Chapitre 1-3

1998 Mots
– Président, je crois que nous avons fait le tour de la question ? Un repas aux frais de vos adhérents… comment vous les appelez déjà ? Volontaires et obligatoires ? C’est bien ça ? Un repas de ce type ne se justifie plus. Je vous laisse à vos lourdes responsabilités et vous remercie de cet entretien franc et direct. Voici ma carte, vous pouvez me laisser un message au numéro indiqué, si besoin. Et Lecoanet le saluant de la main retourne vers la préfecture. Le président en reste sidéré et incrédule. Un flic qui crache sur un excellent repas, il n’a encore jamais vu ça. * * * Depuis le début de la matinée, au vieux port de Bourg, sous la protection d’une dizaine de gardes mobiles, les plongeurs de la Marine nationale ont rapporté les fûts qu’ils ont pu récupérer en attendant de les charger ensuite sur la barge militaire réquisitionnée en aval. Les rotations de Zodiac intriguent la rare population qui met le nez dehors, mais la présence des policiers en armes qui se relaient autour du débarcadère dissuade de s’en approcher. Ce qui n’empêche pas les écologistes d’être à pied d’œuvre. D’autant que le groupe a reçu le renfort, depuis 24 heures, de deux spécialistes de la CRIIRAD, des anciens de Greenpeace, qui ont une solide expérience des opérations commandos. Revêtus de combinaison orange fluo, avec le sigle radioactif dans le dos, ils passent sans hésiter le cordon policier, visiblement autorisés à pénétrer sur le site. D’ailleurs, personne n’esquisse le moindre mouvement à leur encontre, ce qui leur laisse le temps de promener leur compteur Geiger autour et au-dessus des fûts… Stupeur devant l’affolement de la machine, avec prise de vue vidéo simultanée en caméra cachée. Le cliquetis intense que le compteur dégage alerte deux des policiers qui préviennent leur chef, de retour d’une opération pissotière-café. Il n’a reçu aucune instruction quant à ce genre d’intrusion, sans doute jugée inconcevable ; il s’avance vers le couple au compteur Geiger. – Qui vous a autorisé à… ? Se sentant en danger, les deux jeunes gens tentent de s’échapper, et dans la bousculade abandonnent le compteur créant ainsi une courte diversion leur permettant de s’enfuir. Les policiers ont un ordre très précis : garder le chantier. Le chef n’engage donc aucune poursuite envers les deux fuyards. Il se contente de signaler l’incident à la préfecture dans un sobre SMS, si anodin, qu’il n’y provoque aucune réaction. – Dites, chef, ça faisait un drôle de bruit, leur machin, là, tout à l’heure. Comme une crécelle, presque. Ça débitait, fallait entendre, pas vrai les gars ? Trois autres gendarmes qui ont assisté de près à la scène, confirment. Le jeune continue : – C’est bien un compteur Geiger, ce truc, chef, on en a eu à l’entraînement l’année dernière ? – Ouais, ouais, une sorte de truc comme ça… – Et dans les fûts, y a quoi ? On dit qu’ils viennent de la centrale… – On dit n’importe quoi ! – Attendez, chef, sur les combinaisons du couple y avait le même dessin que sur les fûts, même un peu effacé, on le reconnaît bien… c’est signe que c’est radioactif, non ? – Tu vas pas t’inquiéter pour deux zozos qui sont venus avec leur gadget, non ? – Quand même chef, quand même : on est là, juste à côté… et les copains qui ramènent les fûts ils les remuent comme ça… – Ils ont des gants, des gants spéciaux, t’as bien vu, non ? – Des gants, des gants… – Oui, des gants. T’as pas suivi les actualités, en Bretagne ? Les écolos ils ont même pas de gants pour ramasser leur goudron ! Allez, allez, on ne discute pas les ordres. Surveillez mieux ce quai, qu’on n’ait pas une autre mauvaise visite. Et ne vous laissez pas surprendre encore une fois. D’ailleurs la plate arrive, au boulot les gars ! Effectivement la barge kaki est en vue. Six hommes à son bord, avec toujours leur tenue de plongeurs. Une vingtaine de fûts bien rangés sur la plate-forme et ficelés laissent largement la place pour y ajouter les douze du quai. Sous cette escorte attentive, les bidons sont chargés sur l’embarcation militaire, soigneusement attachés puis bâchés, eux aussi. La barge avec seulement quatre hommes à bord et deux Zodiac d’escorte, descend la Dordogne pour aller remonter la Garonne. L’eau semble de la boue, le vent fait rouler la barge. De la rive droite, où ils se sont mis en observation, les antinucléaires peuvent la suivre à distance jusqu’à la voir passer sous l’autoroute et le pont d’Aquitaine, puis s’engager vers les bassins