Préface
Préfacede Christian Millet
Depuis l’aube des temps, les relations hommes-femmes ont été merveilleuses, souvent passionnées et passionnantes, mais parfois aussi fort complexes. C’est probablement ce mouvement d’attirance réciproque — avec ses heurs et malheurs — que s’est proposé de décrire une fois de plus 1 Hector Malot dans le roman Clotilde Martory.
Quand il se lance en novembre 1872 dans l’écriture des aventures du capitaine de Saint-Nérée 2 et de Clotilde Martory, Malot a déjà derrière lui une solide expérience de la création littéraire et de la vie. Depuis la publication des Amants, saluée en 1865 par Hippolyte Taine 3 puis par Emile Zola 4, l’écrivain normand a poursuivi une carrière ponctuée de succès : Romain Kalbris (1867), Un beau-frère (1868) ou encore Madame Obernin (1869).
Il est installé depuis 1864 dans une coquette villa toute proche du bois de Vincennes, et c’est là qu’il mène son travail acharné de romancier, entouré de ses proches. Aux bonheurs de la vie, se sont introduits aussi plusieurs coups terribles comme la disparition de sa mère (1862) et de son père (1866).
Le Second Empire se perd dans la guerre contre Bismarck, et Malot doit abandonner sa maison de Fontenay-sous-Bois, occupée par les Prussiens.
C’est donc un écrivain confirmé qui entreprend — disions-nous — la construction d’une nouvelle histoire romanesque.
L’origine de cet ouvrage — nous explique Malot 5 — est la rencontre qu’il fait en 1871, à Saint-Denis, d’un ancien officier de la guerre du Mexique.
C’est aussi assurément l’analyse aiguë de la société, qu’il effectue depuis longtemps déjà ; l’auteur du futur Sans famille a vécu sous les régimes de Louis-Philippe, de la IIe République et de Napoléon III. Ses parents ont connu l’Ancien Régime, la Révolution, le Premier Empire et la Restauration. L’écrivain possède également le talent extraordinaire de comprendre, de décrire et d’imiter les traits psychologiques de ses contemporains 6…
Ce roman est d’abord publié sous forme de feuilleton dans le journal L’Opinion nationale, et s’intitule Le Roman d’une conscience. Il s’agit là en effet de la conscience d’un officier — le capitaine de Saint-Nérée — face au coup d’Etat du prince-président Louis-Napoléon, et face à l’attitude de l’Armée. C’est aussi la passion d’un homme — loyaliste convaincu — envers Clotilde, la fille unique d’un vieux général bonapartiste. Le sens de l’honneur va se heurter à l’amour aveugle qu’il porte pour cette dernière.
D’emblée, c’est l’utilisation de la première personne qui nous introduit dans l’univers, les perceptions, l’analyse, et donc la conscience de Saint-Nérée. Le narrateur s’adresse à l’un de ses frères d’armes, resté en Algérie, et lui livre sous la forme du témoignage et de la confidence, sa vision de l’amour, des relations hommes-femmes, de la société et puis aussi du coup d’Etat du prince Louis-Napoléon. Le lecteur se trouve doublement impliqué, ce qui est très habile, dans la vie exposée du narrateur et dans le regard extérieur, discret et néanmoins présent de l’ami resté en Afrique du Nord.
Mais très vite Malot entraîné par ses propres personnages, comprend que la conscience du capitaine-narrateur Saint-Nérée n’est rien en regard de celle qui le hante jour et nuit, Clotilde Martory.
Le roman est donc publié en 1873 sous le titre de son héroïne principale, Clotilde Martory. Malot a déjà eu recours à ces changements : Jacques Chevalier devient Les Amours de Jacques (1860) ; Le Roman d’un enfant prend le titre de Romain Kalbris (1867). Par ailleurs remarquons le choix de Malot à donner ou à introduire des noms propres dans les titres de ses romans : Mme Obernin, Suzanne, Miss Clifton, La Belle madame Donis, La Marquise de Lucillière, Ida et Carmelita, Thérèse, Pompon, Paulette, Marichette, Micheline, Zyte, Ghislaine… ou encore Le Mari de Charlotte.
C’est donc bien l’identité, la personnalité et la psychologie de ses personnages qui sont mises en évidence et constituent la trame de son œuvre romanesque.
Mais qui est donc Clotilde ? Dans un premier temps, elle est l’idéal féminin du capitaine de Saint-Nérée… La femme à la fois proche du narrateur (la valse d’un soir à Marseille), éblouissante de charme, et puis ensuite la femme insaisissable, fuyante, inaccessible… Jeune, intelligente, habile et certainement calculatrice, il lui est facile de laisser languir son prétendant le capitaine, vicomte de Saint-Nérée, représentant d’une vieille famille de l’Ancien Régime.
