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2846 Mots
Aydan Les jours suivants, Ethan et moi nous arrangeons pour maintenir nos futures épouses dans une sorte de bulle sereine, à l’abri de tout tracas, le temps pour nous de gérer la crise dans laquelle notre royaume endeuillé s’enfonce. Pour la énième fois en soixante-douze heures, je me retrouve confronté au silence glacial des couloirs menant aux cachots, au seul bruit de mes bottes claquant sur les dalles, semblables à des coups de marteau sur un cercueil. Devant la cellule de mon futur beau-père déchu, les gardes se postent de chaque côté de la porte, comme à leur habitude. Une odeur nauséabonde de moisissures, d’humidité et d’urine m’envahit dès que je franchis le seuil. Mes yeux balayent l’ancienne chambre de garde aux murs humides et noircis, où l’on a jadis pendu les traîtres et brisé les genoux des espions. Poussière et toiles d’araignées recouvrent les seaux d’eau, la table de bois cloutée, les sangles de cuir et le broc rempli à ras bord. Un tintement de chaînes attire mon attention. — Si tu viens pour discuter, je t’épargne ton souffle : je ne dirai rien. Je m’avance vers lui, lentement, d’un pas lourd, menaçant. — Je ne suis pas venu pour discuter, je dis d’une voix plate. Seulement pour… me venger. Les mots à peine sortis de ma bouche, deux de mes hommes entrent. Sans un mot, ils détachent le roi Pietro de ses chaînes et le traînent jusqu’à la grande table, où ils le forcent à s’allonger. D’un signe de tête, je leur ordonne d’attacher ses bras et ses jambes avec les sangles, puis je ramasse le broc et fais tourner lentement l’eau à l’intérieur. Mon regard ancré au sien, je me penche, envahir par une excitation malsaine – celle de lui faire goûter une infime partie de la souffrance qu’il nous a infligée en prenant la vie de notre père. — Puisque vous n’êtes pas disposé à parler… Peut-être le serez vous à boire. (Un ange passe. Sans le lâcher des yeux, je laisse couler un filet d’eau au sol, le faisant frissonner.) Ce que j’aime particulièrement avec la Soif du Traître, je poursuis, c’est qu’elle ne laisse aucune cicatrice. Elle n’arrache pas la peau. Elle ne brise pas les os. Mais au bout d’un moment, le prisonnier oublie comment respirer. Il croit qu’il va mourir. Et parfois, il a raison. — Une technique barbare, utilisée par les âmes noires, comme celles de vos ancêtres : Mordred et Kara. — Mordred et Kara n’avaient peut-être pas les âmes les plus pures, je rétorque acerbe, mais ils n’ont jamais trahi les leurs. — Cela ne les empêchait pas de traiter avec mépris les êtres qu’ils jugeaient inférieurs à eux. (Un éclair mêlé de compassion et de supplication traverse son regard.) Vous valez mieux que ça, Aydan. La mâchoire serrée, je continue de le fixer, inébranlable : — Pas avec les traîtres. Sans lui laisser le temps de répondre, j’ordonne à mes hommes de lui maintenir la tête en arrière. Il tente de se débattre, mais ses liens, combinés à la poigne des geôliers, suffisent à le maintenir en place. Je lui enfonce un morceau de tissu dans la bouche, puis verse la première gorgée d’eau, lui arrachant une violente quinte de toux. Ses jambes se tendent contre les sangles. Il tente de se redresser, mais ne parvient qu’à cracher davantage. Le regard scrutateur, je reste parfaitement immobile, observant l’eau couler sur ses joues, s’infiltrer dans ses narines, puis dans sa gorge. Son torse se soulève, haletant, faisant claquer les sangles. J’attends. Une minute. Deux. Puis je m’arrête et retire le tissu. — Toujours pas disposé à parler ? je lui demande calmement. (Il me fixe de son regard noir, les dents serrés, trempé, le souffle court.) Dans ce cas… Je remets lentement le tissu en place et incline le broc. L’eau recommence à couler avec la régularité impitoyable d’un sablier. Pietro se débat à peine. Son corps a déjà compris ce que son esprit refuse encore d’admettre : il a perdu. Je suis interrompu dans ma séance de torture par le grincement de la porte. Carlyne entre dans la pièce, l’air parfaitement sereine, comme si de rien n’était. — Majesté, me