à flot de Bacalan, plus ou moins désaffectés. – On dirait que l’ancienne base sous-marine rempile ! Commente l’un des observateurs. – L’ancienne base sous-marine ? Demande le gars de la CRIIRAD, soudain très motivé. – Un cadeau des Allemands en 44. Comme partout, indestructible, parce que réalisée par des entreprises du cru, de première… Même les Américains n’ont pas pu la détruire… – Sûrement les descendants des ouvriers des merdes à Vauban, t’as vu qu’on en a deux sur l’estuaire ? – Bah quand le bâtiment va, tout va… et si en plus on ne se pose pas de question éthique ! – T’as raison. En tous tas, cette saloperie en béton armé, on n’a jamais pu rien en foutre. Tous les architectes chargés de sa réhabilitation s’y sont cassé les dents. – Comme partout ! – Et ici, même les groupes de Death Metal ont renoncé à s’y produire, tu vois le genre ? – Ouais. Grave… – Allez, t’es sympa, on t’offre une excursion gratuite ! Ma main au feu que c’est là qu’ils regroupent toutes ces saloperies. * * * A Paris, le même matin s’est tenu à l’Elysée, le conseil des ministres hebdomadaire, en présence du président de la République. Il succède à plusieurs conseils restreints où les ministres concernés ont tout de même accepté de venir, tous particulièrement fâchés d’avoir interrompu leurs vacances de fin d’année. Avec pour la plupart des retours inopinés en avion où ne restaient disponibles, en cette période surchargée, que des classes économiques. Les 8 à 12 heures de vol ont été pour beaucoup une épreuve insoutenable : comment ces conditions de transport inhumaines peuvent donc encore exister à l’aube du troisième millénaire ? Certains en demeurent encore ankylosés et attendent somnolents la communication de Dominique Voynet sur l’état de la marée noire, comme on le lui avait demandée deux jours auparavant. Mais la situation a très vite évolué, les deux tempêtes cumulées qui ont traversé le pays et frappent encore nos voisins à l’Est, ont donné depuis la priorité aux dégâts terrestres. D’ailleurs Strauss-Kahn ne se prive pas de remettre son homologue à l’Environnement à sa place. Mais elle est aussi en charge de l’aménagement du territoire et, à ce titre, a son mot à dire sur les tempêtes. Une violente altercation entre les deux ministres oblige Chirac à une intervention musclée en faveur de Voynet. Indépendamment de son seul et dernier plaisir de jeter de l’huile sur le feu, en ces temps de cohabitation, il n’a jamais pu encaisser ce Strauss-Kahn, qu’il trouve puant de suffisance, d’autosatisfaction. Et puis il n’aime pas les gens qui ont un œil mort. Il ne sait lequel fixer, ça le déstabilise. Le Président ne peut s’empêcher de penser qu’un demi-regard cache forcément quelque chose. La veille déjà, dans un conseil interministériel de crise, en l’absence du Président, ça avait été très dur. Lorsque Voynet aborda la question de Braud-Saint-Louis, elle s’était faite déjà renvoyer dans les cordes par un DSK vindicatif. – Toi, tu vas torcher tes mouettes mazoutées et tu nous laisses les choses sérieuses… Voynet ouvrit de grands yeux, espérant avoir mal entendu. – L’euro, le bug de l’an 2000… j’ai le passage au troisième millénaire à gérer, moi, s’était flagorné l’autre. – Rien que ça ! bougonna Voynet dont la communication sur le nucléaire avait été aussi rapidement passée à la trappe, je vous rappelle quand même que je suis en charge de l’aménagement du territoire et qu’à ce titre la sécurité des centrales nucléaires relève aussi de ma compétence. Gros rire d’Allègre : – Tu vas bientôt nous dire que si la centrale à Bordeaux est sous la flotte c’est de notre faute, qu’on a fait exprès d’augmenter le niveau de la mer en pissant dedans ? – Précisément, c’est sans doute une des raisons… – N’importe quoi, pauvre idiote ! DSK a raison, vas donc torcher tes mouettes… Jospin eut bien du mal à ramener le calme autour de la table et leva les yeux au ciel. – Avançons, avançons, demanda-t-il, exaspéré par ce crêpage de chignon. * * * Les deux morceaux de l’Erika, le pétrolier coulé à proximité de Belle Ile le 14 décembre, sous la violence de la première tempête, crachaient tant et plus leur pétrole encore anonyme. Malgré les conditions extrêmes, la mer restant forte et agitée, le pompage avait pu se prolonger jusqu’au 23 décembre. Mais les nappes de goudron continuaient à dériver, parfois indécelables à l’œil nu, enfoncées de quelques centimètres dans l’eau. Et c’est à la même date qu’elles atteignirent la côte