Amberly
Un silence pesant s’abat sur la pièce. Le regard de ma belle-mère en devenir reste vriller sur moi, impassible, malgré son sourire qui trahit son assurance. Je grince des dents et serre les poings, retenant les répliques cinglantes qui me brûlent les lèvres. Du coin de l’œil, j’observe Aydan, toujours là – près de moi –, le visage parfaitement serein, les yeux brillant d’une intensité que je n’arrive pas à saisir.
Je prends une lente inspiration et déglutis avec difficulté, mon esprit subitement envahi par des images du cottage. Une vague de chaleur monte en moi au souvenir de la manière dont mon fiancé en devenir s’est approprié mon corps, pendant plusieurs heures, comme s’il n’était plus tout à fait lui-même, et de la manière dont je l’ai désiré de toutes mes forces, quand bien même la situation était…Glauque.
Je suis rappelée à la réalité par la voix de la Reine, qui me tire de mes pensées :
— C’est donc décidé : vos fiançailles seront annoncées dans trois jours, tranche-t-elle fermement.
Sans desserrer les dents, je recentre mon attention sur mon fiancé qui se contente de dire sobrement :
— Leig leis a bhith mar sin. Qu’il en soit ainsi.
Je détourne la tête et me concentre sur ma mère, dont le regard se perd un instant sur le sol avant de remonter vers moi, indéchiffrable. L’espace d’un instant il me semble y déceler une once de tristesse, vite envolée.
La Reine Ludivine reprend la parole, comme si de rien n’était :
— Nous allons accomplir ce qui doit être fait : l’héritage de Mordred et Arthur fusionnera à travers le fruit de vos unions. Excalibur ne tombera pas entre de mauvaises mains et l’Europe sera à nouveau unie.
J’émets un rire sardonique, désabusée par ses paroles trompeuses.
— Primo, vos mains ne sont pas plus propres que celles du reste de l’Europe, je lui fais froidement remarquer. Secondo, ma sœur et moi ne sommes pas des utérus sur pattes, bons qu’à pondre des héritiers, telles des poules.
— Je suis bien d’accord, marmonne ma sœur.
Ma mère tressaille, surprise par notre petite rébellion. Eh oui, maman. Tes filles, habituellement dociles, savent montrer les dents. La Reine Ludivine se contente de nous dévisager avec une suffisance qui manque de me mettre hors de moi.
— En tant que future reine et future princesse de ce royaume, il est de votre devoir à toutes les deux d’en garantir la pérennité en lui donnant des héritiers forts et en bonne santé, dit-elle imperturbable.
— Vous prétendez avoir à cœur le bien-être de ce royaume, mais vous avez tort, je crache.
— Amberly…, me réprobe fermement ma mère.
Je lui adresse une rapide œillade, et poursuis :
— La mise au monde d’héritier n’est rien de plus qu’un devoir que vous nous imposez sous couvert de traditions archaïques et dépassées depuis des centaines d’années. Vous prétendez agir au nom du destin, mais tout ceci n’est en réalité qu’une mascarade pour assouvir les ambitions de la vieille harpie aigrie et imbue d’elle-même que vous êtes.
Le silence s’abat à nouveau sur la pièce. Sans leur laisser le temps de réagir, je me lève et sors du salon. Ils veulent me faire croire que mon destin et celui de ma sœur sont déjà tout tracés, mais je refuse de me soumettre à cette idée à laquelle j’ai bien l’intention de nous soustraire. Coûte que coûte.
Sur cette pensée, je traverse les couloirs, l’esprit en ébullition, et regagne mes appartements où les préparatifs pour le dîner battent leur plein. Blaire et plusieurs servantes s’affairent autour de ma coiffeuse, disposant parures et étoffes avec une précision méticuleuse. Toutes s’inclinent dans une profonde révérence tandis que j’entre dans la pièce et m’assois sans un mot, décidée à ne rien laisser paraître de mes tourments pendant que leurs mains expertes s’occupent de moi.
Ma tenue du soir se compose d’une robe de soie topaze, parsemée de délicates touches d’argent, assortie à une parure en or blanc, serties de petites topazes. Le corsage sans manches, ajusté à la perfection, épouse chacune de mes courbes avec élégance. Un diadème, soigneusement fixé sur mes cheveux relevés en un chignon sophistiqué parachève l’ensemble. Quelques mèches ondulées s’en échappent, encadrant mon visage.
