3. Léo

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3. Léo Comment leur expliquer le petit être recroquevillé dans un coin de la cellule capitonnée. À dix-sept ans, Léonore doit faire trente kilos toute mouillée. Toutes les données de son parcours ne sont pas annotées dans le rapport succinct que j’étudie. En filigrane se retrouvent les abus d’un oncle à six ans, des parents aimants mais peu présents, un physique ingrat. Les chainons d’une jeune existence banale somme toute. Pourquoi une première tentative de suicide à huit ans ? Les causes ne manquent pas. Puis vient la succession d’actes violents, la délinquance, un soupçon de drogue, les automutilations. C’est après avoir agressé au compas un collégien de sa classe qu’elle se retrouve en isolement sensoriel. C’était ça ou la tôle. Le gamin y a perdu un œil et plusieurs points de suture vont le défigurer à vie. Je rentre dans sa cellule à pied nu, vêtu d’un training informe. Pas d’objet coupant. Rien ne pouvant servir d’arme. Les gardiens sont intransigeants. – Elle est vraiment imprévisible me préviennent-ils. Comment cette pauvre chose pourrait représenter un danger. La pharmacopée des hôpitaux est dix fois plus abrutissante que les drogues illicites et ils ont forcé la dose. J’aurais pourtant dû me méfier. On l’avait avertie de la venue d’un nouveau psychothérapeute et lorsqu’ils ont ouvert, elle s’est jetée sur moi en me frappant hystériquement de toutes ses forces. Avec son poids plume et l’abrutissement des médicaments, c’était supportable. Je l’ai laissé faire jusqu’à ce qu’elle se fatigue puis on s’est assis chacun dans un coin de la pièce. On est restés comme ça plusieurs heures sans parler, observés par les caméras de surveillance. M’adressant aux parents : – Vous savez, celles avec la petite LED rouge pour qu’on n’oublie pas qu’on est épié en permanence. Bonjour l’intimité ! Je comprendrai seulement plus tard le regard furtif et gêné qu’ils se sont envoyé. Je lui ai demandé : – Ça va mieux ? – Tu veux quoi ? marmonne-t-elle. – Moi, rien, mais toi, tu voudrais peut-être sortir d’ici ? Ma voix n’a pas de profondeur, absorbée par le matelassage des parois. Je commence à me sentir mal. J’ai des hallucinations. Envie de vomir. Ça sent la mort. J’ai chaud. – On en reparle demain. Je ressors KO. Sonné comme un boxeur. Fiasco total, Léonore n’a pas eu un frémissement. J’ai remarqué juste une petite lueur dans ses yeux quand j’ai parlé de la sortir mais je sais qu’à sa place, je ferais l’impossible pour ne pas rester dans cet enfer. – Suppression des antidépresseurs, des anxiolytiques et tout ce qui la lobotomise. Je repasse dans deux jours ! Le gardien note avec un haussement d’épaules et me fait signer le traitement. – Faites gaffe ! Me dit le cerbère avant de me laisser pénétrer dans la cellule capitonnée. Sur la console de surveillance, un fauve tourne en rond. Le regard est encore vitreux mais il y a quelque chose de sauvage, de sournois, de vicieux dans les mouvements. Son comportement a radicalement changé pendant ces deux jours de sevrage. Quand je rentre, elle saute d’un bond le plus loin possible de la porte. Un chat maigre, écorché, teigneux. Je prends ça pour un progrès : je ne me fais pas attaquer ! Je m’assieds et recommence à parler, parler. Parler du dehors. Du trajet pour venir. Des embouteillages. Des cons qui ne savent pas conduire sous la pluie. De la météo pourrie. D’une fille qui riait dans la rue. De la femme que j’aime… Elle écoute, ou plutôt entend, ailleurs, absente. – Re… redo… donne-moi mes médocs ! Elle doit s’y reprendre à trois fois pour parler. Sa gorge est sèche. Sa propre voix la surprend. – Re… redonne-moi mes médocs, j’ai mal. Voix rauque, elle oscille entre agressivité et soumission. Et là c’est nul, très nul mais je me mets à pleurer. Les larmes coulent, jaillissent sans discontinuer. Je ne me contrôle plus. C’est sa souffrance qui s’insinue dans ma tête. Je sens la migraine s’installer. Enserrer mon crâne. – T’as des mouchoirs ? Elle sourit ! Cette boule de nerfs sourit ! – Tu t’crois à l’hôtel ? Quel idiot je fais. Je renifle, ravalant ma morve. C’est salé. Beurk. Mon règne pour un Kleenex. Elle m’avouera bien des années plus tard que c’est cet épisode, la tête d’abruti que j’avais eu en demandant de me moucher, qui lui avait donné envie de me faire confiance ! Heureusement que j’avais fait neuf ans d’études pour obtenir mes diplômes… On a fini par s’apprivoiser, à parler de notre enfance, se dire des petits secrets de nos vies, etc. Dans toutes nos histoires je mettais l’accent sur ce qui était positif, sur tout ce qu’il y avait de bon et de beau dans la vie. La noirceur de son univers ne laissait que peu de place à l’optimisme. Visite après visite, à force d’insister, elle a entrevu la possibilité d’être heureuse. Mais il fallait la faire sortir de sa prison. Déjà pour lui éviter la folie et pour qu’elle puisse ressentir concrètement la beauté de la vie. La direction et les médecins de l’établissement avaient suivi les progrès de ma thérapie et de tels résultats en si peu de temps les dérangeaient un peu. Mais après bien des hésitations et une dizaine de papiers de décharge à signer, ils la laissèrent sortir. À ce moment-là, je vivais avec une chouette fille qui avait fait les mêmes études que moi et qui avait accepté qu’on héberge Léo quelque temps. La responsabilité était énorme. Mais Léo savait que c’était son ultime chance de ne pas finir lobotomisée dans cette clinique. Restait l’instinct morbide, autodestructeur… Étais-je suffisamment conscient que si elle attentait à ses jours, non seulement ma carrière serait détruite mais que j’aurais toutes les chances d’être accusé d’homicide par imprudence ? J’avais assez confiance en la réussite de ma thérapie mais rien n’est jamais sûr à cent pour cent. Je comptais aussi sur sa reconnaissance de l’avoir sortie de sa « prison ». Je l’ai donc installée chez nous afin de lui redonner confiance en la vie en passant quand même, malgré mon aversion, par les euphorisants puis les régulateurs d’humeur pour qu’elle ait une chance de voir du positif dans son existence. Savante chimie palliative. Mais le vrai déclic a été l’amour. Elle rencontra un jeune Martiniquais, véritable réservoir de douceur et d’optimisme. C’est lui qui la sauva vraiment. Il lui fit deux beaux enfants. Deux boules d’amour. – Sa guérison tenait plus d’une succession de circonstances qu’à mon génie thérapeutique mais j’étais à la base du processus et la communauté psy m’avait porté aux nues pour avoir résolu ce cas jugé désespéré. Je n’allais pas les contredire… Bon, ça m’a coûté mon amour, mon amie n’a pas tellement apprécié notre complicité et s’est imaginé des choses. La situation a tourné au vinaigre… Sabine m’a quitté, persuadée que j’entretenais des rapports dépassant le cadre docteur-patiente avec Léonore. Bilan mitigé : une inconnue de sauvée, un amour de perdu. – Désolé pour votre couple mais c’est une jolie histoire, dit le père, j’espère que vous serez aussi efficace pour notre fille ! J’entends un léger buzz. Ça doit être un signal de la cuisine car la femme nous invite à passer à table.
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