Cet officier — consciencieux et courageux — plusieurs fois exposé au feu de la conquête de l’Algérie se définit comme un « animal sentimental » (p. 12), ce qui constitue en soi une analyse excellente et la clef de sa personnalité…
Là aussi les facettes de sa psychologie sont pesées par le regard infaillible d’Hector Malot.
Exception faite d’un mensonge dû à « une force impulsive » qui lui permet de voyager aux côtés de Clotilde, Saint-Nérée est un homme droit, rigoureux et honnête. L’auteur d’Une bonne affaire (1870) aime ce type de personnalité, qu’il reprend plus tard dans Un bon jeune homme 7 puis en 1885 dans Le Lieutenant Bonnet. Le devoir du soldat est de servir son pays et de ne prendre part en aucune façon aux déchirements politiques : « Nous sommes l’armée de la France et c’est à la France qu’il appartient de choisir son gouvernement, ce n’est pas à nous de lui imposer par la force de nos baïonnettes celui qu’il nous plaît de prendre » (p. 52). Saint-Nérée tient à l’honneur de l’Armée, c’est un homme de parole… Il ne se sent pas légitimiste — comme l’est son père — ni orléaniste, même s’il a servi le duc d’Aumale en Algérie… Sans se réclamer ouvertement de la République, Saint-Nérée qui est avant tout loyaliste, dénonce les manœuvres du prince-président.
Comment dès lors ne pas entrer en conflit avec le vieux général Martory, ancien grenadier de la garde consulaire de Napoléon Ier, fidèle entre les fidèles, et nostalgique de l’Empire ? Ici, c’est le sentiment de l’honneur qui va rapprocher les deux hommes. Il en est différemment avec le principal ami de l’ancien grognard, M. de Solignac.
Ecartelé entre son amour pour Clotilde et les événements politico-militaires, que va devenir le capitaine de Saint-Nérée ?
Au-delà de l’analyse de ces sentiments — forts et opposés — Hector Malot nous présente la fin de la IIe République, les manigances du pouvoir, les faiblesses et erreurs de l’Assemblée, l’atmosphère du coup d’Etat du 2 Décembre et la vie sous le Second Empire jusqu’en 1862.
Nombre d’écrivains, parmi lesquels Victor Hugo, Victor Schœlcher ou encore Adolphe Charras 8 ont condamné le coup d’Etat de Louis-Napoléon. Le témoignage de Malot, à travers le récit de Saint-Nérée, est puissant et précis, et l’intention de véracité prend parfois le dessus sur la fiction romanesque : « si les paysans veulent un Napoléon, ils ne voudront pas un faux Napoléon ; s’ils acceptent un aigle, ils se moqueront d’un perroquet » (p. 48). On ne sait si Malot se trouvait à Paris quand s’est produit le coup d’Etat ; entre 1850 et 1853 il alterne les séjours en Normandie et dans la Capitale. Il est fort possible qu’il ait été témoin desdits événements, tant il nous livre avec précision les réactions des Parisiens — de toute classe sociale — à ce moment-là. On y sent l’amertume face à « l’inertie du peuple » (p. 111) et l’incompréhension : « Où donc était Paris ? » (p. 107), et aussi l’impuissance : « en rétablissant le suffrage universel on nous enlève notre force » (p. 111). Le parcours qu’effectue notre héros à travers les quartiers parisiens, nous plonge dans la totalité de ce qui a été vécu et ressenti. Le talent d’Hector Malot est d’avoir exposé tous les points de vue à travers les personnages qu’il introduit : partisans de la République, royalistes, bonapartistes… Cette faculté d’observation est le propre du vrai romancier, capable de revêtir tour à tour la peau de chacun des protagonistes qu’il a créés 9. Tout ceci constitue un témoignage de poids sur lesdits événements. Une courte réflexion reflète bien son état d’esprit : « car il n’y a pas d’illusion possible, le succès du Deux-Décembre a écrasé toute une génération » (p. 199). La mort du député Baudin sur la barricade est relatée avec une précision étonnante. Quant aux répressions violentes qui frappent les partisans de la République dans le Var, Malot les décrit et nous fait partager son aversion pour ces actes abjects, directement liés au coup d’Etat. L’auteur de Clotilde Martory séjourne en effet dans la région de Marseille, Cassis et Toulon en juillet 1861. Comme tout bon romancier de veine réaliste ou naturaliste, il a probablement recueilli à cet égard des témoignages… La région le séduit… Les coups de pinceau qu’il en donne, avec Clotilde en filigrane, nous émerveillent…
A cet ancrage dans la réalité, viennent se greffer les réalités du romanesque. La psychologie des personnages est finement analysée, nous l’avons vu, mais au fil du récit affluent de nombreux rebondissements qui nous tiennent en haleine : Guillaume de Saint-Nérée pourra-t-il s’entretenir avec Clotilde ? Et si c’est le cas, que va lui répondre la jeune provençale ? L’officier loyaliste va-t-il plier face aux Bonapartistes, en raison de l’amour qu’il porte à la fille du vieux général ? Le faubourg Saint-Antoine va-t-il résister ? Que devient M. de Planfoy qui s’est volatilisé quand la troupe tire sur Baudin ? Le capitaine de Saint-Nérée pourra-t-il empêcher le sang de couler dans le département du Var ?