— Vous êtes ravissante, Votre Altesse, me complimente Blaire.
Je lève les yeux vers mon reflet dans le miroir. Mon visage est parfaitement maquillé, mon regard plus intense que jamais. Je sens le feu de la détermination rebelle brûler en moi, mais je prends sur moi pour la contenir…Pour l’instant.
— Merci Blaire, je dis d’une voix douce.
Le son des clairons retentit à travers les murs du palais comme un appel irrévocable au devoir. Une onde de tension me parcourt le corps. D’un geste machinal, je lisse un pli invisible sur mon jupon et prends une lente inspiration. Le moment est venu. Jetant un dernier coup d’œil à mon reflet, je me lève, le menton haut et les épaules droites, prête à poursuivre mon rôle dans ce nouvel épisode de mascarade qui m’attend.
Blaire ajuste un dernier pli sur ma robe, puis réajuste une épingle dans mon chignon.
— Passez une belle soirée, Votre Altesse, me dit-elle.
Je me contente de lui sourire furtivement et quitte mes appartements. Mes talons claquent sur le marbre poli des couloirs silencieux tandis que je regagne la somptueuse salle à manger, qui résonne d’une agitation contenue. Pages et domestiques vont et viennent à travers la salle pour finaliser les derniers détails. Du coin de l’œil, j’aperçois les gardes en armure positionnés près des portes, le regard rivé droit devant. Quelques courtisans, parés de leurs plus beaux atours, commencent à prendre place aux différentes tables. Le cœur battant, je tente tant bien que mal d’ignorer leurs chuchotements et leurs regards inquisiteurs qui suivent le moindre de mes pas.
Le regard rivé droit devant moi, j’avance avec assurance jusqu’à l’estrade où trône la table royale. Aydan et ses parents y sont déjà installés. Je m’incline brièvement dans une révérence avant de prendre place à gauche de mon fiancé. Ethan et Elena nous rejoignent dans la foulée. Ma mère, elle, prend place à la table d’honneur avec les Conseillers Royaux, leurs familles, et d’autres nobles de la Cour.
Les convives installés, le brouhaha des conversations laisse place à un silence respectueux, presque solennel. Le héraut s’avance et frappe trois fois le sol de son bâton cérémonial.
— Que le festin commence !
Après un dernier coup ferme de son bâton, il se retire. Les conversations reprennent de manière plus feutrée, accompagnées des douces notes de musique qui s’élèvent depuis un coin de la salle. Les domestiques vont et viennent entre les tables dans des mouvements fluides, presque chorégraphiés. J’attrape ma coupe de vin et en bois une longue gorgée, mon regard parcourant la pièce illuminée par la lumière tamisée des chandeliers, des braseros et celle du feu de cheminée.
Quelques rires fusent ici et là, derrière des sourires de convenances et des tintements de coupes, chaque échange dissimulant des jeux de pouvoir complexes. La main d’Aydan frôle la mienne à intervalles réguliers tandis qu’il discute sérieusement avec ses parents. À l’autre bout de la table, Ethan et Elena échangent des messes basses, ponctuées de ricanements complices et moqueurs. Je ne peux réprimer un sourire, amusée par leur connivence.
Les domestiques apportent les plats qu’ils posent élégamment devant nous. Le dîner est somptueux : soupe à la volaille et aux herbes, pâté en croûte de sanglier, brouet d’écrevisses, assiettes de fromages, gibier rôti accompagné de pommes de terre sautées et de fruits confits, tartes aux fruits, crème aux amandes et au miel, pâtisseries feuilletées, darioles et vin aux épices.
Je prends un peu de chaque, curieuse de découvrir certains des plats que je ne connais pas. Un rire grave résonne à la table des invités d’honneur. Paupières plissées, je lève les yeux, les sens en alerte. Mon regard se pose sur un homme d’une bonne trentaine d’années, à la barbe soigneusement taillée, et aux doigts couverts de bagues serties de pierres précieuses.
