2 mars - Chichen Itza au Mexique

1459 Mots
2 mars - Chichen Itza au MexiqueDe l’autre côté de l’Atlantique, un domino dans la poche, un panama sur la tête, un vieil homme au teint mat s’extasiait tout en haut d’une pyramide maya. — Miguel, tu la vois ? — Non. Fernando Castro colla sa paume droite à la paroi et pointa l’index de sa main gauche, en direction de son domaine. Ses yeux bleus brillaient de bonheur et sa voix tremblait d’angoisse. — Là-bas, regarde ma cheminée… celle de San Camillo. Miguel ajusta ses lunettes de soleil et se mit à scruter le lointain. Le terrain était plat, verdoyant et dégagé. Il se pencha. — Cher oncle, la vue est stupéfiante, voire vertigineuse mais je ne vois rien ! — Recule, tu vas tomber ! s’exclama Fernando, pris d’un vertige nauséeux. À quelques heures du décollage pour Paris, Fernando se tenait plaqué à la paroi, évitant de regarder en bas. Miguel était nettement plus à son aise, cheminant prestement au bord du précipice. Vêtu d’une chemisette noire et d’un pantalon sombre, il n’en était pas moins rayonnant. Fernando était livide et avait plus que hâte de retrouver la terre ferme. Il se sentait ridicule et pourtant, il était là, bravant son vertige pour accompagner son unique neveu qu’il n’avait pas vu depuis plus de quinze ans. Miguel n’avait pas voulu clore son séjour éclair au Mexique, sans ce pèlerinage touristique, Fernando avait cédé. Les deux hommes marchèrent pour faire le tour du chemin extérieur qui courait au sommet de la pyramide. Ils rentrèrent dans la minuscule salle centrale. L’odeur y était âcre et oppressante. Miguel se racla la gorge. — Il s’appelle comment ton ami français ? — Jean de Rohier… Fernando sortit un mouchoir de sa poche et s’épongea le front. — Et puis, la chapelle est incorporée au corps principal de la bâtisse. Je suis sûr que tu t’y sentirais dans ton élément. Tu reviendras pour visiter San Camillo. — Un jour, c’est promis, juré. — Promesse de ta part en jurant, j’apprécie. — Ce sera pour mon prochain séjour. Dis-moi, pour te faire quitter le Mexique, ton ami de Rohier a dû user de pas mal de persuasion… — Je ne supporte pas que l’on cherche à me persuader. Je fais ou je ne fais pas. C’est comme cette ascension, je suis en plein dépassement de moi-même, j’ai accepté pour te faire plaisir. D’ailleurs, dans mes souvenirs, toi aussi, tu avais le vertige. — Je me suis soigné en combattant le mal par le mal. Donc, de Rohier t’attend en France ? — Exactement, je dois le retrouver pour mettre le point final à un jeu. J’ai hâte de le voir et de lui demander pourquoi notre petit jeu a une fâcheuse tendance à le faire tomber dans la paranoïa. Dans son dernier message, il m’a fortement conseillé de ne me fier à personne, de faire bien attention à moi, que je pourrais avoir un accident. Diable, de quoi devrais-je avoir peur ? De chuter du haut de cette pyramide ? Enfin, le revoir sera néanmoins une grande joie et puis il y aura aussi mes trois autres compagnons. C’est tellement extraordinaire… nous devons nous retrouver tous les cinq en France. En cinquante ans, nous ne nous sommes réunis que quatre fois et là, ce sera sans doute l’ultime. — Ne dis pas cela. — Je n’ai pas trente ans comme toi, mais soixante-dix-huit et ce sera très certainement mon dernier voyage outre-Atlantique. Enfin, mon neveu sera avec moi… Miguel sourit, le vieil homme était encore sportif et avait gravi les quatre-vingt-onze marches sans sourciller. Sa phobie du vide n’avait pas gêné sa montée mais paraissait le paralyser maintenant. — On descend, proposa Miguel. Fernando eut un haut-le-cœur. — Tu as remarqué l’étroitesse des marches, les Mayas devaient chausser un trente-six fillette, moi avec mon quarante-quatre, je cours au suicide ! Serrant entre ses mains la corde qui pendait, Fernando se lança dans le vide, posant un pied puis l’autre. — Reste calme et respire ! lança Miguel. Fernando ne répondit pas, il se concentrait sur son action délicate. À dix mètres du sol, son cœur se mit à s’emballer et il glissa. Miguel le retint par le bras et faillit basculer à son tour. Dans la panique, Miguel en arracha la bague de Fernando qui termina dans l’herbe, en contrebas. Miguel s’empressa d’aller la ramasser, son oncle le rejoignit. — De Rohier avait vu presque juste, en me prédisant l’accident. Merci mon petit Miguel, tu as retrouvé ma chevalière, cela m’aurait fait un mal sans nom de la perdre. — Précieuse et magnifique ! Miguel la tourna en tous sens, pour mieux voir le blason. Deux silhouettes sur un cheval, lance sous le bras ; trois mots cernaient la représentation. — Sigillum Militum Christi. Que sous-entend ce christianisme guerrier ? — C’est un sceau des Templiers. — Les Croisades ? Fernando alluma un cigare et se mit à marcher en