Mais si les corps pouvaient s’y nourrir et s’y abreuver, l’esprit n’était pour autant pas négligé à la foire médiévale. Un souffleur de verre opérait sous le regard fasciné des badauds, à côté du potier et du cordonnier et si le stand des tartes aux fruits à l’ancienne attirait toujours autant d’amateurs de bonne chère que de pillardes volantes et rayées, les expositions de sculpture et de peintures ne désemplissaient pas. Ce village pittoresque comportait un gros prieuré médiéval qui était l’attraction du canton et abritait les tombeaux de plusieurs personnalités nobles ou religieuses de premier plan, ou plutôt qui avaient été de premier plan quelques siècles auparavant. De nombreuses maisons ancestrales au gré des rues pavées permettaient une plongée dans le passé aux touristes, ravis de la découverte de ce site préservé et peu connu.
Le papa de Sophie allait tous les jours travailler à Moulins, la préfecture du département de l’Allier, qui était éloignée d’une grosse dizaine de kilomètres. La maman de Sophie restait à la maison pour garder Daphné, elle avait été obligée d’arrêter de travailler pour pouvoir s’occuper de la petite autiste. En effet, Daphné inventait sans cesse de nouvelles bêtises et on ne pouvait pas la laisser toute seule plus de cinq minutes sans qu’elle ne provoque une nouvelle catastrophe. Sa dernière trouvaille consistait à aller dans la salle de bains et à déclencher la douche pour rester sous le jet d’eau tout habillée et mettre de l’eau partout ! Mais ce n’était pas le plus grave, elle avait aussi parfois la manie de se déshabiller entièrement et de faire ses besoins sur le canapé, ce qui était très sale et très désagréable ! La vie de la petite famille avait été entièrement changée par le handicap de Daphné y compris dans le mobilier. Ainsi les fauteuils et canapés en tissus avaient disparu pour du cuir artificiel plus facile à nettoyer. Le réfrigérateur était cadenassé comme la plupart des placards et le portail d’entrée était constamment verrouillé. On ne pouvait jamais laisser seule Daphné, car elle pouvait se mettre en danger et même trouver une faille dans la surveillance et se sauver dans la rue.
C’est la maman de Daphné qui lui faisait l’école, elle devait surveiller sa fille handicapée tout le temps et c’était très fatigant. C’est pourquoi elle laissait souvent Sophie jouer toute seule et se débrouiller dans le jardin. Cela convenait à notre héroïne, car elle s’inventait alors des histoires qu’elle se racontait en se parlant à elle-même dans le fond du jardin. Ce terrain, acquis spécialement à cet usage par les parents de Daphné, était tout en longueur, il mesurait une centaine de mètres de long sur une vingtaine de mètres de largeur et il comportait de nombreux arbres, si bien que Sophie était parfaitement tranquille quand elle était au fond du jardin. Elle pouvait refaire en rêve éveillé ce monde qui ne lui convenait pas toujours et donnait libre cours à son imagination.
Un soir d’été, alors que Sophie était justement au fond du jardin, elle entendit un drôle de bruit dans le buisson de bambous qui bordait un des côtés du terrain. Ce buisson était épais, car les bambous avaient beaucoup poussé et le papa de Sophie, débordé par son travail au bureau qui ne cessait d’augmenter malgré la pénurie de personnel, n’avait pas pu trouver le temps de venir les couper. Sophie aimait bien traîner par-là, à la fois pour ramasser des bâtons de bambou et s’en faire des armes factices, mais aussi pour s’isoler, car la configuration du terrain la cachait entièrement des fenêtres de la maison en contrebas. D’être hors de vue des parents lui permettait de se parler à elle-même pour jouer sans honte ni retenue. Elle pouvait crier des bêtises ou parler à des amis imaginaires sans craindre de passer pour dérangée, bredine comme on dit dans le Bourbonnais.
Il est à noter qu’un village proche de Souvigny, Saint Menoux, possédait une église abritant une relique qui avait la réputation de pouvoir soigner les maladies mentales et qu’on appelait la débredinoire, en référence à ce terme de patois bourbonnais pour désigner les personnes ayant un grain de folie, c’est-à-dire les bredins, particulièrement nombreux dans la région et pourtant difficilement acceptés par la population dite normale. Curieux terroir que ce bourbonnais, si riche de contrastes et de curiosités et dont les habitants se prétendent pourtant si pauvres, justifiant ainsi leur sens de l’économie en prétendant être moins radins que le reste des Auvergnats dont ils aiment tant se démarquer ! Une des maximes favorites dans le moulinois est : « Le Bourbonnais est économe mais l’auvergnat est avare. » Vu de l’extérieur la différence ne saute pas aux yeux, même si pour les intéressés la distinction est importante.