— Désirez-vous partager une pensée avec nous, Lord Dareth ? demande le Roi Duncan.
L’intéressé se lève et s’incline respectueusement avant de répondre :
— En vérité, Majesté, en voyant votre charmante nièce se servir à manger en si grande quantité, je n’ai pu m’empêcher de me dire que son futur mari – qui qu’il soit – n’aura pas de souci à se faire : elle mange comme une véritable jument de race bien nourrie.
Un silence lourd s’abat sur la salle. Quelques nobles échangent des regards entendus, d’autres cherchent à contenir leurs rires en baissant les yeux, et d’autres encore feignent de ne rien entendre. Le sourire de Lord Dareth s’étire, satisfait de son effter. Une vague de chaleur monte en moi, et il me semble sentir chaque battement de mon cœur marteler mes tempes. Aydan attrape ma main sous la table, exerçant une pression ferme mais rassurante.
Le regard défiant de Lord Dareth s’ancre au mien, visiblement dans l’expectative d’une réponse. L’attention de la salle pèse sur moi alors que le silence s’étire. Je ne vais pas céder. Pas en public.
Prenant une lente inspiration, j’attrape ma coupe de vin et en bois une nouvelle gorgée, avant de rétorquer :
— Voilà une comparaison des plus éloquentes, Lord Dareth. Mais dites-moi, je serais curieuse de savoir quelle créature vous correspondrait. Laissez-moi réfléchir… (Je marque une pause, le temps de prendre une nouvelle gorgée, puis :) Ah, j’y suis ! Un corbeau ! Toujours à croasser des inepties en quête d’un peu d’attention.
Un éclat de rire général traverse la salle. Lord Dareth incline sa coupe dans ma direction, tout en clamant :
— A votre répartie sans égale, gente princesse !
— Et à vos inepties, cher Lord !
Nous levons nos coupes, imitées par la grande assemblée autour de nous. Dans une révérence, Dareth se rassoit et les conversations reprennent au son de la musique, comme si cet accrochage parfaitement enfantin n’avait jamais eu lieu.
— Bien joué, princesse, souffle Aydan.
Je tourne la tête vers lui. Il porte ma main à ses lèvres et l’embrasse avec une lenteur volontaire, ses yeux brillant d’une lueur fière rivés aux miens. Derrière lui, son père fait signe à un serviteur de remplir nos verres de vin avant de se lever, coupe en main.
— À l’espoir de la postérité de l’Europe entière et à nos chères cousines du Sud, déclare-t-il solennellement.
— Hourra ! s’exclame l’assemblée en chœur.
Les coupes se lèvent et tous boivent d’une seule traite. Aydan, notre tablée, et moi, imitons le geste. Le Roi Duncan reste debout, comme s’il voulait parler. Sa bouche s’ouvre, mais aucun son n’en sort.
— Mon amour ? l’appelle la Reine Ludivine, une pointe d’inquiétude dans la voix.
Il se tourne, la respiration bloquée. Son visage se crispe. Ses yeux s’écarquillent de peur et de douleur. Tout se passe en un instant. Il porte la main à sa gorge, cherchant désespérément de l’air.
— Faites quelque chose, le Roi suffoque ! s’emporte la Reine.
Je l’entends à peine, mon regard stupéfié rivé sur mon supposé beau-père en devenir, qui est en train de mourir. Un râle s’échappe de ses lèvres tandis que son corps se met à trembler violemment. Ethan et Aydan se lèvent d’un bond. Leur père bascule en avant, renversant sa coupe et la moitié des plats sur la table, avant de s’effondrer lourdement au sol, caché au reste de l’assemblée par notre table.
Son visage devient livide, puis violacé. De la bave s’échappe de sa bouche, ses veines se gonflent. Un dernier souffle déchirant s’échappe des tréfonds de sa gorge. Dans un ultime spasme, il pointe un doigt dans ma direction, son regard ancré au mien.
— Pietro…, murmure-t-il de manière erratique.
Puis, dans un dernier soubresaut, son corps s’affaisse lourdement. Le chaos explose. La Reine Ludivine pousse un cri déchirant et se jette sur son époux tandis que des nobles se lèvent subitement, certains renversant leur siège dans la panique. Des gardes accourent. La Reine lève son visage ruisselant de larmes vers moi, une lueur accusatrice dans les yeux.