salue-t-elle en s’inclinant. — Carlyne. (Elle se relève, ses yeux dardés sur moi.) Que se passe-t-il ? — Votre Lady s’est réveillée, déboussolée. Pauvre enfant. Vous devriez la rejoindre. Je hoche la tête, laisse l’eau couler encore une seconde – juste assez pour rappeler à Pietro qu’il est suspendu à un fil – puis je redresse le broc et l’essuie d’un geste sec avant de le tendre à mes hommes. — Continuez sans moi. — Oui, Majesté. Je me penche vers le roi encore ligoté, assez près pour que ma voix lui parvienne, tranchante comme un rasoir. — Que vous parliez ou non, nous obtiendrons les réponses que nous cherchons. Ce n’est qu’une question de temps. Mais, si j’étais vous, je parlerais… pour éviter une mort des plus honteuses. Quoique… je n’ai encore jamais baisé une jolie jeune femme sous les yeux de son père en train de se faire exécuter dans une barrique de vin. Il faut bien un début à tout. La rage irradie en lui. Satisfait, je me redresse. Il tire sur les liens, tente de hurler, de mordre à travers le tissu, mais l’eau l’étouffe à nouveau. Sans un regard en arrière, je laisse Carlyne et mes hommes prendre la relève, et quitte la pièce. Le pas rapide, je regagne mes appartements où ma fiancée loge et dort depuis plusieurs jours. Quand j’entre, je la trouve assise sur la banquette devant la fenêtre, les genoux repliés contre elle, le regard perdu à l’extérieur. — Bonjour, mo ghradh. Elle se tourne vers moi dans un sursaut. Malgré les conseils de Carlyne et Sabrina – qui m’ont répété à maintes reprises de ne pas me montrer trop tendre avec elle – j’ouvre les bras dans une invitation silencieuse. Elle se lève, hésitante, puis traverse la pièce pour venir se réfugier dans mes bras. Je la serre fort, une main dans ses cheveux, l’autre dans son dos. Nous restons un long moment ainsi, à respirer l’un contre l’autre dans une étreinte silencieuse. — Je suis désolée de t’avoir obligé à monter, finit-elle par murmurer contre mon cou. — Tu n’as pas à t’excuser pour ça. Jamais. — Ce n’est pas ce que diraient Carlyne et Samantha, marmonne-t-elle. — Berly… Elle s’écarte un peu pour me regarder, une drôle de lueur dans les yeux. — Je…Je fais des rêves étranges depuis plusieurs jours, dit-elle en changeant de sujet. Toi et moi, dans une chambre. Juste nous deux. Et on passait nos journées…à faire l’amour. Rien d’autre. Pas de guerre, pas de couronne, pas de trahison. Juste toi et moi. Je ris, doucement, un éclat rauque dans la gorge. — Et, ça t’a plu ? (Elle m’assène une tape joueuse sur le bras, les joues légèrement rosies.) Quoi ? Il faut bien que je m’assure que je suis à la hauteur, non ? Elle lève les yeux au ciel, faussement dépitée. — C’est vraiment la tout ce qui t’intéresse ? — Non… Elle secoue la tête, son regard dans le vague, avant de m’asséner une nouvelle tape sur le bras. — Si tu veux tout reprend-elle, c’était beau, intense…Serein même, par moments. Bien mieux qu’ici. Je penche la tête sur le côté, intrigué. — Veux-tu que nous y retournions quelques heures ? — Comment… L’attrapant par la main, je la guide jusqu’à mon lit sur lequel nous nous asseyons côte à côte. Je récupère deux fioles – ainsi que deux seringues – posées sur ma table de nuit et les lui montre. — Je t’ai injecté ça régulièrement, en très faible quantité. Ethan a fait pareil avec Elena. (Elle me fixe, perplexe, mais reste silencieuse.) Nous avons pensé que ce serait une façon de vous éloigner de cette réalité insupportable, tout en gardant un œil sur vous. — La possibilité de s’évader quelques heures dans un monde où tout le bordel qui anime nos vies n’est rien, résume-t-elle. J’acquiesce : — Un monde où nous pouvons simplement être nous-mêmes, et rien d’autre. Elle hoche la tête, et s’assoit en tailleur, le dos appuyé contre la tête de lit, les bras repliés sur la poitrine. Son regard fixateur accroche le mien sans ciller. — Qu’ai-je vraiment manqué pendant que je restais dans cette chambre paisible, en sécurité ? Je prends une lente inspiration, légèrement crispé. — Nous avons essayé d’obtenir des aveux de ton père…Par les moyens