Daphné avait été à l’école maternelle en milieu ordinaire en grande section, où une dame spécialement payée pour cela, appelée assistante de vie scolaire, l’avait aidée à travailler comme les autres enfants. Elle pouvait effectuer les mêmes exercices et travaux que les enfants normaux, les neurotypiques comme disent les psychologues. Malgré cette différence, Sophie et ses parents aimaient beaucoup Daphné, qui était gentille et câline et Sophie défendait toujours sa petite sœur à l’école quand certains méchants enfants se moquaient d’elle. Elle était alors intraitable et sans pitié, ne pouvant tolérer qu’on s’en prenne à sa sœur si gentille et sans défense. Elle défendait même plus sa sœur, avec qui elle était très proche malgré la difficulté de communication, que ses parents, car elle était très sensible à toute attaque dirigée contre la petite handicapée. Pour elle Daphné était la personne la plus importante de sa famille, qu’elle plaçait au-dessus de tout le reste. Elle avait décidé définitivement qu’elle était la protectrice de sa sœur et ses rapports avec elle étaient étonnamment fusionnels, malgré l’absence de langage. Daphné n’allait maintenant plus à l’école ordinaire, car son Assistante de Vie Scolaire avait été licenciée et sa mère lui faisait désormais l’école à la maison.
Sophie aurait bien aimé pouvoir discuter avec sa sœur et jouer normalement avec elle, mais ce n’était pas possible puisque Daphné ne parlait pas. Alors Sophie jouait parfois toute seule et s’inventait des histoires pour échapper à une réalité qui ne la satisfaisait pas entièrement. Sophie regardait aussi beaucoup la télévision et en particulier elle regardait beaucoup de films d’aventure et de science-fiction. Ainsi, elle avait beaucoup aimé les aventures de Dark Vador, son héros préféré et la Guerre des Étoiles, Star Wars en anglais, était son aventure favorite. Elle connaissait par cœur tous les films de la série et elle préférait ceux où Anakin Skywalker apparaissait en seigneur noir, sombre héros au charisme maléfique qui la fascinait. Le dernier opus de la série, sans Dark Vador puisqu’il était mort à la fin du sixième film, la satisfaisait moins, mais elle restait quand même très intéressée par la suite et par l’univers Star Wars. Chaque année elle se rendait à la convention des fans à Cusset, juste à côté de Vichy, et elle y paradait déguisée en visitant les stands commerciaux où elle pouvait dépenser un peu de son argent de poche, mis de côté spécialement tout au long de l’année pour cette occasion. Elle possédait d’ailleurs quelques statuettes et figurines de collection, plusieurs déguisements, des jouets et des livres sur ce thème et dans sa chambre les murs étaient recouverts des affiches des films. Sophie était incollable sur ce sujet et connaissait quasiment tous les détails de la saga.
Sophie était également très bavarde et avait beaucoup d’imagination, mais la différence qui handicapait sa petite sœur lui avait appris que la vie n’est pas toujours facile. Pourtant en voyant les progrès que Daphné avait accomplis grâce aux gens qui s’occupaient d’elle et qui étaient devenus des acquis définitifs à force de persévérance et de patience, en voyant aussi que la plupart des gens ignoraient les difficultés de sa sœur et parfois s’en moquaient, elle avait compris que le plus important est de ne jamais se résigner quand on avait des ennuis et de toujours garder son objectif à l’esprit sans dévier de sa route. Elle avait appris de cette manière que quand on veut vraiment quelque chose, il faut se battre pour cela et ne pas se laisser distraire par les difficultés ni par les personnes non concernées, mais qui se font un malin plaisir de gêner les efforts des autres. Elle avait aussi décidé que tout obstacle devait être attaqué sans relâche pour être abattu ou contourné, qu’il s’agisse d’un objet, d’une idée ou d’un être vivant, bref elle savait ce qu’elle voulait.
Sophie avait eu des petits poissons et des cochons d’inde, qui étaient malheureusement morts les uns après les autres et elle avait été très triste et avait compris que la mort peut aussi frapper même ceux qu’on aime très fort. La mort était un phénomène qui l’intéressait beaucoup, d’une manière précoce pour son âge et on sentait que cette curiosité n’était ni passagère ni futile, mais abondait une réflexion profonde et durable sur la question de la vie et de la manière de la mener pour chaque être vivant. Elle se sentait alors parfaitement en phase avec son héros maléfique au casque noir dont les efforts n’avaient pu sauver la vie de celle qu’il aimait. Elle s’identifiait sans peine au seigneur noir et ne rêvait que de pouvoir accéder aux secrets de l’escrime au sabre laser et de savoir utiliser la Force. Elle ne voyait pas Dark Vador comme quelqu’un de méchant, mais comme un héros incompris, qui n’avait pas pu sauver sa bien-aimée, à qui on avait caché ses enfants et volé sa vie et malgré ses difficultés, était devenu un personnage redouté et emblématique de l’empire. Elle avait compris mieux que beaucoup d’adultes que la saga créée par Georges Lucas racontait l’histoire d’Anakin Skywalker et de sa famille et rien d’autre.
