Première partie
Amiens, fin de l’hiver 1235.Pour la première fois depuis bien longtemps, il ne s’était pas senti l’âme aussi légère en s’éveillant. Il ne se souvenait même pas d’avoir sombré dans le rêve répété de l’Atrocité hantant ses nuits depuis cette terrible Saint-Michel 1228. La cloche du couvent qui l’hébergeait résonna, il se prépara en toute hâte. Ce jour était décisif pour lui. Maître Thomas l’accepterait-il parmi les compagnons construisant le Grand Œuvre ogival ? Sa vie d’errances et d’humiliations allait-elle enfin prendre un sens ?
La veille, lors de son arrivée à Amiens, hélas peu avant complies 1, sur le ciel étoilé d’une nuit hivernale, il avait aperçu la silhouette extraordinaire de la nef, un élancement de pierre tel, qu’il faisait douter que la main humaine en fût le maître d’œuvre ! Cette force lui donnait l’allant dont il avait besoin. Il s’agenouilla pour prier ardemment le Seigneur avant d’endosser le bliaud qu’il avait troqué contre l’un des deux seuls souvenirs de son enfance, une chaîne ciselée par son père, maître orfèvre, qu’il portait lors de sa fuite éperdue, l’autre étant le petit miroir en cristal de roche, humble objet de coquetterie de sa pauvre mère dont il ne se séparait jamais. Il se couvrit d’un chapeau de feutre après l’avoir épousseté, la première rencontre avec Maître Thomas 2 était un moment de vérité. Participer à l’élévation de Notre-Dame d’Amiens ! Pour le souvenir de sa mère sacrifiée, il devait oser ! Et puis, il devait bien cela à son maître, à Villard 3.
Armé de son courage et de ses résolutions, il se dirigea, hésitant dans le dédale des ruelles amiénoises, vers celle qui dominait déjà la ville d’une vingtaine de toises. Il se savait bon parlier, ayant beaucoup travaillé sur les patrons d’églises monumentales. Il avait aussi dirigé quelques ateliers comme imagier 4. Or, Amiens c’était l’Art ogival par excellence. A nouveau il se prit à douter de ses connaissances de géomètre « euclidien ». Serait-il inspiré ?
A mesure qu’il se rapprochait de la fabrique 5 installée dans une aile de l’évêché, en reconstruction derrière ce que serait l’abside de Notre-Dame, sa timidité reprenait le dessus. A tierce 6, une effervescence incroyable régnait déjà dans ce quartier : tous les ouvriers étaient au travail depuis longtemps, une ruche assourdissante qui n’empêchait pas les marchands ambulants de crier leurs boniments. Bien qu’accoutumé à l’agitation parisienne, il était abasourdi par ce spectacle insolite.
Il s’adressa à un gâcheur de mortier du noble chantier pour qu’il le conduisît auprès du Maître. Le jeune ouvrier le dévisagea longuement avant de lui répondre ; il dut répéter trois fois et avec des variantes, croyant que l’autre ne l’avait pas compris. Le gâcheur semblait fasciné par le nouveau venu. Assez gêné par cette réaction — d’autant que, très souvent on le dévisageait de la sorte depuis qu’il s’était laissé pousser la barbe, — il entra dans la loge désignée par l’ouvrier afin de se présenter à Thomas Cormont.
Celui qu’il croyait être Thomas était en grande discussion avec quelques compagnons, ses appareilleurs 7, devant une table de travail improvisée, faite de grosses poutres posées sur des tréteaux, où s’étalaient des épures plus ou moins avancées de l’édifice. Personne ne prêta attention à son approche, tous penchés sur les plans, n’étant pas d’accord sur la progression des travaux. N’osant point les interrompre, il se mêla discrètement au groupe, sa haute taille lui permettant d’observer les tracés par-dessus les épaules. Il s’étonna du soin donné aux coupes consacrées aux fondations, en excellente proportion par rapport à la totalité de l’édifice. La qualité des matériaux du remblai compenserait-elle l’humidité probable du lieu ? Il ne put s’empêcher de se poser la question à haute voix. Toutes les têtes se tournèrent vers lui.
— Oh, pardon, messires, je suis Silvère de Beauvais, ma route m’a conduit jusqu’ici afin de rencontrer Maître Thomas et de lui proposer mon service.
— Maître Thomas, mon père, a rejoint la fabrique de Strasbourg depuis quasiment deux lustres, je suis Maître Renaud 8 et c’est à moi qu’il convient de s’adresser.
Le ton arrogant et sec de Renaud laissa Silvère sans voix. Il ne s’attendait point à ce changement de situation. Pourquoi Villard ne lui avait-il rien dit ? A-t-il eu connaissance du départ de Thomas Cormont ?
