Amberly
À peine arrivés devant nos appartements, les gardes nous poussent à l’intérieur. Les portes se referment sur eux dans un bruit sourd. La nuit étant tombée sur le palais, une obscurité pesante règne sur la pièce, sobrement éclairée par la lumière du feu dans l’antre. Je m’empresse d’allumer les lampes, mon esprit encore engourdi par l’irréalité des événements de la journée.
Elena s’assoit sur le canapé face à la cheminée, son regard rivé sur les flammes dansantes. Je frissonne en la voyant ainsi, presque absente, comme si elle percevait quelque chose d’imperceptible pour moi.
Ce qui me fait penser : où est passée notre mère ? Je passe une couverture sur les épaules de ma sœur et m’assois dans un fauteuil.
— Maman ? j’appelle d’une voix forte. (Aucune réponse.) Ma…
— Elle n’est pas là. (Je baisse les yeux vers ma sœur.) Elle n’est pas là, répète-t-elle d’une voix basse, à peine audible, détachée. Je l’ai vu partir avec un homme avant tout ça.
— Quel homme ? je demande un peu abruptement. (Elle tressaille légèrement, ses lèvres s’ouvrant imperceptiblement sans qu’aucun son ne s’échappe. Je plisse les yeux, le corps parcouru d’un frisson inquiet.) Elena ?
Elle ne réagit pas, ses yeux toujours fixés sur les flammes, ses lèvres continuant de s’ouvrir et se fermer. Un soupir s’en échappe. Elle cligne des paupières, puis, revenue à la réalité, lève son regard vers moi.
— Tu devrais aller dormir Berly, dit-elle d’un ton neutre.
— Toi aussi, je soupire.
Elle hoche lentement la tête :
— Allons-y.
Nous nous levons, éreintées. Je la raccompagne jusqu’à sa chambre et m’assure qu’elle est bien installée avant de regagner la mienne. Une fois seule, je me prépare rapidement pour la nuit, éteint les lumières et me glisse sous les couettes. À peine le sommeil m’effleure-t-il qu’un bruissement attire mon attention. Je rouvre les yeux d’un coup, le cœur battant à tout rompre, tous mes sens en alerte. Je me redresse lentement, scrutant l’obscurité. Une ombre se dessine sur le balcon. Mon souffle reste en suspend tandis qu’elle ouvre les portes vitrées avec une facilité déconcertante.
— Qui est là ? je chuchote aussi fermement que possible. (L’ombre bouge légèrement.) Qui est là ? je réitère un peu plus fort.
— Tu vas réveiller tout le palais, si tu continues à crier comme un putois.
Je fronce les sourcils et me lève avec précaution.
— Kyle ? je demande, incertaine.
La lumière de la lune éclaire son visage, au sourire taquin, au même instant.
— Buonasera, Principessa.
J’attrape un châle que je drape sur mes épaules et prends soin de fermer la porte entrouverte de ma chambre avant de le rejoindre.
— Comment as-tu réussi à escalader ? je l’interroge, intriguée.
— Quelques failles dans le système de sécurité des McCallister. (Une lueur énigmatique traverse son regard tandis qu’il se penche vers moi :) Entre nous, ce n’est pas très sérieux de leur part de vous avoir placées dans des appartements aussi accessibles pour quiconque sait grimper un rosier. (Je resserre instinctivement mon châle.) Il faut faire vite, nous n’avons pas beaucoup de temps avant que ton père et le prince Adrian ne se manifestent.
Mon cœur bondit entre mes côtes. Mon père est là ? Une vague de joie m’envahit aussitôt balayée par l’angoisse.
— Kyle ! Il ne faut pas que mon père soit là ! Il est accusé…
— De trahison, on sait, m’interrompt-il.
Je le fixe, ahurie :
— Dans ces cas-là, que fait-il…
Une forte détonation retentit me faisant sursauter.
— Les hommes d’Adrian, commente sobrement Kyle. C’est notre signal.
