1er février
Sainte-EllaDepuis quelque temps, elle n’arrive plus à se lever le matin. Bien sûr, elle sait qu’elle se couche trop tard. Mais c’est plus fort qu’elle, chaque soir, malgré ses bonnes résolutions, elle ne peut pas s’empêcher de faire durer la soirée pour reculer l’arrivée du jour suivant.
Alors, elle s’occupe, elle tourne, elle bricole. Elle regarde pendant des heures mille bêtises sans intérêt sur son ordinateur. Des émissions télévisées sottes montrant des filles qui comparent leurs robes de mariée, des pâtissiers qui s’affrontent à coups de mille-feuilles ou des décorateurs qui rénovent au rabais des maisons moches pour parvenir à les vendre à des acheteurs gogo. Des diaporamas d’opérations de chirurgie esthétique ratées ou de bébés animaux si mignons. Des vidéos de recettes de cuisine qu’elle ne fera jamais.
Souvent, elle s’endort, le portable en équilibre sur les genoux, se réveille en sursaut, remet en arrière l’émission dont elle a raté l’essentiel. S’endort de nouveau. Se réveille encore, pose l’ordinateur, attrape son téléphone portable, joue à des jeux stupidement addictifs. Puis se rappelle qu’elle n’a pas sorti le linge de la machine à laver et se lève pour l’étendre. Retourne se coucher, se décide à éteindre la lumière. Mais du coup, elle n’a plus du tout sommeil. Rallume, rebranche l’ordinateur, s’assoupit, éteint, rallume pour vérifier qu’elle a bien réglé l’alarme pour se réveiller à temps demain matin. Trois alarmes en fait. À 7 heures, 7 h 05 et 7 h 10 pour être sûre. Regarde l’heure qu’il est pour compter le temps de sommeil qui lui reste : 3 heures du matin, parfois un peu moins, souvent un peu plus. Décale les heures de réveil à 7 h 10, 7 h 15 et 7 h 20, ça n’a l’air de rien mais dix minutes de grâce, en marginal, ça change tout. Puis elle finit par tomber dans un sommeil visqueux.
Quand ça sonne le lendemain, elle néglige la première alerte, bouge mollement à la suivante et se fait violence pour s’arracher du lit à la troisième, désespérée de la journée qui l’attend.
Depuis quelque temps, si elle n’arrive plus à se lever le matin, c’est aussi parce qu’elle n’aime plus son travail. Elle y part de plus en plus en retard, en traînant les pieds et son ennui avec. Elle n’aime pas non plus les gens qui travaillent avec elle. Ceux qui prennent des airs importants pour évoquer des points d’intérêt mineur, qui utilisent, pour parler de choses simples, des mots compliqués, anglais de préférence, qui inventent des procédures, pardon des process, inutiles et qui convoquent des réunions interminables où l’on ne décide de rien mais qu’on conclut invariablement par : « Bon, alors, on fait comme on a dit. »
Ce matin, donc, elle a négligé la première alarme, comme d’habitude, mais aussi la deuxième et la troisième. C’est la sonnerie du téléphone qui la réveille. Elle décroche, articule péniblement « allô » d’un souffle vaseux.
C’est le bureau, on l’attend, il est plus de 10 heures. Que se passe-t-il ? Tout va bien ? La voix pincée d’institutrice de sa directrice lui remet tout de suite les idées en place.
Non, ça ne va pas. Elle est malade. C’est la première fois de toute sa carrière qu’elle fait ce coup-là.
Non, ça ne va pas du tout. C’est une grosse gastro, il y a une épidémie sévère en ce moment. Elle n’a pas trouvé d’excuse crédible plus répugnante et, de fait, elle entend parfaitement au bout du fil le hoquet de dégoût à peine réprimé de sa directrice distinguée, qui n’aime pas parler de ces choses-là. Alors elle enfonce bien le clou, elle donne des détails.
Non, ça ne va pas, mais alors pas du tout, du tout. Elle a vomi toute la nuit et d’ailleurs, elle va raccrocher parce que ça recommence. « Oui, oui, prenez le temps qu’il faut » crie, éperdue d’horreur, sa directrice distinguée à nom à particule.
Elle raccroche et elle se lève, fraîche comme un gardon, enchantée du bon tour qu’elle vient de jouer. Quel jour est-on ? Mercredi ? Pour une gastro, elle doit bien pouvoir tirer trois jours d’absence. En plus, c’est tellement contagieux qu’on sera trop content qu’elles restent éloignées du bureau, elle et sa gastro. En ajoutant le week-end, ce sont donc cinq jours de vacances inattendues qu’elle vient de gagner en quelques secondes.
Elle file à la cuisine préparer le petit-déjeuner qui devrait normalement la révulser. Des œufs, du jus d’orange, un yaourt avec du miel, elle a vraiment faim. Elle se fait couler un bain et y trempe longtemps sans regarder l’heure, en écoutant à la radio des animateurs dont elle ignorait complètement l’existence.
Ensuite, elle emmène sa gastro au cinéma, étonnée de trouver la salle quasi vide, hormis quelques couples de retraités qui se répètent trop fort à l’oreille les répliques qu’ils ont mal entendues. Puis elles s’offrent une petite balade au parc, sans les enfants bruyants qui sont encore en classe, reniflent des fleurs, s’achètent une glace dans un cornet et un journal de ragots plein d’images et de publicités racoleuses. Le soir venu, elle sort sa gastro au restaurant du coin et prend même un dessert. Elle rentre, se couche aussitôt et s’endort comme un bébé, sans brancher le réveil.
Pendant les quatre jours suivants, qui filent comme le vent, on les voit partout toutes les deux, bras dessus, bras dessous. Au marché, au musée, à la piscine, chez le coiffeur. Elles passent ensemble des heures exquises.
Le soir du dimanche, le cœur serré, au moment de se résoudre à régler de nouveau l’alarme du lendemain matin pour retourner travailler, elle est tout à coup saisie d’un spasme douloureux et d’une nausée violente.
Zut.
Cette fois, elle l’a.