2 mars - La RochelleIl y avait à peine une semaine, Jean de Rohier s’était amusé de la dernière acquisition de sa petite-fille, une Skoda “rouge communisme”. En montant dans la voiture, il lui avait lancé :
— Je sais comment doubler la valeur de ta Skoda. Eh bien, il suffit que tu fasses le plein du réservoir d’essence !
— Collector, lui avait répondu Flore. Un modèle qui date d’avant la chute du Mur de Berlin ne peut avoir qu’une valeur sentimentale, inestimable !
Le rire de son grand-père l’accompagnait dans l’habitacle. Le fantôme de Jean de Rohier jouait le passager invisible. Jamais plus, il ne serait à ses côtés.
La Skoda collector se faufila entre une camionnette et un scooter, grilla une priorité à droite. Un coup de klaxon et des appels de phares des véhicules croisées firent réagir Flore. Elle roulait à tombeau ouvert et avait failli s’encastrer sous un camion de livraison. Elle se gara sur un trottoir, face au port de La Rochelle, ses mains tremblaient.
Flore pleura en silence, les mains crispées sur le volant, Tigrou miaulait à l’arrière. Un barman tapa sur sa vitre. Il hurlait :
— Vous ne pouvez pas stationner là ! Vous bouchez toute la vue sur le vieux port !
Un client attablé à la terrasse reprit :
— En plus, avec son tas de boue…
Flore ne les entendait pas. Elle décacheta la lettre que venait de lui remettre la factrice et la lut.
« Flore, ma princesse,
Nous étions cinq mousquetaires, nous ne sommes maintenant plus que quatre. J’ai peur qu’ils ne me tuent, moi aussi. Je ne veux pas que tu trembles pour ton vieux grand-père, mais je dois néanmoins te mettre dans la confidence. J’ai fait avec quatre de mes compagnons une découverte si incroyable que je dois encore vérifier certaines hypothèses avant de pouvoir t’en parler plus clairement. Sache seulement que tout est vrai, l’Atlantide a bien existé. Platon avait raison. Rien ne disparaît à jamais, il suffit de suivre les indices pour faire rejaillir l’impossible. Ils sont au nombre de sept et sont évoqués dans cette comptine :
Celui qui recueillera l’Unique,
Naviguera sur la mer qui l’attend depuis dix mille ans,
Regardera le rayon de soleil qui saura la réchauffer,
Partira en quête du sol qui l’accueillera,
Trouvera la source pour qu’elle grandisse,
La mettra en terre sur sa terre natale.
Celui-là au septième jour pourra enfin prononcer “Ton nom”.
S’il m’arrivait malheur, je souhaiterais que tu pour suives mon œuvre et que, pour cela tu prennes contact avec les autres mousquetaires.
Dans deux jours, je rentrerai de Crète et, si tout se déroule comme prévu, je pourrai alors tout t’expliquer.
Je dois en effet partir pour Plakias, rejoindre Cesare Dell’Arte, l’un de ces mousquetaires, mon ami de toujours.
À mon retour, nous partirons ensemble pour cheminer sur cette mélodie.
Je te demande de ne pas t’alerter prématurément, de m’attendre deux petits jours et de te préparer à un long voyage. Prends tes dispositions.
Je t’embrasse très fort.
Ton grand-père qui t’aime. »
L’enveloppe avait été affranchie le premier mars, le jour de sa mort. L’avait-il déposée dans une boîte aux lettres avant de se rendre au port de commerce, après avoir confirmé à Cesare son arrivée en Crète ? Jamais, il n’irait plus en Crète. Flore tritura la feuille. Ses derniers mots étaient pour elle seule. L’Atlantide n’existait peut-être plus, mais avait existé comme venait de lui écrire son grand-père. Elle avait la carte et allait retrouver cette île, même si cela dépassait l’entendement.
Tigrou passa à l’avant, il attendait une caresse. Le barman avait ameuté la direction du café et maintenant, quatre hommes se tenaient devant la Skoda, ils menaçaient d’alerter la police si elle restait là.
Flore massa doucement le museau de son matou, il se mit à ronronner. Son chat de gouttière avait six ans et perdait ses poils. Tigrou n’avait rien d’un tigre, hormis la couleur de son poil. Il était doux et gros. Il lui chauffait les pieds la nuit et lui réchauffait le cœur le jour. Une fois encore, il était là pour la consoler.
Une secousse la sortit de sa torpeur, sa voiture se souleva du sol, portée par une équipe d’hommes musclés, déplacée sur deux mètres. Le spectacle était ahurissant et les touristes attablés n’en croyaient pas leurs yeux. Une femme caressait son chat, enfermée dans une automobile qui volait !
La Skoda retrouva la terre ferme et Flore tourna la clé de contact. Sans même regarder les individus qui entouraient son véhicule, elle se mit à faire ronfler le moteur. Ils s’écartèrent. Ses pare-chocs touchèrent le trottoir dans un fracas de tôle, elle démarra en trombe en direction des Minimes.
Son pot d’échappement avait été malmené durant l’assaut, la Skoda toussait. Flore s’enfila dans une rue piétonne pour gagner du temps. Seule voiture au milieu des piétons, elle jouait au gymkhana.
VIII
PYRAMIDE MAYA