L’auteur à ses contemporains

1024 Mots
L’auteur à ses contemporains Minuit sonne. Le 15 septembre expire. Ma cinquante-deuxième année commence. C’était l’époque que j’avais fixée au travail que j’entreprends aujourd’hui. Quand on a vécu un demi-siècle, surtout quand on a beaucoup vu, beaucoup observé, beaucoup senti, on peut parler savamment de la vie, et l’on n’a plus grand temps à perdre pour écrire la sienne. Mais pourquoi écrire la sienne ? me dira-t-on peut-être. Ah ! pourquoi ? Ma réponse à moi, et pour mon propre compte, est que cela me fait plaisir. La puérile ambition d’aller à la postérité, cette gloriole enfantine qu’on attache à ce qu’on dira de nous quand nous ne serons plus, ne m’ont point mis la plume à la main. La prétention d’instruire et de sermonner les hommes encore moins. Je sais à quoi aboutissent ces grandes et augustes entreprises. J’ai voulu tout simplement réunir sous mes yeux, et dans un même cadre, mes plaisirs et mes peines passés, mes malheurs, mes erreurs, mes passions et leurs suites ; le bien et le mal que j’ai fait et que j’ai reçu ; les variations de ma destinée, et les causes de ces variations : en un mot, j’ai voulu avoir ma vie devant mes regards, comme on y met son portrait fait à différentes époques de son existence. Voilà pourquoi j’ai entrepris cet ouvrage. D’après cet aveu, on me demandera encore pourquoi je ne le garde pas pour moi et quelle est ma raison pour le mettre au jour. À cela je réponds que c’est mon secret. Le devine qui pourra ; me lise qui voudra ; je n’en irai pas moins mon chemin ; et, dans le cas où j’aurais quelques lecteurs, je vais leur dire un tout petit mot de cet ouvrage. Lecteurs bénévoles, Il s’agit ici d’une histoire vraie, et non pas d’un roman. Je dois faire sentir la différence immense qui existe entre un romancier et un historien. Le romancier se crée un héros ou des héros, une héroïne ou des héroïnes, qu’il promène au gré de son imagination partout où cette magicienne voudra les conduire. Les héros ou les héroïnes de l’historien sont tous créés et ne peuvent se promener ailleurs que dans le cercle de leur véritable existence. Le romancier, pouvant fabriquer les évènements, les place suivant le besoin qu’il en a : il les agrandit, il les atténue à sa volonté pour ralentir ou fortifier l’intérêt. L’historien trouve les évènements tout faits ; il ne peut ni les arranger, ni les modifier, ni les placer, ni les déplacer à son gré. Il doit en suivre régulièrement la série. Tout doit être vrai, quand même tout ne serait pas vraisemblable. Le romancier se débarrasse de ses personnages quand il n’en sait plus que faire, et termine son roman où et quand il lui plaît. L’historien ne peut tuer ni faire vivre personne à sa fantaisie. Il lui faut les extraits de baptême, ainsi que les certificats de vie et de mort de tout son monde. Enfin, jusqu’au style, qui est à la disposition du romancier, devient une entrave pour l’historien, ainsi que la morale. Le premier donne à ses acteurs les principes, le sentiment, le caractère, le langage qui lui conviennent le mieux. L’autre, qui ne peut rien inventer, est contraint de suivre ses modèles comme un peintre dont la tâche est de faire des portraits ressemblants. Il résulte de ce que je viens de dire qu’une histoire telle que celle-ci ne doit point être lue de la même manière qu’un roman, par la raison qu’elle n’a pu être faite de même. Ceci ne s’appelle point demander ni faveur, ni indulgence ; c’est tout naturellement faire observer que ce n’est point un roman, mais ma véritable histoire que je mets au jour, et que je ne dois être jugé ni sur l’invention, ni sur le style, parce que je ne saurais avoir le mérite de la première, et que la plus grande naïveté, la simplicité la plus frappante doivent présider à l’autre qui devra souvent être prolixe, minutieux, et même faible suivant les sujets. Que si dans le grand nombre des aventures sentimentales que contient ce livre, il s’en trouve quelques-unes tracées avec un peu de chaleur et un peu d’abandon, je ne m’en accuse ni ne m’en justifie. Les retrancher ou les modifier blessait également les lois imposées à l’histoire, dont le premier devoir est d’être fidèle. Que si l’on me disait durement qu’il vaut mieux blesser la fidélité historique que les mœurs, je répondrais hardiment : Brûlez donc Suétone, la Nouvelle Héloïse, les Confessions de Jean-Jacques, etc. Brûlez donc les trois quarts de ce qui a été écrit : brûlez Montaigne lui-même, et renouvelez l’incendie d’Alexandrie. Que si l’on s’obstine inquisitorialement à me faire un crime énorme de mes petites esquisses de boudoir, je dirai philosophiquement : Parve, nec invideo, sine me, liber, ibis in ignem. OVID. Livret, brûle sans moi, fort peu je m’en soucie. Mais non, nous n’en viendrons pas là. Mes contemporains, aussi sages que moi, et dont un grand nombre me reconnaîtra sans doute, diront qu’elle est bien peu de chose la morale qu’on voudrait puiser dans les livres ; que les sources de la morale sont dans le cœur et dans la raison ; qu’enfin mon livre, qui ne saurait être dangereux, sera passable, si l’on y trouve de l’aliment pour la curiosité, de l’intérêt pour le sentiment et de la gaieté pour l’esprit. Il me reste à parler de sa distribution. Dans les premiers volumes, on me verra enfant, adulte et jeune homme. J’y serai tour à tour écolier, étudiant en médecine, élève de peinture, et puis rien du tout, excepté amoureux. J’arriverai ainsi jusqu’à l’âge de vingt-deux ans, époque de mon entrée au théâtre. Les derniers m’offriront comme comédien, voyageur, auteur, époux, etc. Mais toujours soumis à l’empire de ma passion favorite, de l’amour qui se rit de mes cheveux blancs, et qui, grâce à la compagne qu’il a dit à l’hymen de lier à mon sort, a juré par le Styx de ne désemparer mon cœur qu’à mon dernier soupir. Encore, quand je fixe mon épouse, je l’entends, ce dieu, dire tout bas que cela n’est pas bien sûr : Que la mort quelquefois n’éteint pas son flambeau, Et qu’on peut soupirer par-delà le tombeau. NOTA.– Beaucoup de portraits d’hommes célèbres, ou dignes de l’être ; une galerie assez piquante de femmes de tous les âges, de tous les caractères ; une foule d’anecdotes de tous les genres ; du sérieux, de l’enjouement, du comique, du tragique, de la morale, du sentiment ; une variété infinie, surtout des vérités, dont une grande partie de mes contemporains pourront reconnaître la trace ; tels sont les évènements qui entrent dans la composition de cet ouvrage entrepris dans un dessein dont le lecteur ne tardera pas à saisir l’objet et peut-être l’utilité.
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