L’histoire et l’évolution des acteurs du roman — réels et fictifs — nous sont contées avec exactitude. Les dialogues sont particulièrement soignés et nous offrent une véracité éclatante. Hector Malot nous présente tous les éléments nécessaires à la compréhension du coup d’Etat du 2 décembre 1851. En exposant bon nombre des ressorts de la conspiration, « l’écrivain au grand cœur » rejette la nature du futur régime 10. Le lecteur responsable et critique est en mesure de se forger sa propre opinion. Voilà le tour de force !
Mais le centre de cette vaste fresque reste la jeune Clotilde, cette femme charmante, attirante et insaisissable, telle l’ensorcelante Andalouse Carmen, qui quelques années plus tôt (1845) envoûte le jeune Mérimée. Ici ce n’est pas l’héroïne principale qui met en garde son prétendant, mais le négociant marseillais Marius Bédarrides : « si vous l’aimez, vous vous trouvez dans une situation sans issue » (p. 22). Notre brave capitaine est assurément prévenu… chose qu’il reconnaît d’ailleurs quelques lignes plus loin.
Mais voilà, le cœur a ses raisons que la Raison ignore… Clotilde, fine et jolie, partagée entre son amour et son désir d’être une femme du monde, finira-t-elle par épouser l’officier loyal et honnête qui s’est épris de sa personne ? Amie lectrice, ami lecteur, à vous de le découvrir…
1 La première trilogie romanesque d’Hector Malot s’intitule Les Victimes d’amour ; elle se compose des romans Les Amants (1859), Les Epoux (1865) et Les Enfants (1866).
2 On retrouve le personnage de Saint-Nérée avec le grade de colonel dans le roman Suzanne, publié quelques mois auparavant (novembre 1871 - février 1872) et qui traite de la guerre franco-prussienne. Malot avait donc envisagé d’écrire un ouvrage dont la toile de fond serait le coup d’Etat du 2 décembre 1851.
3 Hippolyte Taine, le Journal des débats, 19 décembre 1865.
4 Emile Zola, Causeries littéraires. Un roman d’analyse, 18 décembre 1866.
5 Au mois d’avril 1871, Hector Malot cherche depuis Versailles à gagner son domicile de Fontenay-sous-Bois : « Parti de Versailles dès le matin, je devais passer par Marly, Saint-Germain, Maisons, Argenteuil, Saint-Denis, pour prendre à Pantin le chemin de fer qui m’amènerait à Nogent, et j’espérais, en me hâtant, qu’il ne faudrait pas plus d’une bonne journée pour faire cette route ; mais comme je n’arrivai à Saint-Denis qu’après le soleil couché, il me fut impossible de trouver une voiture qui consentît à me conduire à Pantin, et je dus me décider à passer la nuit dans un pauvre hôtel près de la gare » in le Roman de mes romans, Paris, Flammarion, 1895, p. 77.
6 Théodore de Banville écrit dans un avertissement à l’édition Flammarion des œuvres complètes d’Hector Malot de 1895 que « ceux qui voudraient étudier l’histoire intime de notre époque devraient l’étudier dans son œuvre ».
7 Dans le roman Un bon jeune homme publié en 1877, et qui forme avec Comte du Pape et Marié par les prêtres la trilogie Les Batailles du mariage, le capitaine Richard de Gardilane sauve de la noyade Sophie Fautrelle, désespérée par l’abandon d’Aurélien Prétavoine.
8 Voir les ouvrages de Victor Hugo, Napoléon le petit (1852) ou L’Histoire d’un crime (1877) ; Victor Schœlcher écrit quant à lui L’Histoire générale des crimes du deux décembre (1852) ; enfin Adolphe Charras publie une Enquête sur le deux décembre et les faits qui le suivirent (1852).
9 Malot s’en explique parfaitement : « Quand je lis un roman, j’envie les romanciers qui savent voir dans l’âme de leurs personnages, et qui peuvent, d’une main sûre, comme celle de l’anatomiste, analyser et expliquer leurs sentiments. » (p. 211).
10 N’oublions pas non plus les déboires qu’a connus Hector Malot avec « la police du colportage » pour son roman Les Amours de Jacques, ni les réserves qu’émet en 1867 Bertin, le directeur du Journal des débats au sujet du roman Un fils d’Excellence, finalement publié en 1872 sous le titre Un mariage sous le Second Empire ; Bertin déclare en effet : « Comment avez-vous pu imaginer que sous le régime dont nous jouissons, un journal consentirait à publier un roman de ce genre ? » in Le Roman de mes romans, op. cit., p. 31.