Premier dimanche de janvier
ÉpiphanieLa semaine prochaine, il y aura fête au bureau : le directeur organise un pot. Un pot de départ. Pour fêter son propre départ.
Ne te réjouis pas, il ne prend pas sa retraite et il ne quitte pas non plus l’entreprise, tu ne vas pas t’en débarrasser comme ça. Il part parce que promu. Directeur à l’international. Je te dis pas le montant de ses appointements mensuels et des petits à côté qui vont avec pour ne pas choquer. Par exemple, la facture de ce fameux pot de départ, elle passera direct en note de frais, ne t’inquiète pas pour lui.
À peine avais-tu reçu le mail collectif d’invitation qu’un second mail arrive sur ton ordinateur. Tu n’en crois pas tes yeux. La secrétaire dudit directeur nous informe aimablement de l’ouverture d’une enveloppe de dons pour lui faire un joli cadeau. À lui le cadeau, pas à elle.
Alors, on est bien d’accord : participer à une souscription à l’occasion d’un vrai départ ou encore pour envoyer des fleurs au mariage ou à l’enterrement d’un collègue - surtout si tu ne l’aimais pas -, tu le fais avec plaisir. Mais demander aux agents d’entretien, aux secrétaires ou aux assistants de se cotiser pour honorer un gars même pas agréable qui gagne dix fois leur salaire au bas mot, ça te laisse carrément pantoise.
Comme tu es rancunière et que tu détestes ce type qui t’a fait un certain nombre de crasses au cours des quatre années durant lesquelles il t’a soi-disant dirigée, tu décides de faire la grève de la subvention. Et tu insinues perfidement dans les couloirs, au self, à la machine à café, que c’est lui-même qui a suggéré la levée de fonds participative.
Donc, tu ne paies pas. Et tu ne réagis pas davantage aux trois messages de relance qui t’informent que, l’achat du joli cadeau étant imminent, tu ferais mieux de te grouiller un peu pour avoir la chance d’en être. Tu joues la morte mais tu ne vas pas t’en tirer comme ça. On te prévient alors, toujours par mail, c’est tellement plus personnel, qu’il faut impérativement passer au bureau des hôtesses d’accueil pour signer la carte de vœux qui lui est destinée. Mais discrètement, n’est-ce pas, c’est une surprise.
Tu te contrefous de signer ladite carte, d’autant que tu n’as même pas contribué au joli cadeau, je te le rappelle. Mais un matin, à ton arrivée au bureau, on te happe sans te demander ton avis et on te met, presque de force, un stylo dans la main.
La carte est gigantesque. Elle représente un oiseau exotique plutôt moche, avec de grosses serres, tu ne comprends même pas la signification du symbole, ou plutôt tu as peur que ton mauvais esprit te la fasse comprendre de travers. Et tu constates avec stupeur que plusieurs collègues, passés avant toi, ont rédigé à son intention d’interminables paragraphes singulièrement élogieux alors que tu sais parfaitement, de leur propre aveu, qu’ils le prennent pour un clown incompétent.
Tu te tortures pour trouver une formule passable. Tu finis par écrire « En souvenir de nos symposiums du vendredi », en t’abstenant de préciser « où je me suis copieusement emmerdée chaque semaine ». Puis tu ajoutes « Bon vent », comprendre « Bon débarras », en sachant que lui y verra un encouragement sincère pour la poursuite de sa brillante carrière. Tu es un peu tentée de signer non pas par ton prénom mais par les lettres DTC, pour « dans ton cul », mais tu te dégonfles par pure lâcheté.
Tu vas au pot, bien sûr, tu ne manques jamais une occasion de boire gratos. Du coup, tu te fades le discours d’adieu émouvant par lequel il explique que ce moment n’est pas si triste puisqu’il restera non loin de nous. Ça te met quasi les larmes aux yeux.
Non pas parce qu’il part. Parce qu’il reste.
Puis il déclare solennellement avoir aimé travailler avec tous et avec chacun. Jusque-là, tu suis à peu près avant qu’il n’insère un saugrenu « l’homme est un animal qui s’habitue à tout » qui te perd complètement. Tu récupères le fil lorsqu’il poursuit par un feu nourri de compliments hirsutes. Sur le lieu qui nous accueille : « Quelle belle salle ! » Sur le mémoire que nous venons de produire collectivement : « Quel superbe rapport d’activité ! » Sur les étudiants que nous recrutons en masse pour réduire les frais de personnel : « Quels jolis et frais stagiaires ! » Sur le groupe de travail interne nouvellement créé à son initiative : « Quelle formidable cellule de gestion des archives ! » Sur les cadeaux qui l’attendent : « Quelle merveilleuse et inattendue surprise ! »
Tu en sors tout ébouriffée.
Une fois qu’il a enfin conclu en remettant, avec confiance, son successeur entre nos mains affectueuses, tu fonces direct au buffet pour siffler une coupe de champagne et tâcher d’effacer de ton visage l’ironie insolente que tout cela t’inspire.
Et quand, à la fin de la joyeuse cérémonie, il vient te faire une grosse bise pour te remercier de l’avoir autant gâté, tu le regardes avec un bon sourire et, droit dans les yeux, d’un ton mielleux, tu lui dis : « De rien, vraiment de rien. »