Première partie-4

2000 Mots
S’il avait pu laisser se faire tout de suite la rupture, accepter ce qui surgissait, accepter cette humiliation, plutôt cette humilité : parler avec son cœur et ses tripes, donc oser les dérisoires « beaux sentiments », puisque c’était tout ce qui lui restait, sans force, sans idée, sans clarté d’aucune sorte… Ils lui auraient évité au moins cet inconcevable impair, parce que sa main dans sa panique est allée tirer leur carte postale de son veston, et qu’il est déjà en train d’articuler, la voix rauque, qu’il aurait souhaité des circonstances moins tragiques pour les en remercier, et les en féliciter comme elle le mérite… Le silence paraît marquer un accent de stupeur, dont le contrecoup le terrasse : imbécile, parler de cette carte ! Tu n’aurais pu sentir plus tôt, sous l’écriture de Frank, les talents parodiques de Bertrand ! … À votre santé, pour vous remercier de nous avoir ouvert les yeux… Mais on se réjouit pas de vous revoir ! Il se racle la gorge, essaie de repartir dans les condoléances, son incrédulité, son chagrin, mais tout ce qu’il peut leur dire maintenant les indiffère ou les blesse. Ils ne lui disent pas de se taire parce qu’ils sont disciplinés et trop accablés. Parce qu’il leur fait pitié… Ils ont vu en tout cas que leur prof de français n’a rien à leur dire. Il a déçu, il est nul, il peut sortir… Et c’est ce qu’il se prépare à faire, levé avec des mots vagues pour expliquer qu’il n’a pas le cœur à parler aujourd’hui de la pièce de Beckett annoncée avant les vacances. À leur expression de détresse angoissée – il y a des visages proprement affolés –, il voit la faute capitale, et, marchant vers la porte, essaie encore de lâcher le « venez donc prendre un verre avec moi » qui lui est revenu sur les lèvres, mais c’est au-dessus de ses forces. Dans le couloir désert il est arrêté, cloué de honte. Tous les discours, Aubort, du plus circonstanciel au plus maladroit, une heure de silence même avec eux, auraient mieux valu que cette capitulation, que cet abandon au sens le plus grave désarmant. Tu n’as pas répondu au suicide, Aubort, tu ne l’as pas refusé, tu n’as fourni que la preuve de son ignoble et terrifiant pouvoir, muet, démissionnaire – parfait agent en somme de la « contagion »… Il s’est retourné, il s’est remis en marche ; il voit ses élèves qui lentement rangent leurs affaires, certains déjà debout, leur sac à la main. Il n’ose entrer, et c’est du seuil qu’il leur lance alors des excuses désordonnées, la voix brisée, pitoyable sans doute dans son embrasure, mais si lui-même à son tour, si nu devant eux que les regards qui le fuyaient reviennent sur lui, changés. Anne-Sophie qui arrive à lui sourire, ses yeux bleus rosis de larmes… — C’est pas grave, monsieur… C’est le désastre pour tout le monde aujourd’hui… Mais la vie continue, quoi, alors on fait ce qu’on peut… Les autres qui approuvent en silence – ces adolescents qui l’entourent de physionomies où se lit l’effort de lui transmettre quelque chose de réconfortant, ses élèves au fond du trou qui lui viennent en aide… — Mais vous avez bien fait de revenir… — Ouais c’est sympa… — À demain, monsieur… La sympathie… Ce fond caché, présent, insondable… Il ne savait pas. Toute une dimension, tout un langage, qu’il a confondu avec le copinage, la démagogie… QUE cette vieille peur puisse revenir dans un moment pareil, car c’est bien elle, petite trouille de minable marchant vers le bureau directorial, de subordonné à l’essai prêt à se mouler de toutes les façons qu’on voudra, pour ne pas déplaire, ne pas perdre son poste… Oui minables, cette sueur à la nuque, ce doigt glacé sur la sonnette… Or, peut-être est-ce moins pour le poste qu’il veut se défendre bec et ongles, que pour rester, seule chance – mais tu vois bien que tu délires, lâche – de réparer, de se racheter ?… Poignée de main inattendue, prié de s’asseoir, Fillettaz fatigué mais avenant… — C’est idiot, M. et Mme Fiaugères m’ont tellement parlé de vous que j’étais convaincu qu’ils avaient pris, ou allaient prendre contact avec vous, d’où ma négligence. J’aurais dû évidemment vous avertir du drame pendant les vacances. Veuillez m’en excuser… — Mais ce n’est rien… Bientôt l’attaque… — Je suppose que cela n’a pas dû être facile pour vous de reprendre la classe dans de telles conditions… Approuver, mots vagues, trop heureux qu’il ajoute aussitôt, d’une voix plus basse, presque familière : — Pour ma part, je vous avoue que je ne me suis jamais senti si à côté de la plaque qu’en m’adressant à ces élèves cet après-midi… On ne sait que dire, n’est-ce pas ? — Je les ai trouvés très accablés en effet… Il y a de quoi… Ne rien trahir… — Le jeune Fiaugères parlait un peu à la maison du Gymnase, de ses camarades, de ses maîtres, avec lesquels il s’entendait bien… D’après ses parents, nous avons contribué à, comment dire, préserver plus longtemps leur fils contre ses funestes penchants. Ils ne m’ont pas donné de détails, mais j’ai pu apprendre qu’il était suivi par un spécialiste depuis longtemps. Vous le saviez ?