du Finistère sud, puis les îles de Groix, Belle Ile, Houat, Hoëdic, Noirmoutier. La tempête qui survint à deux heures du matin sur le Finistère décupla le phénomène. Les côtes, jusqu’à présent peu touchées, furent recouvertes par le goudron. C’est cette pollution, aggravée par la tempête, sur les côtes de Bretagne, qui avait obligé la ministre de l’Environnement à revenir de ses vacances à la Réunion : aucun autre collègue du gouvernement, à commencer par son chef, ne voulant interrompre les siennes. La majorité plurielle fut parfois bien singulière… Les images de la marée noire se superposaient à celles des dégâts des tempêtes cumulées, dans cette inflation de désastres. Aussi les risques d’accident nucléaire passèrent aisément en arrière-plan : les journalistes n’eurent même pas l’impression de s’autocensurer… On ne pouvait pas être sur tous les fronts et le saccage de la forêt de Brocéliande plus le mazout… ça occupait les rédactions, déjà réduites en cette période. Le déploiement de centaines de bénévoles pour nettoyer les côtes, en toute méconnaissance du danger représenté par ce goudron sans fiche signalétique, dégueulé par un tanker pourri, faisait la une de l’actualité, les oiseaux qu’on lavait prirent le devant de la scène. L’avocat de Total remplit les écrans de sa tranquille assurance, certain de son impunité future et garanti par la masse de pognon qui l’épaulait. En face la petite Corinne Lepage ne faisait pas le poids et encore moins les élus locaux bretons désemparés qui ne virent qu’une fois de plus le naufrage de leur pays et n’apercevaient aucune lueur d’espoir malgré les assurances d’un gouvernement complètement dépassé par les intempéries. Les nappes et boulets envahissaient la côte sauvage. Toute la côte, jusqu’à Quiberon, puis sur Belle Ile, et ces îles si facilement oubliées, Houat et Hoëdic se retrouvèrent asphyxiées d’un résidu de pétrole dont personne ne pouvait encore dire ce qu’il était exactement : il fallut d’ailleurs plusieurs semaines avant de confirmer aux nettoyeurs bénévoles qu’ils venaient d’ingurgiter probablement assez de gaz cancérigènes pour en garder des séquelles toute leur vie. Mais, après tout, comme le dira le porte-parole d’une multinationale pétrolière, personne ne les obligeait à venir jouer les boy-scouts de la nature… Quelle idée avait eu la ministre de s’acheter cette maison à Groix ! Certes le voisinage était choisi, trié : Renaud, Eva Joly… Ils avaient tous ensemble, un soir animé, laissé leurs noms gravés sur une table du mythique caboulot Ty Beudeff, dame ! Pendant sa visite sur place, on lui fit comprendre qu’elle allait avoir du mal à profiter de sa villégiature. Mais la hargne des habitants ne tint pas longtemps devant la submersion du chagrin et du désespoir. Tous ceux qui la connaissaient savaient qu’il ne fallait pas lui contrarier sa vie privée… et sa malheureuse intervention qui avait inutilement blessé les victimes de cette marée noire, « ce n’est pas la catastrophe du siècle », sonna plus comme un geste d’abandon que comme une provocation, aux oreilles d’une population qui avait déjà trop subi ces pollutions et savait par expérience, qu’elle ne devrait pas attendre grand chose des autorités. De plus la ministre verte n’était déjà plus à la une des actualités… * * * En faisant le point avec sa divisionnaire, Lecoanet apprend qu’en Alsace aussi, on est confronté à un risque nucléaire. Nelly a mis Claire, jeune stagiaire tout juste embauchée, sur le suivi de la première tempête, qui a touché l’Est du pays, en se renforçant au fil de son avancée, le dimanche 26 au matin. Un malheur ne vient jamais seul : une secousse sismique d’amplitude 5 à 6, semble-t-il, les rapports sont restés flous, a d’autre part touché la zone de la centrale de Fessenheim, affectant le canal du Rhin dont l’eau assure le refroidissement. Sur place l’inquiétude grandit. D’autant plus, lui confie Nelly, que la centrale avait été construite, elle aussi, en dessous du niveau du canal… Cette révélation laisse muet le lieutenant. Bonne année aux commandants Némo de la fin du millénaire ! 1. Service central de protection contre les rayonnements ionisants, fondé en 1956 par le professeur Pellerin qui l’a dirigé jusqu’en 1992. Voir Bonus, en fin de volume. 2. Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale. 3. Guépéou et STASI : polices secrètes d’URS et de l’ex-RDA 4. Voir Bonus, en fin de volume.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER