2 mars - Quartier Saint-Nicolas - La Rochelle

1012 Mots
2 mars - Quartier Saint-Nicolas - La RochelleLeurs regards se croisèrent. Flore remontait la rue d’un pas décidé, Martin la descendait, tout aussi pressé. Il lui sourit, elle fit de même. Ils n’échangèrent pas un mot. « Cette inconnue a des yeux d’un bleu étincelant, à faire fondre la neige en hiver ! », songea Martin. Ce fut un arrêt sur image d’une fraction de seconde qui troubla Flore, le sourire de cet homme accentuait une fossette au menton, pleine de séduction. Aucun des deux ne se retourna, ils passèrent leur chemin, courant après leur destin. Flore entra dans son immeuble et monta les marches quatre à quatre. Elle trébucha sur un colis posé sur le bas de sa porte. Une note griffonnée sur une enveloppe l’accompagnait. « Madame de Rohier, J’ai trouvé ce paquet oublié dans une cabine du Vladivostok, un cargo russe en escale au port de La Palice. Comme votre adresse y était inscrite, je me suis permis de venir vous le déposer. J’espère avoir bien agi en ne le laissant pas sur le navire. Comme il appareille demain, votre colis risquait de repartir vers la Russie. Bien cordialement, Martin Colins. » Décontenancée, elle chiffonna l’enveloppe et regarda tout autour d’elle. L’assassin était-il encore là ? Flore laissa tomber la boule chiffonnée, lorsqu’elle vit son adresse sur le colis. Reconnaissant l’écriture de Jean, elle se figea sur les empreintes de sang séché. Fébrile, elle déchira le papier d’emballage et découvrit un carton contenant deux boîtes de caviar, un livre et un étui de cuir noir. Pas un mot d’explication. Flore ramassa le tout, rentra chez elle et s’enferma à double tour. Flore était designer de mobilier contemporain et avait un vaste appartement aux murs blancs et au parquet de chêne ciré. Dans le salon, un canapé d’angle invitait au repos. Elle se réfugia au milieu d’énormes coussins en fausse fourrure et posa ses trésors à ses côtés. L’étui renfermait une carte marine dessinée sur un parchemin. Il était jaune, poussiéreux et prêt à se désagréger au contact de ses doigts. Elle le déroula délicatement en le maintenant par les bords avec ses paumes. Flore se retrouva face à une planisphère bien étrange, comme elle n’en n’avait jamais vue. Toutes les indications étaient en latin, mais néanmoins compréhensibles. La représentation du monde avait pour centre une île. À droite, la Méditerranée se profilait comme un océan, tant sa taille était imposante et Athènes avait la place royale. Aux confins de cette « Mare Mediterraneo », comme il était calligraphié, les colonnes d’Héraclès faisaient face au Mont Atlas. Flore reconnut Gibraltar, l’Égypte avec le Nil. L’Asie, l’Inde et l’Europe n’avaient pas de contours clairs, imprécision du cartographe d’une époque trop ancienne. Un océan inconnu ceinturait un bloc continental, amalgame des trois continents actuels qu’étaient l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Face aux colonnes d’Héraclès, l’île brillait sous un éclat doré. Flore discernait les enluminures de couleurs chatoyantes, ceinturant les côtes en ocre et rouge. À l’instant où ses yeux décryptèrent le nom de l’île, ses mains se mirent à trembler, lâchant prise ; le parchemin s’enroula sur lui-même. S’y reprenant à deux fois, elle réussit à le repositionner à plat. Elle n’avait pas rêvé, c’était bien l’Atlantide qui trônait dans un océan qu’elle pressentit être l’Atlantique. Des navires stylisés y voguaient. Sur la gauche, le continent américain formait une masse compacte. Sous ces terres et océans, il était écrit à la plume d’oie et en latin : « Carte selon le Timée et le Critias. » Flore retira ses doigts des bords de la mappemonde et la laissa à nouveau rouler sur elle-même. C’était si incroyable qu’elle ne savait que faire de ce rouleau magique ! Elle le caressa machinalement du bout de l’index, comme elle l’aurait fait avec un animal pour le domestiquer. Son fauve en papier retourna dans son étui et se calma dans son sac à main en python. Si son grand-père lui offrait l’Atlantide, elle se demanda de quelle taille serait la surprise que le livre pouvait renfermer. Il était enveloppé dans un tissu de coton blanc sur lequel était inscrit au feutre noir « Le Livre des Prophéties de Jean de Jérusalem ». Rien que l’évocation du terme “Prophéties” la glaça. Le sortant précautionneusement de son emballage, elle le feuilleta dans tous les sens, secouant tout en douceur les pages, espérant trouver un mot, une explication. Rien. L’édition était rare et ancienne, c’était un manuscrit. La peausserie marron de la couverture avait une patine de plusieurs siècles. Des triangles en or en protégeaient les quatre coins. Un soleil de cuivre était incrusté au centre du cuir. Sur la première page, des chiffres romains précisaient une date. S’y reprenant à deux fois, Flore déchiffra « 1101 ». Cet écrit datait-il réellement du Moyen Âge ? Elle parcourut quelques lignes. Incapable de déchiffrer le texte latin, elle mit cet énigmatique trésor dans son sac. Les yeux dans le vague, elle se mit à réfléchir. Son grand-père avait indiqué son adresse sur cet effroyable colis taché de sang. L’avait-il fait dans un dernier souffle de vie ? Était-ce là la cause de son assassinat ? Si ce Martin Colins avait été le meurtrier, pourquoi lui avait-il déposé le paquet avec un mot si anodin ? Il fallut à peine dix minutes à Flore pour trouver les coordonnées de Martin Colins. Seulement deux coups de fil à l’université de Nantes suffirent. Flore s’apprêtait à contacter le commissaire Renard lorsqu’un coup v*****t frappé à la porte la fit sursauter. Quelqu’un essayait de forcer la serrure. Repensant au sort de son grand-père, elle étouffa un cri. Tétanisée, ses doigts se crispèrent sur le combiné téléphonique. Un miaulement la sortit de son immobilisme suicidaire. Son chat criait famine et reniflait le caviar. Flore ramassa les boîtes et embarqua l’animal sous le bras. Elle devait fuir au plus vite et en silence. Son Chanel sur l’épaule, elle escalada son balcon pour atterrir sur celui du voisin puis sur les marches extérieures du petit escalier de service. Tigrou dans ses bras, elle courut dans la rue. La factrice lui fit un grand signe. — Mademoiselle de Rohier, vous prenez le chemin des écoliers ? Flore s’arrêta devant sa Skoda, cherchant désespérément les clés de celle-ci au fond de son sac. Elle tremblait de tous ses membres et ne répondit pas. L’employée des postes se rapprocha, son vélo à la main. — Vous avez du courrier, tenez. J’allais justement le mettre dans votre boîte aux lettres. Flore prit la lettre avec un timide merci et ouvrit enfin sa portière. Sa fuite au plus loin de son quartier lui apparut comme la seule issue possible. VII LA LETTRE
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