que tu imagines…Peut-être pires encore. — Tu veux dire la torture, souffle-t-elle, le visage blême. — Oui. (Elle se lève subitement et se met à faire les cents pas.) Il n’a rien voulu nous dire, j’ajoute. Il a encaissé sans jamais laisser fuiter la moindre information utile. Elle avale difficilement sa salive. Son corps tremble légèrement, seul signe de son émoi. — Et maintenant ? — Il sera exécuté en fin de journée. Amberly s’arrête net devant moi, son regard ancré au mien comme un cri muet. Elle vacille, comme si la dure réalité de la situation venait de la frapper en plein cœur. Son souffle se bloque. — Non… Je bondis sur mes pieds et la rattrape avant qu’elle ne tombe. Elle s’effondre contre moi, ses mains crispées sur ma chemise, son front enfoui contre mon épaule. Elle ne dit rien. De discrets sanglots montent de sa poitrine, mais elle ne hurle pas. Elle encaisse, comme une fille de roi, en silence. Je la serre de toutes mes forces, dans une vaine tentative de calmer ses tremblements. Sa respiration finit par ralentir. Ses sanglots s’atténuent. Lorsqu’elle lève enfin les yeux vers moi, ils sont rougis, gonflés, mais résolus. — Je veux le voir, dit-elle, la voix rauque. — Non, hors de question, je refuse d’un ton catégorique. (Une lueur abasourdie traverse son regard.) C’est impossible, Berly. — C’est mon père ! — C’est aussi un traître et un homme dangereux. Je ne prendrai pas le moindre risque, pas avec toi. — Tu ne peux pas m’empêcher de lui dire adieu ! proteste-t-elle. — Il ne le mérite pas. — Ce n’est pas à toi d’en juger ! Elle se détache de moi, exaspérée. Je la laisse faire, conscient de la dureté de la situation. Elle se remet à faire les cents pas, ses mains glissées dans ses cheveux en un geste nerveux. Calmement, je l’attrape par les coudes et la force à se rasseoir sur le lit. Elle tente de se relever, mais je me dresse devant elle, faisant obstacle avec mon corps. Je l’attrape calmement par les coudes et la force à se rasseoir sur le lit. Elle tente de se relever, mais je fais obstacle avec mon corps. — Tu ne peux pas me garder loin de lui comme s’il j’étais une bête en cage. Je prépare les seringues, ainsi que les fioles, puis je saisis son bras et injecte le liquide bleu translucide dans ses veines. Sa mâchoire tressaute, mais elle me laisse faire, se contentant de lancer des éclairs avec ses yeux. — Ce n’est pas toi la bête en cage, je finis par dire me piquant le bras à mon tour, c’est lui. Il est absolument impensable qu’Elena et toi l’y rejoigniez. Ethan et moi ne le permettrons pas. Le silence retombe lourd, sans appel. J’attrape l’une des fioles, que j’avale cul sec, et lui tends la seconde. — Bois ça et allonge-toi. Elle s’exécute, sans broncher. Je m’allonge à ses côtés et glisse mes bras autour de sa taille. Son corps hésite un instant, mais elle finit tout de même par se lover contre le mien : chaud, silencieux, vulnérable. Ainsi enlacés, les paupières closes, nos cœurs s’accordent. Un court instant, tout disparaît. Plus de guerre, plus de couronne, plus de père. Seulement elle et moi. ** La chambre dans laquelle nous nous trouvons s’efface au profit de notre bulle de confort. Je me redresse sur un coude et caresse sa joue du bout des doigts. Son regard fiévreux s’ancre au mien. Sa poitrine se soulève, haletante. Elle ne bouge pas, suspendue à mon prochain geste. Ma main glisse jusqu’à sa hanche, la faisant frissonner. Je penche le visage vers le sien, et nos lèvres se rejoignent dans un b****r doux, tremblant. Un gémissement s’échappe des siennes tandis que ses doigts se referment autour de ma nuque, m’attirant plus près. Je la fais rouler sous moi, sans la brusquer et la couvre de mon corps. Ma bouche quitte la sienne pour descendre le long de sa mâchoire, jusque dans son cou. J’aspire sa peau, la goûte, la marque d’un sceau invisible. Ses mains glissent dans mes cheveux, s’y agrippent avec impatience. Je souris contre sa peau, prenant plaisir à la faire languir. — Veux-tu que je te touche, princesse ? je murmure d’une voix rauque. (Elle hoche la tête.) Alors