direction du terrain du jeu de la pelote méso-américain. Miguel le suivit, tout en l’écoutant. — Ici, il y a mille ans, les Mayas prospéraient à Chichen Itza pendant que les pèlerins, de l’autre côté de l’Atlantique, avançaient vers la Palestine. Fernando faisait des mouvements de bras et donnait l’impression de s’adresser à une assemblée. Miguel se retourna, il était le seul auditeur. Fernando pour-suivit son cours d’histoire tout en lissant sa moustache blanche qui rebiquait en pointe. La terre ferme le rendait loquace. — Lorsque les Turcs se sont emparés de Jérusalem en 1053, ils ont contrarié ces pèlerinages. Il a fallu attendre plus de quarante ans, pour qu’Urbain II, un de tes chefs, je crois… Miguel hocha de la tête, en grimaçant. — Donc, pour que ce souverain pontife réussisse à convaincre les seigneurs de cesser leurs guerres fratricides et d’aller combattre les ennemis de Jésus-Christ. C’est ainsi que prirent naissance les Croisades et que furent institués deux ordres, celui des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem et celui des Templiers. Fernando s’arrêta de parler et écarta les bras, face au mur du terrain de jeu. — Près de cent trente-huit mètres de long, pas mal ! Les joueurs mayas faisaient passer leur balle par ce cercle de pierre vertical. Tu le vois là-haut ? — Oui, ridiculement petit et à une sacrée hauteur ! — Fameux sportifs, nos ancêtres ! Miguel ne sourcilla pas, il savait pourtant que Fernando n’avait pas une goutte de sang maya qui coulait dans ses veines. Le vieil homme s’était installé après la Seconde guerre mondiale au Mexique. Les autres membres de la famille Castro résidaient à Barcelone. Fernando tira une bouffée sur son cigare et reprit son récit : — Bon, revenons aux Templiers, mes frères d’armes. Il ravala sa salive et murmura : — Tu sais très bien que je ne crois en rien et en tout cas pas en ton Dieu, mais les Templiers, je pense qu’ils avaient une foi au-delà des croyances et plutôt la volonté de défendre le Bien contre le Mal. — Je vois, acquiesça Miguel. — Alors, si tu vois ce que je veux dire, je peux poursuivre. C’est donc, en 1119, que neuf hommes nommés “les pauvres chevaliers du Christ”, ont fondé l’ordre du Temple, avec Hugues de Payens comme maître d’œuvre. Cet ordre, créé pour protéger les routes de pèlerinage en Terre Sainte, passa au fil des ans au rang de réseau, avec des ramifications aux quatre coins de la chrétienté, en Terre Sainte, en Irlande et jusque chez toi, mon petit Miguel, en Espagne. Mais en 1262, la roue tourna, la perte de la Palestine contraignit les Templiers à regagner l’Occident. Ce qui fut un bien pour un mal, puisqu’ils assirent ainsi définitivement leur position de puissance incontournable. Ils devinrent une force ancrée au fin fond des contrées, sur des routes stratégiques et, malheureusement pour eux, toujours aux ordres de la papauté. Leur richesse, d’ailleurs bien mystérieuse, et leur puissance causèrent leur perte. En 1307, année maudite, Philippe Le Bel convoitant leurs biens, fit emprisonner tous les Templiers du royaume. Cinq ans plus tard, un diable de pape, un dénommé Clément V, supprima l’ordre. Voilà, fin d’un empire ! Fernando fit glisser sa chevalière le long de son index. — Quant à moi, mon petit Miguel, je suis toujours la route de ces moines soldats et je porte ce sceau pour m’en souvenir à jamais. Miguel toucha la petite croix d’or épinglée à sa chemise et murmura : — Les voies de la papauté sont parfois impénétrables pour un simple prêtre de campagne comme moi. — Tu l’avais déjà entendue, mon histoire ? Miguel sourit. — Effectivement, mais sous un jour plus positif à l’encontre de la chrétienté. En tout cas, je ne savais pas que j’avais un oncle athée, disciple des Templiers, un vrai paradoxe ! Fernando ne voyait pas ce que son ecclésiastique de neveu pouvait entendre par “jour plus positif”. Il mit sa main sur l’épaule de Miguel. — Mon petit, on se connaît si peu. Ce voyage avec moi en France, sera l’occasion pour toi de découvrir ton vieil oncle. Passant devant la maison des religieuses, Fernando s’arrêta devant l’entrée de l’édifice, représentant une énorme bouche de serpent et des masques du dieu Chaac. Il pressa aussitôt son domino, caché au fond de sa poche. — Nous avons ici aussi nos lieux de culte et de pèlerinage mayas. Les Conquistadores et leur religion chrétienne n’ont pas tout effacé. Miguel ne se sentait pas très à l’aise et tourna la tête. — Excuse-moi, l’évocation des missionnaires doit te laisser un goût amer. — On arrête là. Viens, rentrons. Notre avion nous attend à Cancun. — Tu as raison, on ne fait pas attendre un mousquetaire français ! Miguel ne comprit pas l’allusion. IX LA CONCIERGE
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER