Chapitre 3
Quelque chose clochait avec Kira Hudson. Elle en était certaine. Elle était avachie dans une chaise métallique, au-dessus de la seule fenêtre dans le sous-sol mal éclairé, avec du scotch qui lui sciait les poignets. Son nouveau garde lui avait dit d’entrée qu’une tentative d’évasion donnerait lieu à une violente punition et que c’était de toute façon futile.
Kira avait été enlevée dans une rue de Bâton Rouge il y a 4 jours… ou 5 ? Le maigre et pale skinhead qui faisait office de garde était son préféré de tous ceux qu’elle avait vus. Celui-là était tellement sous l’emprise de la drogue qu’il faisait à peine attention à elle du moment qu’elle restait tranquille.
Vu qu’elle ne portait qu’un haut sans manche fin et blanc et une jupe vert émeraude qui avait été bien abîmée lors de sa capture, elle préférait de loin ce garde que le premier, qui la reluquait comme un morceau de viande en se léchant les lèvres et en souriant. Elle frissonnait rien que d’y penser.
Elle serra les dents… c’était ce qu’ils voulaient bien sûr… la faire taire. C’était une histoire sans fin pour elle. On lui reprochait toujours quelque chose. Trop effrontée, trop impatiente. Cette remarque-là, elle l’avait entendue tellement de fois dans sa ville natale. Union city était une petite ville, avec beaucoup de gens étroits d’esprit et les jeunes de l’âge de Kira préféraient les blondes, si possible cheerleader.
Les yeux de Kira se fermèrent, la coupant de la tristesse de sa captivité. Elle pensa à sa vie amoureuse, en dépit de sa situation actuelle.
A Bâton Rouge, tout était plus grand, mais Kira découvrit que les garçons ici n’étaient pas mieux ; Ils aimaient les gros 4x4 et les gros seins, et les filles comme elle, ils ne les voulaient que pour une nuit, pas plus.
Kira s’en était contentée pendant un moment, mais cela ne la satisfaisait pas. Dommage, car elle aimait ses gros seins, ses hanches et ses fesses. Elle en jetait en jean boot-cut moulant. Quand les gars flirtaient avec elle, elle flirtait aussi, sachant que c’était momentané. Mais secrètement, elle attendait…
Et là était bien le problème, n’est-ce pas ? Elle attendait encore et toujours, en essayant de savoir ce qui manquait à sa vie. Quand il apparut que rien n’allait changer, elle prit un billet simple pour Singapour, avec l’argent qu’elle avait gagné en tant que barmaid.
Un gout amer en bouche, Kira ouvrit les yeux. Elle avait définitivement raté son avion à l’heure qu’il était. Si seulement elle avait su que la morosité de sa vie n’était pas uniquement ce à quoi elle devait échapper.
Elle fixa ses mains, ses doigts. Ils étaient parfaitement immobiles maintenant. Si seulement cela avait pu être le cas ces derniers mois… en effet, après s’être évanouie quelques minutes, elle se réveillait avec une souris ou un oiseau revenu à la vie ressuscités par sa lumière intérieure. La lumière partait de son cœur, parcourait son corps et sortait par ses doigts ; c’est ainsi qu’elle insufflait à nouveau la vie dans des animaux morts. Oui, elle leur redonnait vie. Puis, la souris s’en allait en sautillant, ou l’oiseau s’envolait ou… bien d ‘autres exemples encore. Kira n’avait jamais choisi d’avoir ce don. En fait, la seule fois où elle avait essayé de ressusciter des bébés opossums, sur sa terrasse, son nouveau pouvoir ne s’était pas activé. Apparemment, il allait et venait, à son grand déplaisir.
Malheureusement, quelqu’un avait fini par découvrir ses pouvoirs. Elle ne savait pas qui l’avait vue, ou ce qu’elle avait fait pour attirer leur attention, mais elle était dans la panade. On l’avait mise dans une camionnette sans fenêtre et elle était maintenant avec 5 gardes qui lui donnait des sandwichs au jambon, pieds et poings liés dans un sous-sol au lieu de faire la touriste à Singapour.
Le téléphone de son ravisseur sonna et il sursauta. Kira l’observa pendant qu’il prenait l’appel et sortait de la pièce. Il laissa la porte entrouverte et elle pouvait l’entendre parler. Quand il revint, il avait, dans ses mains tremblantes, une taie d’oreiller foncée et un rouleau de scotch.
« Non, non, non murmura Kira, vous n’avez pas besoin de me mettre ça, je resterai tranquille ! ».
L’homme grogna et roula des yeux avant de lui mettre du scotch sur sa bouche. Il plaça la taie d’oreiller sur sa tête, arracha un autre bout de scotch et Kira le sentit coller la taie d’oreiller à la peau de son dos, de ses bras et de sa poitrine. Puis il la souleva, la portant sur son épaule pour l’amener en haut. Rouge de honte, Kira se résigna. Il la fit ensuite tomber sur un siège rembourré. Un claquement métallique lui fit penser qu’il l’avait mise dans la même camionnette dépourvue de fenêtres.
Elle entendit le moteur démarrer et senti le véhicule se mettre en mouvement. Son cœur battait follement et elle se sentait nauséeuse, imaginant toutes les choses atroces qui pourraient arriver et se passant les pires scenarios en tête.
Le chemin lui parut interminable. Kira essaya de se calmer, voulant être alerte et concentrée au cas où l’occasion de s’échapper se présenterait. Elle respirait profondément par le nez, essayant d’oublier qu’elle ne sentait plus ni son bras ni son épaule à cause de sa position. Elle était presque sûre qu’il n’y avait que deux hommes avec elle, qui murmuraient entre eux. Enfin, le véhicule s’arrêta et Kira sentit deux grosses mains la soulever et la sortir du van. En dépit de ses efforts pour rester calme, une fine couche de sueur recouvrait son front et elle avait la chair de poule. Puis, son estomac se retourna quand les hommes la lancèrent en l’air, son esprit anticipant sa chute dans l’eau, se battant pour respirer…
Mais elle atterrit au sol, sa tête le heurtant violemment. Heureusement pour elle, elle avait atterri sur quelque chose d’assez mou. De l’herbe réalisa-t-elle. Elle était sur de l’herbe. Elle entendit la portière du van se refermer et des pneus crisser. Pendant quelques secondes, Kira ne bougea pas, choquée et vulnérable.
Une minute passa. Puis une autre et une autre encore. Kira roula sur son estomac et s’agenouilla, se pencha en avant pour enlever la taie d’oreiller de sa tête avec ses mains liées. Elle tira dessus, arracha un peu de scotch de son épaule droite, mais elle n’arriva pas à l’enlever complètement.
« Bon sang ! entendit-elle une femme dire d’un peu loin. Gabriel ! Gabriel, il y a une femme ligotée dans notre cour !
– Cassie, recule, répondit une voix rauque à l’accent britannique. Va chercher les autres, veux-tu ? » Kira se recula quand elle sentit deux mains sur ses épaules. Elle cria, sa voix étouffée par le scotch.
« Sh, tout va bien, dit l’homme. Laissez-vous faire. »
L’homme enleva le scotch de la peau de Kira et lui retira la taie d’oreiller, elle fut aveuglée par la forte lumière du soleil de midi. Des tâches obscurcirent sa vision un moment et Kira leva les yeux pour voir un homme grand, fort, avec les cheveux noirs mi-longs se pencher sur elle. Une sublime femme rousse se tenait derrière lui, la main pressée sur son abdomen joliment renflé. L’homme saisi le scotch qui était encore sur la bouche de Kira et l’ôta doucement avec un regard compatissant.
« Vous allez bien ? demanda la femme, d’un air inquiet. Je suis Cassie et lui, c’est Gabriel. Gabriel, libère ses poignets.
– Je… je crois que oui, » dit Kira. Gabriel sorti un couteau de poche et coupa les liens qui encerclaient ses poignets et Kira soupira de soulagement. Elle savait qu’elle devait être inquiète pour sa sécurité, entourée d’étrangers, dans un endroit inconnu. Elle regarda le superbe manoir en briques grises qui se trouvait derrière Gabriel et la femme qui le tenait par la main, essayant de retrouver ses esprits.
« Je suis en Louisiane ?
– A la Nouvelle Orléans, dit la belle rousse. Je déteste être directe, mais… pourquoi vous a-t-on jetée d’un van sur notre pelouse ? »
Kira ouvrit la bouche mais sans savoir quoi répondre. Elle fut sauvée non pas par le gong, mais par un groupe de nouveaux arrivants. Un colosse roux, une femme blonde à l’air échevelé, un employé à l’air sévère en costume, une petite femme créole à l’air féroce, et…
Tous les poils de Kira se hérissèrent la seconde ou elle le vit. Bien qu’il ait l’air un peu plus âgé et plus brut de décoffrage, c’était bien lui. Un homme bâti comme un tronc d’arbre, épais, grand et noueux, du pur muscle. Des cheveux noirs, plus courts que Kira ne se souvenait, presque coupés à raz sur les côtés mais plus longs sur le dessus. Il n’était que lignes, des lignes minces, fermes, et il marcha jusqu’à elle avec une expression intense sur le visage.
Kira le regarda dans les yeux et, en un instant, son regard la consuma, la dévora, pris tout ce qu’elle avait. Au moins, ça, ça n’avait pas changé en quinze ans.
Bon sang de bonsoir, Asher Ellison se tenait juste en face d’elle. Bien qu’elle ait fait face à un kidnapping et qu’elle ait été jetée d’une voiture tout en réussissant à rester calme, là, elle ne pouvait plus.
Kira se releva et s’enfuit.