— Tout ça, c'est la faute de votre père ! tonne-t-elle, une pointe d’hystérie dans la voix.
Je tressaute, surprise par cette accusation injustifiée. L’effroi me cloue sur place. Le vacarme assourdissant du ballet affolé qui se déroule autour de nous me vrille les tympans, mais pas suffisamment pour m’empêcher d’entendre les paroles suivantes :
— Elles sont du sang de ce traître ! hurle-t-elle. Qu’on les arrête !
Je recule instinctivement d’un pas, sans lâcher du regard le corps sans vie du Roi Duncan. Aydan vient se placer devant moi, le visage de marbre, une main protectrice posée sur mon avant-bras. Ethan en fait de même avec ma sœur, les yeux emplis de larmes et la mâchoire crispée. Sans faire de bruit, Carlyne dont j’avais oublié la présence, s’agenouille face à la Reine et attrape fermement son visage, la forçant à la regarder droit dans les yeux.
— Cha robh fios aig na bana-phrionnsaichean air na rinn an athair, dit-elle calmement. (La Reine gémit dans un sanglot étouffé). Ne laissez pas votre colère vous aveugler, ajoute la druidesse avec douceur.
— Que l’on envoie de suite des troupes pour retrouver ce sale traître, crache la Reine entre ses dents.
— Ce sera fait, vous en avez ma parole.
Les deux femmes se lèvent. La Reine se tamponne les yeux. Son regard, empli d’une haine colérique, se pose sur ma sœur et moi.
— Vous portez son nom, vous avez grandi sous son toit et vous ne valez pas mieux que lui, déclare-t-elle d’une voix tremblante, mais implacable. Ne l’oubliez jamais.
Elle se détourne brusquement, le dos raide, et quitte la pièce Carlyne et Sabrina – que je n’avais pas remarquée jusqu’à présent – sur ses talons. L’accusation résonne dans l’air aussi lourde qu’un couperet. Derrière nous, le chaos général semble s’être calmé un peu.
— Ce n’est pas notre père, murmure Elena, les poings serrés sur le jupon de sa robe.
— C’est pourtant son nom que le nôtre a soupiré avant de s’éteindre, la rembarre Ethan.
Mon cœur cogne douloureusement dans ma poitrine.
— Cela ne prouve rien, j’interviens avec autant de douceur que possible.
— Au contraire, marmonne mon cousin, ça prouve tout.
Sur ce, il quitte la salle à manger à son tour, faisant attention à ne pas marcher sur le corps inerte de son père au sol. Du coin de l’œil, j’aperçois la grimace de ma sœur, qui réagit comme si l’on venait de lui asséner un uppercut dans l’estomac. L’un des Conseillers Royaux – que je reconnais comme étant un certain Lord Hawke – s’avance, hésitant.
— Peut-être serait-il plus sage que les princesses regagnent leurs appartements sous bonne escorte, Votre Altesse, suggère-t-il à l’attention de mon fiancé.
L’intéressé hoche la tête sans hésitation. D’un signe de main, il ordonne à un groupe de quatre gardes de s’avancer. Ces derniers s’exécutent sans broncher.
— Veuillez raccompagner les princesses dans leurs appartements, leur ordonne-t-il.
L’adrénaline pulse dans mes veines alors que je m’avance d’un pas pour lui faire face :
— Je refuse d’être…
— Ce n’est pas une requête Amberly, mais un ordre, m’interrompt-il fermement. De ton Roi et de ton futur époux. (Son regard d’acier ne vacille pas, empreint d’une autorité implacable, à laquelle je ne peux que me soumettre.) Je viendrai te voir dès que les choses auront été tirées au clair, ajoute-t-il avec un peu plus de douceur.
À mon plus grand étonnement, il m’embrasse le front et s’écarte afin de laisser passer les gardes. Je serre les dents. Hésitant une fraction de seconde, je me détourne et rejoins ma sœur. Protester ne servirait à rien. Pas maintenant. Sans un mot de plus, Elena et moi sommes escortées hors de la salle, laissant derrière nous une Cour en plein chaos.
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