Renaud semblait très méfiant, mais Silvère eut la sensation d’être « attendu » :
— Alors, qui t’envoie et pour quoi faire ?
Silvère songea aux dires de ses compagnons de route. Il se reprit :
— Maître, j’ai servi les ateliers de Beauvais 9. Les compagnons commettent l’erreur fatale, ils construisent sur d’anciennes fondations très insuffisantes selon mon étude, c’est pourquoi je les ai quittés. J’ai à peine regardé vos épures, la solidité des fondations est indéniable, mais…
— Mais ? Messire « le savant », vous ne répondez pas à mes questions !
— Il se dit à Beauvais que la nef d’Amiens étant quasiment achevée, Monseigneur Geoffroy 10 recruterait un bon imagier pour les parements des portails.
— Il se raconte décidément beaucoup de choses à Beauvais. Il est cependant vrai que mon Œuvre mériterait des « ornements » ! Viens me voir à sixte 11 au cloître de l’Horloge, j’y dînerai avec mon ami Richard de Sainte-Foix 12. Nous verrons si tu es sincère, et si les finances de notre Eglise permettent une dépense supplémentaire !
— Pardon, Maître, de quoi le remblai est-il fait ?
— Laisse-nous travailler maintenant. N’oublie pas, à sixte, au cloître de l’Horloge.
Les autres observaient la scène, médusés par la hardiesse de Silvère et par son assurance de connaisseur. L’un d’eux, sans doute un ancien, ou un parlier expérimenté, défia Renaud en répondant au nouveau venu :
— Je comprends ton inquiétude et nous la partageons. Maître Robert a été prévoyant, il connaissait bien la porosité calcaire et l’environnement aquatique du sous-sol. Il a pourtant choisi cet emplacement. C’est l’ancienne chaussée romaine sur laquelle devaient reposer les fondations de la façade qui l’a peut-être décidé. Lorsque Maître Thomas lui a succédé, les assises n’étaient pas toutes recouvertes, il a pu en garantir la stabilité.
— Quels composants pour le mortier ?
— A base d’argile. Les nombreux moulins de cette ville nous facilitent la tâche pour l’installation des fours.
— Que craignez-vous alors ? L’élévation des deux tours est nécessaire à l’achèvement de la façade. Si nous la consolidons par un solide revers…
Silvère déclencha le rire tonitruant de Maître Renaud :
— Ainsi tu as pris la décision de t’embaucher ! Bel enthousiasme ! Un seul obstacle, tes gains vont dépendre de Messire le maître de fabrique, et tu n’es pas un simple tâcheron, n’est-ce pas ?
— Je puis me contenter du gîte et de quelques deniers pour la vie simple qu’est la mienne, pourvu que je serve ce grand Œuvre, Maître.
Maître Renaud avait ri pour masquer sa rage, peut-être sa peur d’être dépassé… Les compagnons semblaient déjà dévoués à sa cause, il fallait donc le ménager. Le jeune homme lui rappelait son père, Thomas, mais la pureté et la régularité de ses traits, la noblesse de son allure, cette fine barbe brune lui dévorant le visage évoquaient Celui auquel il n’osait à peine penser… Il avait remarqué la beauté de ses mains en dépit des callosités du travailleur de la pierre, sa voix discrète et pourtant déterminée, son regard doux et profond parlait d’une souffrance surprenante chez un homme jeune.
L’architecte se ressaisit, il ne s’attendait guère à cela. Se ravisant, il lui promit de l’emmener chez les chanoines le jour même afin d’établir les conditions de son embauche :
— Si le chapitre nous l’accorde, tu m’aideras dans la finition de la nef et de la façade, j’ai besoin de tes connaissances pour corriger certains projets de Maître Robert.
De retour dans sa chambre du cloître Saint-Nicolas, Silvère sortit de son bagage l’humble croix de bois qui l’accompagnait toujours et sur laquelle il avait lui-même sculpté le corps du Christ. Il la posa sur un coffre, se prosterna devant elle, remercia Dieu avec ferveur. Tout s’était précipité. Il avait l’impression d’être le spectateur de son propre bonheur. Le chanoine Enguerrans, trésorier maître d’ouvrage, l’avait recruté à cinquante deniers la journée, Maître Renaud avait même insisté pour qu’il soit l’un de ses appareilleurs. Le soudain changement de Renaud à son endroit l’avait mis mal à l’aise, ombre à ce bonheur tout nouveau pour lui. Présenté aux compagnons des différents ateliers, tous l’avaient accueilli chaleureusement. Maître Thomas semblait encore présent parmi ces hommes, leur conversation pendant le dîner pris en commun faisait souvent référence au digne successeur de Maître Robert. Ce fut pour Silvère une véritable fête. Il remarqua un tout jeune garçon, âgé de deux lustres environ, placé à côté du Maître et se prénommant également Renaud, qui manifestait sans cesse de la mauvaise humeur. Il refusait de se soumettre aux injonctions du Maître qui devait être son père. En tout cas, ce jeune Renaud lui ressemblait à s’y méprendre. Brutalement la haine pour le monstre qu’avait été son propre père le submergea, la prière ne suffisait pas à ôter l’Atrocité de son cœur.