Revenons à Sophie, qui avait entendu une sorte de couinement, comme si ce cri avait été poussé par une souris, mais une souris très grosse et très vieille ou bien très lente, car le cri était étiré, allongé, comme si la souris avait crié au ralenti. Si ce cri avait retenti vers la maison, Sophie aurait pensé à un effet spécial d’un film ou d’une émission radiophonique et aurait cherché des yeux la télévision ou le poste de radio, mais si loin de la maison, sans aucune prise de courant à proximité ni aucun appareil, elle savait que ce son était forcément naturel, aussi bizarre qu’il pouvait sembler. Elle s’y connaissait en sons bizarres, car Daphné en émettait souvent au lieu de parler, mais elle n’avait jamais rien entendu de tel. Elle ne savait pas vraiment comment décrire ni identifier ce cri mystérieux dont elle n’avait jamais entendu l’équivalent et elle tendait l’oreille dans l’espoir d’une réplique du phénomène sonore.
Sophie était curieuse et ce cri l’intriguait beaucoup, mais elle se méfiait aussi un peu, car son papa lui avait parlé en long en large et en travers des vipères qui pouvaient mordre les petites filles imprudentes. Elle ne savait pas vraiment si les vipères sifflaient. Dans les films qu’elle avait vus, il arrivait que les serpents venimeux crachent et sifflent devant leurs ennemis et elle ne savait pas trop quoi en penser, sachant que les films exagéraient parfois les choses dans le but de terrifier les spectateurs. Elle avait remarqué que dans certains chefs-d’œuvre du septième art les requins qui attaquaient sous l’eau hurlaient ou grognaient juste avant d’avaler leurs victimes, ce qui était aussi crédible qu’une promesse gouvernementale de baisse des impôts. La petite aventurière ramassa donc à tout hasard un bâton en bambou coupé qui lui servait habituellement de sabre quand elle jouait au pirate et s’approcha doucement et avec précaution de la source présumée du cri. Elle n’avait pas vraiment peur, car elle savait déjà à son âge que la bête la plus grosse et la plus dangereuse dans les environs, c’était elle, mais elle n’était cependant pas à l’abri d’une piqûre d’un mauvais insecte ou de la morsure d’un serpent ou d’un lézard vert et comme la plupart des gens elle n’aimait pas souffrir, car comme disait son papa « Quand on souffre, ça fait mal et ce n’est pas souvent agréable ! » Et comme elle savait que certaines piqûres ou morsures étaient empoisonnées et pouvaient avoir de graves conséquences, jusqu’à mettre son existence en péril pour ce qui concerne les vipères ou les frelons, elle s’avança avec méfiance et circonspection, ainsi elle n’était pas seule, écartant les hautes herbes avec son sabre de bambou, prête à tout et à n’importe quoi.
Dans le buisson ce qu’elle vit lui arracha un hoquet de surprise, ce qui prouve d’ailleurs qu’elle n’était pas si prête à tout que ça, et elle resta bouche bée : un gigantesque escargot la regardait de ses gros yeux ronds au bout des pédoncules sortant de sa tête, ou tout au moins ce qui devait lui en tenir lieu. Mais cet escargot-là était vraiment anormal : il était beaucoup plus gros que d’habitude et faisait presque la moitié de la taille de Sophie, c’était un escargot géant ! De plus cet escargot vraiment énorme était orange et vert : la coquille était orange et le corps luisant d’un mucus épais était vert clair. Deux longs tentacules s’élevaient de la base du pied unique, ondulant en l’air comme des cobras sortis de leur panier par un musicien hindou, c’était très impressionnant. Sophie n’avait jamais vu d’escargot aussi grand et n’en avait jamais vu de cette couleur-là et elle était bien étonnée. Elle avait aussi un peu peur, car on a toujours un peu peur de ce qu’on ne connaît pas.
Elle est donc restée immobile pour le moment, curieuse de voir si l’escargot allait de nouveau pousser son cri bizarre de vieille souris. Elle n’avait pas encore décidé si cet animal surprenant était un danger pour elle ou pas, les escargots n’ayant jamais été cités par ses parents comme des bêtes à éviter ni à épargner d’ailleurs, car elle avait déjà goûté la chair des gastéropodes. On ne peut pas dire qu’elle en raffolait particulièrement et aux escargots cuits dans le beurre fondu, elle préférait nettement ceux qui étaient en chocolat et entourés de papier brillant. La taille inhabituelle du spécimen qu’elle avait découvert la déconcertait autant que ses coloris ou ses tentacules, mais comme elle était plus grande que lui elle pensait pouvoir l’effrayer en cas d’affrontement et les gastéropodes n’étaient pas non plus connus pour leur vélocité, si bien qu’elle pensait pouvoir s’enfuir en cas de besoin.