… — Pardon ?… il était suivi, un garçon si présent, si sportif, si régulier ? Cette dégoûtante façon d’accentuer sa surprise, comme s’il fallait encore souligner le caractère imprévisible pour quiconque de ce drame… — Avec des intermittences assez courtes, il allait chez un psychiatre une fois par semaine depuis le début de son adolescence… — Sait-on s’il avait fait des tentatives ? Incapable de ne pas souhaiter une réponse affirmative, parce qu’à l’imprévisible s’ajouterait l’affreuse « excuse » de l’insurmontable… Fillettaz qui desserre à petits coups le nœud de sa cravate… — Je me suis aussi posé la question. M. et Mme Fiaugères ne m’ont pas parlé de tentatives mais, tout à fait entre nous, j’ai cru sentir chez eux quelque chose de, de préparé, un peu comme des gens frappés par le deuil d’un parent depuis longtemps malade… Je ne me permettrai pas de remettre en cause leur profonde souffrance, mais j’ai été frappé de leur sérénité. Ou de leur force de caractère, je ne sais pas. Des gens très pratiquants, très dignes… Il est vrai aussi qu’ils ont deux autres enfants plus jeunes, et que ce n’est pas le moment de se laisser aller… Qui ôte encore ses lunettes, masse ses paupières… — Enfin pas le moindre grief contre nous, bien au contraire. À votre propos particulièrement, monsieur Aubort, M. et Mme Fiaugères ont tenu à exprimer leur reconnaissance. Bertrand aimait vos leçons de français, où il excellait, si j’en crois son dernier bulletin : 8,4 à l’année, c’est remarquable… Il est vrai qu’il lisait beaucoup, m’ont dit ses parents, il écrivait des poèmes, des contes, toutes sortes de choses, qu’il vous montrait, bien entendu… — Non, il ne m’a jamais rien montré de tel… On y arrive… — Vraiment ? D’habitude les élèves qui écrivent aiment bien avoir l’avis de leur professeur de français… Le ton déjà plus incisif, penché soudain pour se saisir d’une enveloppe cartonnée à l’extrémité de son bureau… — M. et Mme Fiaugères ont trouvé ceci sur la table de leur fils. Il s’agit d’un travail sur Ramuz, un concours d’été que Bertrand vous aurait remis si, enfin vous me suivez… Les parents tiennent à ce que vous en fassiez la correction. Sans aucune complaisance, ont-ils précisé. Bien sûr, je leur ai dit que vous y consentiriez… Comme vous savez, je ne suis qu’un scientifique qui ne connaît rien aux belles-lettres, mais ce que j’ai lu de ce travail m’a laissé songeur… Comme s’il avait besoin encore de cette pause, feuilletant le dossier, pour l’achever… — Le titre, déjà : « Phénoménologie de la mort dans La Grande Peur dans la montagne »… Impressionnant. Mais au vu des circonstances, on ne peut que s’interroger sur, disons, l’opportunité d’un tel sujet de réflexion. Passer l’été là-dessus, à dix-huit ans… Je m’empresse de répéter que M. et Mme Fiaugères n’ont pas cherché à incriminer quiconque, mais je ne peux pas exclure tout à fait que leur désir de vous faire lire ce texte soit une sorte de… de façon de vous poser certaines questions… de mise en garde pour la suite de votre carrière… Bien sûr, après coup ce genre de réflexion est assez facile, et il est clair qu’on ne saurait prévoir toutes les conséquences de ce qu’on fait lire ou étudier en classe, je le leur ai bien expliqué. Du reste, ce sujet, c’est bien lui qui vous l’avait proposé ? Le soulagement qu’il y aurait à tout laisser aller, à tout reconnaître, la tête sur le billot… Mais cette question insidieuse, dont ce sournois connaît parfaitement la réponse, mais ce sourire, mais cette façon de l’accuser sans l’accuser… — Au contraire, monsieur le directeur, s’entend-il répliquer avec âpreté. C’est moi qui l’ai conçu et proposé à l’ensemble de la classe, avec deux autres sujets d’analyse à choix, « L’exotisme dans Les Fleurs du mal » et « Vision de la modernité chez Flaubert », si je me souviens bien. Je ne savais même pas que Bertrand souhaitait rédiger un concours d’été. Il me parlait très peu, vous savez, il ne me parlait même pas du tout, et