer. — C’est-à-dire ? répéta Renard. Nous devons travailler ensemble pour attraper son assassin. Le mot “assassin” fut comme un déclic. Flore opta pour la coopération et regarda son interlocuteur droit dans les yeux. — Il était passionné par les mythes et les légendes. Les hommes, de tout temps, ont eu besoin de se créer des mythes, ce pour se justifier, expliquer, interpréter la nature, ses phénomènes les plus divers : fureur d’un tremblement de terre, déluge et aussi féerie de la nature… L’esprit et l’âme sont demandeurs de légendes, par tout dans le monde et depuis la nuit des temps. Jean cherchait des interprétations aux mythes, pensant qu’ils étaient toujours fondés sur une réalité. Le point de départ était un fait, le reste une coquille dorée et fantasmagorique. Le commissaire fut surpris que la jeune femme appelle son grand-père par son prénom. Il poursuivit : — Les cinq mousquetaires s’associaient à ses recherches ? — Oui, certains d’entre eux. — Ce pourrait être une direction à creuser… Jean de Rohier vous avait parlé de la Russie, d’un paquet qu’il attendait en provenance de là-bas ? — Absolument pas… Maintenant, cela suffit, si vous savez quelque chose, il faut me le dire tout de suite… Renard ne sourcilla pas et continua à la questionner : — Votre grand-père avait il des ennemis ? — Non ! — Connaissez-vous un certain Martin Colins ? — Non ! Flore se leva. Renard haussa le ton : — OK, nous avons une piste. Cet homme est notre principal suspect. Nous pensons que c’est lui qui a agressé votre grand-père alors que le navire était en rade au large, hier matin. Après son forfait, il a dû se cacher sur le navire et n’est réapparu qu’en fin d’après-midi, alors que le cargo russe était à quai. Un matelot l’a vu, lui a parlé, il tenait un colis plein de sang entre les mains… Ce même paquet, le commandant de bord russe l’avait remis à votre grand-père quelques heures plus tôt. — Ce Colins aurait assassiné Jean ? Qui est-ce ? — Un professeur de l’université de Nantes qui a la double nationalité, américaine et française. Un chercheur, tout comme votre grand-père. Son domaine de prédilection serait la Préhistoire. Toutefois, sa culpabilité n’est pas encore établie, alors nous devons rester prudents. — Je veux que vous me fassiez reconduire chez moi. Flore serra la ceinture de son trench clair. Ce petit geste féminin souligna sa taille et marqua sa volonté d’en finir avec l’entretien. Il venait de lui annoncer le nom de l’assassin et que ce dernier courait toujours. Elle serra les poings, la soif de vengeance grondait en elle. VI LE TIMEE ET LE CRITIAS
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