12
Peter
Le lendemain matin, Sara me paraît silencieuse et un peu distante. De toute évidence, elle réfléchit encore à ma solution au problème de sa patiente. Tout cela ne mènera nulle part et j’essaie de lui changer les idées en évoquant sa nouvelle passion, sa place de chanteuse dans un groupe.
— Quand a lieu ton prochain concert ? je demande pendant le petit-déjeuner. J’ai vu des vidéos de toi sur scène, mais j’aimerais beaucoup y assister en personne.
Elle lève les yeux de son omelette, clignant des paupières comme pour mieux se concentrer.
— Oh, je voulais te le dire. Notre guitariste, Phil, m’a envoyé un texto hier soir. Nous jouons demain, si tout le monde peut se libérer à temps. Crois-tu que nous pourrions reporter à samedi le dîner avec mes parents ?
Ma première impulsion est de refuser. Je comptais la garder pour moi après le dîner – un événement qui ne prendrait que deux ou trois heures maximum. Ce concert va occuper toute la soirée du vendredi et il faudra quand même passer du temps avec ses parents au cours du week-end – tout en emménageant dans notre nouvelle maison.
En même temps, j’ai très envie de voir mon rossignol sur scène, à chanter de tout son cœur. Si c’est important pour elle, ça l’est aussi pour moi.
— Bien sûr, dis-je avec calme tout en me levant pour faire la vaisselle. Nous pouvons dîner avec tes parents samedi. Ou mieux, invite-les pour le brunch.
J’ai toujours su qu’en menant cette vie, je devrais partager l’attention et le temps de Sara, mais je ne peux pas laisser mon obsession tout gâcher.
Je suis capable de le supporter.
Je vais devoir m’y habituer, c’est tout.
Je termine la vaisselle pendant que Sara s’habille et je la conduis au travail.
— N’oublie pas, la signature chez le notaire est à dix-huit heures, lui dis-je alors que nous nous garons devant son cabinet. Je passe te chercher à dix-sept heures trente, d’accord ?
Elle acquiesce et tend la main vers la poignée de la portière tout en se dérobant à mon regard.
— Sara.
Je lui prends le poignet alors qu’elle ouvre.
— Regarde-moi.
Elle obéit avec réticence. De l’autre main, je glisse derrière son oreille une mèche de cheveux égarée.
— Dis-le, ptichka. Je veux entendre ces mots.
Elle me dévisage et je sens son pouls s’accélérer dans le poignet fin que je tiens. Elle est aux prises avec elle-même, avec ses sentiments pour moi, et je ne le tolèrerai pas.
— Dis-le ! j’insiste en resserrant ma poigne.
Je vois le moment précis où elle capitule.
Fermant les yeux, elle prend une vive inspiration, puis elle rouvre les paupières.
— Je t’aime.
Sa voix est basse, mais assurée, et elle me regarde dans les yeux.
— Je t’aime, Peter… quoi qu’il arrive.
Quelque chose tout au fond de moi – un nœud de tension dont j’ignorais l’existence – se détend et je porte sa main à mes lèvres, embrassant la peau douce de ses phalanges.
— Je t’aime aussi. On se voit à dix-sept heures trente, d’accord ?
— D’accord, murmure-t-elle.
Je me résous enfin à la quitter.
À lui laisser sa liberté, au moins jusqu’à ce soir.