Dans son classement personnel des animaux, l’escargot était un gibier, puisqu’on pouvait le manger, mais plus sûrement un animal sans grand intérêt, inoffensif, lent mou et assez laid. Par contre la taille monstrueuse de l’individu qu’elle avait sous les yeux l’incitait quand même à un minimum de prudence et d’étonnement. Elle avait entendu dire par son papa que certains escargots africains étaient énormes, mais pas à ce point-là et elle avait toujours soupçonné son papa d’exagérer, ce qui ne lui arrivait pourtant pas souvent. Elle était aussi un peu stupéfaite des couleurs chatoyantes de celui-là, des dessins étranges ornaient son pied, comme s’il s’agissait de tatouages et non pas de couleurs naturelles. Les deux gros tentacules, absents chez un escargot normal, qui sortaient de la coquille de l’invertébré à la base du pied, ondulaient lentement sur un rythme hypnotique et elle était fascinée par ce mouvement ondulatoire qui seul prouvait que la bête était vivante puisque le reste du corps était rigoureusement immobile.
La situation s’éternisait et Sophie commençait à trouver le temps long, il faut dire qu’elle ne pouvait guère espérer rivaliser de patience avec un limaçon, aussi gros soit-il. Elle ne savait pas encore quoi faire ni si elle devait faire quelque chose, cette situation inhabituelle l’avait tellement surprise qu’elle attendait passivement la suite des événements. Mais le temps passant, Sophie commença à s’ennuyer un peu et c’est généralement dans ce genre de circonstance que les enfants font des bêtises.
Elle hésitait à frapper les antennes luisantes qui se dressaient devant elle pour provoquer une réaction, mais elle était parfaitement consciente de l’aspect étrange de l’animal vautré sur le sol devant elle. Après tout, mieux valait attendre et voir venir que s’attaquer sans motif à un intrus aussi surprenant, peut-être pourrait-elle le capturer et le ramener à son papa pour lui demander de quoi il s’agissait ? Une autre possibilité faisait son chemin dans l’esprit gourmand de Sophie, et cette idée consistait principalement à faire chauffer le limaçon géant dans un grand pot de beurre fondu aillé. Elle ne raffolait pas particulièrement des escargots, mais elle ne craignait pas non plus d’en dévorer une demi-douzaine de temps en temps et nul doute qu’un tel apport au ravitaillement familial serait apprécié à sa juste valeur : peut-être même pourrait-elle réclamer une petite pièce en récompense de sa chasse miraculeuse, ça méritait réflexion. Pour le moment, mieux valait voir venir mais rester néanmoins prête à toute action, capture ou défense.
Son attente n’a pas duré si longtemps que ça, car l’escargot a de nouveau crié de cette manière étrange et un autre cri qui lui ressemblait beaucoup lui a répondu, mais derrière Sophie ! Inutile de dire que la jeune fille s’est aussitôt retournée dans un bond maladroit, surprise et désorientée, brandissant néanmoins déjà son sabre de bambou au-dessus de sa tête pour une frappe défensive dévastatrice, mais c’était trop tard : le deuxième escargot orange et vert qui était derrière elle, et qui était encore plus gros que le premier l’avait touchée au mollet droit avec une sorte d’épine qu’il portait avec un de ses puissants tentacules. L’épine était bien piquante comme c’est souvent le cas avec ce genre de choses et Sophie a senti une violente douleur, mais cela n’a pas duré longtemps car très peu de temps après, elle était endormie et elle tombait entre les deux escargots démesurés qui la regardaient en bavant paisiblement. L’approche silencieuse et furtive de son agresseur avait permis au second limaçon de surprendre Sophie sans qu’elle puisse ni se défendre ni s’enfuir, comme quoi même les plus lents peuvent piéger les plus rapides quand les circonstances s’y prêtent !
Alors que Sophie était dans les bras de Morphée, les deux gastéropodes géants ont encore poussé quelques cris incompréhensibles sauf pour eux, puis le plus petit des deux a activé avec un tentacule un boîtier qui gisait au sol à côté de lui et ce qui était visiblement un robot est apparu. Cette machine avait l’apparence générale d’un escargot lui aussi, mais sur chenilles souples comme un petit char d’assaut et il ne bavait pas. Ses couleurs ternes et métalliques confirmaient s’il en avait été besoin sa nature artificielle. Il sortit de ses entrailles métalliques un bras articulé dont jaillit une sorte de brouillard électrique qui entoura le corps de Sophie gisant au sol. Peu après, le corps de Sophie se souleva de terre, porté par le champ de force et le robot recula dans les buissons, emportant sa proie inerte et impuissante. Sans un mot de français ni même d’aucune langue terrienne, puisqu’ils ne parlaient que par cris modulés, les deux étranges limaçons glissèrent à la suite du robot pour disparaître de la scène.