c’est bien ce que je déplore à un degré que vous n’imaginez pas… Fillettaz décontenancé, reculant dans son fauteuil, lui poussé plus loin, ou plutôt emporté : — Maintenant j’aimerais savoir si vous m’imputez une part de responsabilité dans le suicide de Bertrand Fiaugères. Parce que si c’est le cas, je vous demanderai de l’exprimer clairement et par écrit, de façon que je puisse prendre mes dispositions… Ce sursaut, ces protestations de maraudeur débusqué, voyons cher monsieur, mais comment pouvez-vous, toute ma confiance, ce malentendu… — Excusez-moi, mais ce drame, cette chaleur… On a tous les nerfs à fleur de peau… Joie d’avoir marqué un point, de le laisser à son malaise, à ses effusions pour en sortir… — Croyez que je compte sur vous. Doublement même, puisque vous êtes à la fois conseiller de classe et maître de français, donc le mieux placé pour connaître vos élèves… C’est vous qui serez en première ligne pour soutenir la classe dans cette épreuve… Et je n’ai pas le moindre doute sur votre capacité à y réussir… Ventre plombé de nouveau en prenant l’enveloppe cartonnée… — J’ai dit aux parents que vous le leur retourneriez d’ici à l’automne. Attendez de vous remettre un peu… La poignée de main plus appuyée que tout à l’heure, mais le fond de son œil est blessé, furieux même… PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA MORT DANS LA GRANDE PEUR DANS LA MONTAGNE, DE C. F. RAMUZ Par Bertrand Fiaugères, Gymnase Edmond-Gilliard, 2A À l’attention de M. François Aubort Coups profonds dans la poitrine, lents, douloureux, face à ces lettres dactylographiées sur la première page du dossier, qui compte une trentaine de feuillets… Page 3, en épigraphe : Il vit qu’il y avait toujours là-haut ce plafond comme de la terre jaune, comme une grande plaine d’argile vue à l’envers, mais ensuite l’air était libre, en même temps que plein d’une obscure lumière. La Grande Peur, Le Livre de Poche, p. 166-7. Pire, ce sera pire que tout ce qu’il imaginait… Page 5, la « table des matières » : I. Introduction : le roman phénoménologique II. Perception de la mort imminente III. Perception de la mort présente IV. Intuition d’un après ? V. Conclusion : la montagne comme figuration de la condition humaine Pire, et préférable, parce que tout sera dit, avec la netteté, la franchise d’un acte d’accusation – et il saura où il en est, lui Aubort, et personne d’autre… Car, en effet, qu’est-ce que cette obscure démarche, que ce projet, sous couleur de « correction sans aucune complaisance », de lui faire mesurer sa part de responsabilité, de lui faire de « bravo » en « excellent » attester un talent exceptionnel, forcément, un avenir brillant qu’il a contribué à perdre, en somme de l’accuser et de le punir tout à la fois ? De quel droit ? De quel obscur besoin de l’accabler, et de s’accabler soi-même encore davantage ? À moins qu’il ne se trompe de bout en bout, que cette demande n’émane que du seul souci d’honorer une supposée dernière volonté ? Or, dans un cas comme dans l’autre, comment répondre à un mort qui a choisi de ne pas attendre de réponse, comment lui adresser des louanges sans se poignarder à chaque mot, et surtout sans profaner le silence si terriblement voulu ? Lui faire jouer ce rôle grotesque de pion psychopompe, poursuivant de ses gloses une âme déjà de l’autre côté du soleil… Non, regarder sa faute, en être aveuglé, réduit en poussière, mais c’est en lui que ce procès sera fait. En lui seul face à la mémoire de Bertrand Fiaugères – et face aux élèves… Comme devant les insinuations de Fillettaz, la réponse lui est pour ainsi dire dictée, J’espère donc que vous ne m’en voudrez pas, Madame, Monsieur, si je ne peux faire abstraction des circonstances, et vous restitue ce texte sans aucune annotation. Mais c’est bien volontiers que je vous rencontrerai si vous souhaitez en parler avec moi, ou évoquer toute autre question concernant Bertrand, dont la disparition nous laisse tous… son brouillon surchargé de mots laissés sans qu’il ait pris le temps de les finir ou de les raturer, des points trouant le papier – quelque chose de traqué, d’accablant, mais il y a aussi cette véhémence des lettres beaucoup plus penchées qu’à l’ordinaire, anguleuses, agressives, presque méconnaissables : une écriture déboussolée, il le voit bien, cependant moins fugitive que pressée, cinglant vers quelque chose de précis à la fois et d’obscur – un combat, un duel, où l’adversaire n’est pas encore visible…
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