Lui...

815 Mots
Arrivé dans le petit bureau du gymnase qui allait désormais lui servir de salle de classe, il ferma la porte et se laissa glisser par terre. Il venait de traverser deux couloirs et de descendre deux volées d’escaliers, mais il se sentait comme s’il venait de jouer la finale d’un tournoi de foot en ayant la gueule de bois. Affalé contre la porte, le grand gaillard de 33 ans se demanda ce qu’il avait bien pu faire de mal dans sa vie jusque-là. Bon, c’est vrai qu’il n’avait pas appelé ses parents depuis un certain temps maintenant, ni participé à un des trop nombreux repas de famille qui ont lieu chaque semaine, ni mis les pieds à l’église depuis plus de 3 mois… Ce n’est pas qu’il n’avait pas envie, c’est plutôt qu’il manquait de temps… Même si du temps, il en trouvait toujours pour ses copines du moment... Les copines, une autre raison pour laquelle il évitait les repas de famille, en fait. Pour ne pas entendre, « et quand est-ce que tu nous présente quelqu’un ?» Ou encore «quand comptes-tu commencer à te comporter en adulte et te décider à chercher à rencontrer quelqu’un qui en vaut vraiment la peine?». De retour au pays pour Noël, il avait eu l’audace de répondre de travers à sa grand-mère avec un «quand les poules voleront probablement!». Il avait oublié où il était pendant une seconde, et il avait failli s’en prendre une en pleine tête. Le lancer de sandale était un art que sa grand-mère maîtrisait avec une précision milimétrique. Il eut un frisson en repensant à son oeil brillant de satisfaction alors qu’elle lui disait, debout au-dessous de lui qui était tombé de sa chaise sous le coup de la surprise, « je ne râte jamais ma cible, tiens le toi pour dit fils!». Chez eux, on ne rigolait pas avec ces sujets-là! Il était le cadet d’une fratrie de 3 enfants, et il était le dernier célibataire. Ce qui ne serait pas un problème, si tous ses cousins en âge de se marier et même ceux, qui honnêtement ne l’était pas vraiment, n’avait pas subitement décidés de se fiancer et de se marier au cours des dernières années! Il était donc officiellement le dernier dans toute la famille à ne pas être fiancé ou même en couple de façon continue. Ça rendait sa mère pratiquement hystérique parce qu’elle ne comprenait pas ce qui n’allait pas chez son Loulou… Pour elle, c’était inconcevable que son fils, tout intelligent, grand, doué, gentil, mais surtout populaire comme il l’était, ne soit pas capable de rencontrer quelqu’un de bien! Même ses cousins gays étaient mariés et avaient pratiquement tous fondés une famille! De son point de vue, Lui ne voyait pas la nécessité de se forcer davantage. Les autres avaient déjà rempli la tâche si on peut dire et il aimait bien son rôle de Tonton. C’était agréable et pas compliqué, même quand son condo devenait un camp de vacances pendant l’été. S’il se mariait où allaient-ils tous pouvoir larguer leurs petites merveilles pendant qu’ils partaient en vacances hein!? Lui prit une grand inspiration, s’étira en baîllant et se releva du sol d’un bond. Il roula ses épaules et tapa dans ses mains pour se donner du courage et ouvrit la porte de son bureau. Avant de sortir, il brancha son téléphone au haut-parleur et démarra sa liste de lecture spécial "motivation". Alors qu’il se dirigeait vers la réserve du gymnase, les premières notes de la chanson "Longue vie" envahirent le gymnase, comme pour lui remonter le moral après cet affreux évènement. Arrivé devant la grande et mystérieuse porte bleue de la réserve, il fouilla dans sa poche et en sortit les clés. Il la débarra et commença à l’ouvrir, mais il sentit que quelque chose la bloquait de l'intérieur. Il réussit à glisser son corps massif dans la fente pour retirer un frisbee qui bloquait la porte, puis débloqua la deuxième porte qu’il ouvrit aussi. Il repèra finalement l’interrupteur près de la porte qu’il enclencha pour enfin voir quelque chose. En se retournant, Lui trouva devant lui ce qui se rapprochait davantage d’un dépotoir que d’une réserve de matériel sportif. Il cligna des yeux et se frotta le visage avec découragment avant de lâcher une salve de gros mots bien senti. Pas étonnant qu’ils m’aient laissés entrer aussi tôt… Il n’y avait pas moyen qu’ils ne sachent pas dans quel état était cette pièce. Pas dans une si petite école. Se rappelant son objectif et sa longue liste mentale de chose à faire, il secoua la tête, remua les épaules et s'élança dans la salle comme sur un terrain de foot aux éliminatoires. « Bon au boulot! Ça sert à rien de pleurnicher, autant me mettre au travail…» finit-il par dire. Puis, il ajouta en serrant les dents: «Mais p****n, que l’année commence bien, hein!?».
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