Pour elle il était hors de question de pardonner à ses ennemis ni même de faire preuve de faiblesse envers eux. Pour ses amis elle pouvait être d’une fidélité sans faille, mais pour ses adversaires elle était implacable et sans merci. Elle avait calqué son attitude et ses règles de vie sur celles de son héros une bonne fois pour toutes. Elle avait remarqué que la tendance de la société moderne à vouloir ménager ses adversaires était inefficace avec des ennemis sans scrupules qui pouvaient profiter de la situation. À l’inverse, elle avait aussi remarqué que d’abuser de l’amitié finissait par la corrompre et elle avait fait sien l’adage qui dit qu’on ne peut être trahi que par ses amis. Elle avait alors décidé d’avoir peu d’amis, pour ne pas craindre la trahison, et de ne jamais trahir la première tant elle ne supportait pas cette façon de faire. Elle était donc avare d’amitié, mais les rares sélectionnés pouvaient lui faire confiance sans retenue et elle était avec eux d’une générosité extraordinaire. Concrètement sa morale pouvait se résumer ainsi « Traite tes amis comme des amis et tes ennemis comme des ennemis ! » Elle s’en était toujours bien portée et tout la confortait dans cette attitude. Sa famille restreinte à ses parents et à sa sœur, ses grands-parents des deux côtés étant éloignés, était le réceptacle de sa confiance absolue, qu’elle ne pourrait jamais accorder à ses meilleures amies. Daphné en tant qu’autiste, ne savait pas mentir et ne dissimulait jamais ses sentiments, elle ne savait pas faire semblant et cette sincérité était profondément admirée par Sophie, qui s’en était fait un modèle.
Malgré le handicap de sa sœur adorée et ses goûts bien particuliers, Sophie n’était pas d’une nature mélancolique ni renfermée, mais au contraire était très joyeuse, simplement elle avait décidé de ne pas se laisser faire dans la vie et de se battre toujours jusqu’au bout quoi qu’il arrive. Même quand elle discutait avec ses parents, elle essayait toujours de gagner, en négociant des avantages en plus, ou bien des compensations en échange d’un travail ou d’un effort qu’elle devait consentir. Bref, Sophie était une gentille petite fille, mais il ne fallait surtout pas croire qu’elle était faible. Elle était gentille avec sa famille et polie avec tout le monde comme ses parents lui avaient appris, mais quand on l’attaquait elle savait se défendre et ne s’avouait jamais vaincue. Elle savait aussi rester une fille et utiliser la ruse féminine quand il le fallait, ainsi elle savait pleurer à bon escient et quasiment à la demande. Elle s’était entraînée devant un miroir dans sa chambre pour savoir feindre le chagrin, la peur, la honte ou la colère et elle usait de ces artifices pour mener en bateau ceux qui ne la connaissaient pas assez. Ses parents ne se laissaient pas facilement abuser, surtout depuis qu’ils l’avaient surprise en pleine séance d’entraînement au faux chagrin devant sa glace. Et puis, après de nombreuses années de pratique, ils commençaient à la connaître, ils l’avaient quand même vu naître !
Pour compléter le portrait de Sophie, il faut ajouter qu’elle était vraiment intelligente et curieuse au-dessus de la moyenne, vive d’esprit et de corps et même si elle n’était pas téméraire, elle savait quand même prendre des risques quand elle pensait que ça valait le coup. Tout le monde aimait la jeune fille, sauf ceux qui avaient voulu lui faire du mal ou bien s’attaquer à sa petite sœur Daphné, car Sophie savait se défendre et ne pardonnait pas facilement. Pour elle un combat n’était jamais perdu d’avance et même en cas de défaite, elle cherchait aussitôt une occasion de revanche. Sophie était la princesse de son papa et de sa maman qui étaient très contents de leur fille aînée. Ils auraient juste préféré qu’elle range un peu mieux ses affaires dans sa chambre et parfois qu’elle soit un peu moins bavarde, mais dans l’ensemble ils avaient peu souvent l’occasion de la gronder. Elle travaillait bien en classe et était polie, elle ne recevait que des louanges de la directrice du collège et son avenir scolaire semblait bien parti. Ses performances au tir au pistolet et les médailles qu’elle y avait gagnées étaient un autre sujet de fierté, moins courant que la réussite scolaire, mais bien présent et son père savait que dans ce domaine, avec un peu de volonté, elle pourrait aller loin.
Daphné leur causait plus de soucis bien sûr, elle faisait beaucoup plus de bêtises et ils étaient heureux que Sophie aime Daphné malgré son handicap. La petite autiste avait cassé des jouets de Sophie et même lui avait volé son doudou dans le passé, mais Sophie ne lui en voulait pas et avait pardonné. Daphné était la seule personne qui pouvait se permettre d’embêter Sophie sans craindre des représailles immédiates et féroces. Pour résumer, Sophie pardonnait tout à Daphné, sans condition, alors qu’elle finissait par pardonner, parfois difficilement et en cherchant des compensations, aux autres membres de sa famille, mais ne pardonnait rien au reste du monde qui était pour elle au mieux bienveillant, souvent indifférent et parfois hostile.
À l’inverse Sophie était le seul être au monde auquel Daphné obéissait sans discuter et quand les parents n’obtenaient pas quelque chose de daphné ou n’arrivaient pas à calmer sa colère, ils faisaient appel à sa grande sœur qui seule pouvait calmer la petite handicapée et lui faire faire n’importe quoi. Pour lui faire lâcher un objet, aller quelque part où elle ne voulait pas, rester tranquille pour se faire couper les cheveux ou examiner les dents, seule Sophie pouvait convaincre Daphné et sans elle la vie de ses parents aurait été beaucoup plus compliquée. L’amour que les deux sœurs se portaient mutuellement avait néanmoins une conséquence néfaste, qui était l’indifférence aux autres et un certain enfermement. Daphné était incomprise de la plupart des gens et elle leur faisait un peu peur dans le meilleur des cas. Sophie souffrait de cette situation et avait tendance à vouloir se réfugier dans une bulle protectrice avec sa sœur, ses parents étant dans ce cas tolérés pour des raisons bassement matérielles et principalement alimentaires.
On ne peut pas dire que Sophie avait un cœur de pierre, car c’était loin d’être la vérité et la vénération qu’elle portait à Daphné aurait suffi à le prouver. Elle avait plutôt le cœur d’une louve affamée, indomptable et féroce, mais fidèle à sa famille et dévouée à sa petite sœur. Elle avait un esprit de clan et de tribu, retrouvant la mentalité des sauvages wisigoths dont elle était une descendante lointaine par son père de sang Bourguignon. Née à Moulins, elle alliait l’esprit de conquête des Bourguignons au bon sens et à la prudence Auvergnate. Le côté artistique et curieux des Bourguignons était tempéré chez elle par le sens de la terre, la patience et le sens de l’économie auvergnats. Ce mélange unique d’un inné du sang et d’un acquis du sol si dissemblables avait forgé une personnalité unique, riche des qualités de chaque lignée et purifiée des rares défauts dont elle aurait pu hériter. Un tel joyau ne pouvait qu’attirer un destin exceptionnel et si les choses ne s’étaient pas déroulées telles qu’elles l’ont fait, on peut dire que cela aurait été un vrai gâchis sinon pour l’univers, au moins pour la galaxie.
Cette petite famille vivait donc tranquillement à la campagne, dans un gros village appelé Souvigny, qui comptait quelques commerces et où la vie se déroulait tranquillement. L’existence était paisible à Souvigny et le plus gros événement de l’année était la foire médiévale où les manants envahissaient le centre-ville parsemé de baraques provisoires de commerçants et d’échoppes temporaires d’artisans, comme un marché de Noël en plein été. Les couteliers de Thiers venus en voisins un peu éloignés côtoyaient les vendeurs d’hypocras et de boissons médiévales diverses venus de Bourbon l’Archambault ou de plus loin encore, les bonbons Vichyssois et le bon vin de Saint-Pourçain étaient présentés entre les étalages de charcuteries et de fromages venus de Creuse ou du Cantal. Dès la nuit venue, les trognes luisantes des convives attardés brillaient à la lueur des flammes crachées par des saltimbanques appointés par l’association organisatrice et la fête se poursuivait fort tard dans la soirée. Comme il se disait alors « il y a de la viande soûle », mais la fête restait globalement bon enfant.