Sans me laisser le temps d’assimiler, il m’attrape par la taille et se précipite vers le balcon. Mon cri reste coincé dans ma gorge alors que nous nous passons par la fenêtre. Je ferme les yeux et me serre contre Kyle, le cœur au bord de l’explosion, l’estomac retourné par la chute libre. Je m’attends à l’impact brutal contre le sol... mais nous atterrissons avec une douceur surprenante. Kyle ne me laisse pas le temps de reprendre mes esprits. Il saisit fermement ma main et m’entraîne à travers les jardins, jusqu’à un coin reculé près des écuries. Derrière nous, les détonations continuent de retentir, mêlées aux cris et aux ordres inaudibles aboyés par les gardes. Mon être entier tremble sous l’effet de l’adrénaline.
Après une course effrénée qui me semble interminable, nous nous arrêtons et restons cachés. A bout de souffle et le visage brûlant, je me laisse glisser le long du mur. Kyle en fait de même. Un silence agréable s’installe alors que nous reprenons notre souffle.
— Prêt à m’expliquer ce qui se passe ? je finis par demander.
Il hoche la tête en s’humectant les lèvres.
— Nous organisons ta fuite afin que tu puisses venir avec nous et épouser le Prince Aidan, comme convenu entre ses parents et ton père depuis plusieurs années.
— D’acc…Attends quoi ?
L’ombre d’un sourire effleure ses lèvres.
— Ok, d’abord, qui est ce prince Adrian ? je le questionne.
— Le digne et légitime descendant de la Reine Guenièvre et de son second époux, le Roi Consort Lancelot du Lac. Ton futur mari qui règnera sur l’Amérique du Nord et l’ensemble de l’Europe à tes côtés.
Je laisse échapper un ricanement.
— Tu vas un peu vite en la matière. Je suis déjà fiancée à…
— Personne. (Je et lève brusquement la tête. Mon père se tient là, à côté de moi, son regard ancré au mien.) Tu n’épouseras pas ce petit connard d’Aydan tant que je serai là pour l’empêcher. Plutôt mourir.
Il tend la main, nous aidant à nous relever, l’un après l’autre. J’en profite pour le prendre brièvement dans mes bras. Il me rend mon étreinte avant de se détacher de moi.
— Venez les enfants. Ce n’est pas sûr ici.
Nous contournons les écuries, les sens en alerte, puis courons à travers les jardins jusqu’à un sentier de graviers, bordé de haies touffues et parfaitement taillées, loin du chaos ambiant. Je presse le pas pour me rapprocher de mon père.
— Quelle est cette histoire de mariage avec le Prince Adrian ? je le questionne. (Il reste silencieux, son regard rivé droit devant lui.) Papa ?
— La meilleure solution pour assurer la protection d’Excalibur et éviter l’ascension des descendants de Mordred et Kara, se contente-t-il de répondre.
Sans rire. Je soupire en levant les yeux au ciel. Kyle, resté en arrière pour surveiller nos arrières, accélère légèrement pour nous rattraper.
— Nous savons où se trouve Excalibur, dit-il avec une pointe d’enthousiasme. Plus vite ton mariage avec Adrian aura lieu, plus vite nous pourrons la récupérer et berner ces sales Druidhean Dorcha une bonne fois pour toutes.
Mon cœur s’emballe. Excalibur l’épée légendaire dotée de propriétés magiques. L’incarnation de la justice, du destin et de la quête du véritable roi.
— Où est-elle ?
— Elle se trouve…
— Tais-toi ! intervient mon père, son regard sévère dardé sur mon ami. Il est hors de question que nous mettions Berly dans la confidence tant que...
Un coup de feu déchire la nuit. Mon père s’effondre, le visage crispé par la douleur. Ses jambes touchées cèdent sous lui.
— Papa !
Je m’élance vers lui, mais sa voix, mêlée à celle de Kyle, m’arrête net.
— Cours !
Des torches illuminent la nuit. Au loin, des chiens aboient. Les gardes foncent vers nous, l’arme au poing. Kyle m’attrape par le coude et m’entraîne sans ménagement en direction de la forêt. Nos pieds martèlent le sol tandis que nous courons à en perdre haleine. Les rafales de balles éclatent tout autour de nous, certaines nous évitant de justesse. Kyle lance des pétards à l’aveuglette.