dis-le. — Touche-moi. b***e-moi. Fais-moi oublier. Fais-moi tout oublier. Je ne réponds rien. J’obéis. Mes mains saisissent le tissu de sa chemise de nuit. La soie cède dans un craquement, exposant ses seins à la lumière pâle. Je l’explore lentement, caresse sa peau dans des gestes qui apaisent autant qu’ils attisent. Son corps ondule sous le mien, tendu, brûlant, offert à moi. Je prends son sein gauche dans ma bouche, le caresse de ma langue, puis passe au droit, alternant avec la même lenteur dévorante, jusqu’à ce que ses soupirs se muent en supplications silencieuses. — Veux-tu que je continue ? je demande, un sourire taquin aux lèvres. — Oui… Je descends. Mon souffle suit la courbe de son ventre. Ma bouche effleure sa peau, s’attarde lente et précise. Ses cuisses s’ouvrent d’elles-mêmes. J’en embrasse l’intérieur, la faisant gémir. — Tu es magnifique, je murmure contre sa peau. Mon nom franchit ses lèvres comme une prière. — Aydan... Je dépose un b****r sur sa peau avant de glisser jusqu’à son point sensible, que je lèche, embrasse, embrase. Mes doigts se joignent à ma bouche dans des caresses impitoyables. Elle se cambre, haletante, me supplie sans un mot. — Là… C’est là que tu perds le contrôle, pas vrai ? je souffle. Elle ne répond pas, mais ses doigts s’agrippent à mes épaules, ses jambes se referment autour de moi, me retenant au plus près. Ses yeux papillonnent, son souffle s’accélère, ses gémissements deviennent supplications, tandis que j’alterne entre lenteur et rapidité, appuie, caresse et tourbillonnent jusqu’à la rendre folle. Son bassin ondule contre ma bouche. Mon nom s’échappe de ses lèvres. Je le bois comme un aveu, en la goûtant encore et encore, jusqu’à sentir son souffle chavirer. Je me redresse, les lèvres moites et me glisse en elle. Nos corps s’unissent dans une lenteur brûlante, comme si le monde retenait son souffle avec nous. Ses jambes se replient autour de ma taille. Je me meus en elle, ressentant chaque frémissement de sa peau contre la mienne, chaque battement de son cœur qui bat au rythme du mien. Sa chaleur m’enveloppe, douce et vibrante, et je m’abandonne à cet instant suspendu, loin du tumulte du monde. Nos mouvements se transforment en promesses, nos soupirs en serments silencieux. Ses ongles s’enfoncent dans ma peau. Je me perds dans le frémissement de ses lèvres contre les miennes, dans la douceur de ses cheveux glissant entre mes doigts. C’est plus qu’un simple désir, c’est une urgence. Une lutte contre le temps et la peur, même si le monde s’écroule autour de nous. Elle m’appartient, comme je lui appartiens – quoi qu’en pensent les autres, quoi que puisse en penser le prince Adrian, prêt à tout pour me l’arracher – dans cette violence douce où le plaisir explose et nous consume. Je ralentis, la serre contre moi, cherchant à prolonger ce répit éphémère. Ses larmes non versées, ses silences lourds, tout ce qu’elle ne peut dire, je le recueille dans mes bras. Le poids du monde semble soudain plus léger, tant que nous restons ainsi, unis dans cette fusion de corps et d’esprits. Je murmure son nom, encore et encore, comme une prière désespérée – un cri d’amour, de peur, de besoin. — Regarde-moi, je lui intime d’une voix douce, mais ferme. Elle obéit. Dans une dernière poussée, un dernier b****r, elle s’abandonne – haletante, tremblante – gémissant mon prénom comme si elle tombait. Et je chute avec elle. Lorsque je me retire, je la garde contre moi, aimant et protecteur, décidé à profiter de chaque seconde. Ma main monte et descend le long de sa colonne vertébrale. Peu à peu, nos souffles s’accordent. Nos cœurs apaisés continuent de battre à l’unisson. Je passe une main dans ses cheveux. Elle soupire, ferme les yeux. — Je ne veux plus jamais te voir essayer fuir loin de moi, je murmure fermement. Elle ne répond pas, se contentant de se blottir davantage contre moi. Je la serre plus fort puis, inspirant lentement, ferme les yeux à mon tour, laissant le silence nous envelopper. Un battement de cœur volé au reste du monde. ** ** ** ** **
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