Nous nous rapprochons de plus en plus de la forêt qui se dresse devant nous comme un refuge. Un frisson glacé remonte ma colonne vertébrale alors qu’un sentiment de malaise s’empare de moi. Une liane jaillit devant moi. Avant que je puisse l’esquiver, elle me frappe brutalement les jambes. Je m’écroule de tout mon long, les mains tendues dans un espoir vain de me rattraper. Ma tête heurte le sol et des taches noires apparaissent devant mes yeux. Deux autres lianes s’enroulent autour de mon corps qu’elles serrent telle une poigne d’acier. Kyle se précipite vers moi, mais je l’arrête d’un geste vif.
— Kyle, fuis ! je lui ordonne fermement. (Une lueur incertaine traverse son regard.) Fuis ! je réitère, ma voix montant d’une octave.
— Berly…
— C’est un ordre !
Il tressaute. Hésitant une fraction de seconde, il finit par m’obéir et disparait dans l’ombre de la forêt où ses pas s’évanouissent. Un sentiment de soulagement s’empare de moi. Les McCallister ne mettront pas la main sur lui.
— Quelle pathétique petite chose…, siffle une voix.
Je lève la tête. Carlyne surgit derrière moi, ses yeux étincelant de colère. Elle ouvre et referme les mains d’un geste fluide. Les lianes me tirent brutalement en arrière, m’arrachant un cri plaintif.
— Vous n’êtes rien de plus qu’une traitresse, crache-t-elle. Une insignifiante énergumène qui se croit digne d’épouser un des héritiers de Mordred et Kara.
— Je n’ai jamais rien prétendu de tel, je rétorque dans un grognement.
Les liens végétaux continuent de se resserrer sur mon corps et compriment ma poitrine. L’air se raréfie tandis que les lianes se resserrent autour de ma gorge.
— Descendante bâtarde de Lohort, ce simple mortel glorifié uniquement parce qu’il était le fils du grand Arthur et de sa précieuse Guenièvre, et de médiocres Non Dotés.
— N’insultez…pas…mes…ascendants, je souffle les dents serrées.
Ma vision se brouille, mais je refuse de plier devant cette mage noire, assoiffée de pouvoir.
Une douleur fulgurante explose dans mon crâne. Je n’arrive plus à respirer. Je ferme les yeux, essayant de me raccrochée à la réalité, mais la douleur est forte…Trop forte. Je commence à perdre pied. Une ombre se profile entre les lianes et moi… Aydan. D’un coup d’épée, il coupe les lianes, me libérant un instant du gouffre noir qui me menace. Ses bras puissants s’enroulent autour de ma taille au moment où mes jambes cèdent. Je me laisse aller contre lui, aussi molle qu’un pantin désarticulé.
— Cailleach Seolta ! gronde-t-il à l’attention de Carlyne.
— Je…
— Elle aurait pu mourir !
Il me soulève dans ses bras, son étreinte protectrice chargée d’une menace envers quiconque oserait me toucher.
— Votre présence n’est pas requise pour la première injection, ajoute-t-il d’une voix plus glaciale et autoritaire.
— Si tel est le cas, je peux aller torturer son père pour lui soutirer des informations.
— Faites ce que bon vous semble de lui. Le Roi Pietro est le véritable traître. Ses filles sont innocentes.
Je tente de protester en criant, mais le son reste coincé dans ma gorge. La douleur empêche mes lèvres de bouger. Mon cœur bat trop vite, trop fort. Les mots d’Aydan résonnent dans ma tête. Je tente de les saisir, de les retenir, mais ils se déforment en un son lointain avant de disparaître totalement. Aydan commence à fredonner. Les vibrations de sa voix se réverbèrent à travers sa poitrine et me bercent par la même occasion. Mon esprit se laisse aller à la lisière de l’inconscient. Une voix murmure des mots indistincts. Soudainement, une piqûre me transperce le bras. Une sensation glacée se propage sous ma peau, s’emparant de mon être tout entier. Mes doigts se raidissent, mes membres se figent. Le monde chavire, puis s’efface autour de moi.
Je sombre de plus en plus dans l’ombre, puis la lumière surgit, éclatante. Un parfum de fleurs doux et envoutant envahit mes sens. Mes yeux s’ouvrent lentement sur une chambre immense, baignée de soleil. Un calme presque irréel m’entoure. Je me retourne dans l’immense lit sur lequel je suis allongée, l’odeur du linge frais se mêlant à celle des fleurs. Un sentiment d’apaisement m’envahit et je souris, malgré moi.
— Coucou, mon amour.
Un délicieux frisson me court le long de l’échine. Une chaleur envoûtante m’envahit, aussi soudaine qu’intense, à l’entente de la voix d’Aydan. Mes pensées se brouillent, remplacée par un désir insensé qui s’empare de moi. Il dépose un b****r brûlant dans le creux de mon cou, puis descend lentement jusqu’à mon épaule en se plaçant à califourchon sur moi.
Un gémissement m’échappe alors que je sens sa virilité se presser contre le point sensible entre mes cuisses. Mon cœur s’élance à une vitesse folle. Je tends les bras en arrière, cherchant à le saisir, mais il attrape fermement mes poignets dans une prise implacable.
Sa voix résonne jusqu’au plus profond de mon être. Son membre palpitant s’introduit en moi avec une brutalité sauvage. Un cri d’extase m’échappe alors que la pression de son corps me fait perdre tout repère. De sa main libre, il m’empoigne par les cheveux, me forçant à pencher la tête en arrière, m’offrant entièrement à lui. Le monde autour de nous s’efface et nous nous retrouvons plongés dans un espace où seule l’intensité de notre connexion existe.
Il commence à se mouvoir en moi, d’abord lentement, pour me titiller, puis de plus en plus vite. Sa cadence monte en puissance, effrénée. Il enfouit son visage dans le creux de mon cou dont il suçote et mordille la peau tendre, m’arrachant des gémissements incontrôlables. Son corps me presse, m’écrase sous lui.
Chaque coup de rein fait grincer le lit sous son assaut. Mon corps se tend, mes muscles se crispent. L’extase monte en moi, implacable. Un besoin primal, irrésistible, s’empare de moi, me poussant à lui répondre. Le dos arqué, je relève les fesses pour l’attirer encore plus près. La tendresse disparait, faisant place à une passion dévorante, un désir de dominer, de prendre, de se perdre ensemble dans ce tourbillon sans fin.
Nos corps se heurtent, enchevêtrés dans une danse effrénée. Ses râles se mêlent à mes gémissements formant une symphonie de plaisir brut. La tempête rugit autour de nous, et je me laisse emporter par la folie du moment. Chaque seconde m’entraîne plus loin dans un tourbillon de plaisir sauvage. L’ouragan me submerge. Dans un dernier élan, il me soulève et nous crions à l’unisson.
Je ferme les yeux, envahie jusqu’à l’âme par une extase douce et pure. Je reste suspendue dans l’espace, perdue entre le plaisir et le vide. Derrière moi, Auden se cabre, sa peau brûlante contre la mienne, sa tête nichée dans le creux de mon cou. Un frisson me parcourt alors qu’il se répand en moi.
— Bonté divine, grogne-t-il, son souffle chaud effleurant ma peau.
Il se retire lentement et roule sur le côté. J’en fais de même, me blottissant contre lui, éreintée, mais rassasiée. Un sentiment de calme m’envahit, tandis que la chaleur de ses bras m’enveloppe, apaisant les battements de mon cœur encore vibrant de plaisir. Ses bras se resserrent autour de moi, et je me perds dans la douceur de son étreinte. Ses doigts glissent doucement le long de ma colonne vertébrale. Je ferme les yeux, bercée par cette sécurité réconfortante.
— Repose-toi, ma chérie. Laisse-toi aller… Tha a h-uile dad gu math. Tout va bien.
Sans résistance, je me laisse envahir par la quiétude de sa voix, prête à m’abandonner aux bras de Morphée. Juste avant de sombrer complètement, une dernière phrase me parvient dans le lointain, portée par un ricanement qui me glace le sang :
— J’ai gagné la partie Flur Boidheach.
J’ai gagné.
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