Il ferma les yeux pour se recueillir. Sa malheureuse mère, le suppliant d’appeler du secours alors qu’elle baignait déjà dans son sang, l’hallucinait. Il se revit, affolé, courant dans toute la maison, découvrant son père occupé à lutiner leur servante Magdalena, ne réagissant que par un geste de dédain à ses hurlements de détresse. Il se revit parcourant les rues étroites et sales de la Cité pour trouver un mire acceptant de se rendre au chevet de sa mère se mourant en couches. Les yeux fixes et le masque du dernier spasme de la défunte imprimés à tout jamais dans sa mémoire alimentaient la haine tenace pour celui dont il ne revendiquerait jamais la filiation.
En mémoire de Silvia, il avait alors choisi d’être Silvère, parcourant les écoles lapidaires et toutes les loges où on accepterait de lui enseigner les arts de la pierre. Sûr de la protection de Silvia bienheureuse auprès du Seigneur, il la priait telle une Sainte. Il aurait sombré dans la plus totale confusion s’il n’avait été sauvé par sa passion de l’étude et par sa rencontre avec Villard.
Alors que le jour n’était pas encore levé et qu’il se rendait à la fabrique pour étudier les épures, seul avec Maître Renaud comme celui-ci le lui avait demandé, il croisa un bien étrange convoi, longue file de litières portées par des religieux. On entendait geindre les malades fort chahutés sur leur couche. La lugubre procession s’arrêtant à sa hauteur, il offrit son aide à une religieuse soutenant un infirme et tenant en même temps un brandon à bout de bras.
— Mon fils, je te remercie mais tu dois être un étranger pour ignorer que notre route n’est pas très longue. Le repos des malades ne compte guère pour Monseigneur qui préfère détruire Hôtel-Dieu, églises, tout ce qui dérange la construction de « Sa cathédrale ! »
Devant l’air ébahi de Silvère, elle poursuivit :
— Mon fils, toi qui es bien charitable, la foi en Notre Seigneur doit servir la vie, nen la pierre et le pouvoir ! Retiens cela !
Trop bouleversé pour répondre, il se contenta de glisser une pièce dans la main de l’infirme. Il s’éloigna, se promettant de questionner Renaud sur cette destruction de l’Hôtel-Dieu.
Maître Renaud n’était pas à l’atelier. Silvère en profita pour explorer les lieux.
Conformément à ce que Villard de Honnecourt, son instructeur et son ami, lui avait transmis, le portail du transept sud lui parut avoir été le commencement de l’Œuvre, les lignes en étaient plus rondes, plus sobres. Tout à ses réflexions, Silvère ne vit pas tout de suite le compagnon qui l’avait soutenu lors de sa première entrevue avec Renaud Cormont.
— Que penses-tu de notre travail, frère maçon ?
— Etonnant… Vous vous êtes appuyés sur le bas-côté sud…
— Maître Robert a dû composer avec l’espace disponible en l’an 1220. Il savait qu’il faudrait démolir les bâtis côté nord, y compris la demeure de Monseigneur l’évêque, l’Hôtel-Dieu dont on fait aujourd’hui table rase comme tu as dû déjà le constater. Il est temps que je me nomme, je suis Jehan d’Espagny et je tente de servir le Grand Œuvre de Maître Robert en dépit de nombreux obstacles.
— Je te remercie pour l’aide que tu m’as apportée lors de mon arrivée, Maître Renaud n’est mie 13 d’un commerce facile.
— Tu t’apercevras assez vite, hélas, qu’il est l’obstacle majeur à la réussite de notre entreprise ! Entre frères maçons il est naturel de s’entraider, nen ? Ici les compagnons du devoir se sont regroupés en la confrérie du Puits de l’Œuvre, nous t’y introniserons avec grande joie et honneur.
— J’en suis très heureux. Pourquoi tant de mansuétude pour un étranger ?
Jehan ne put répondre, interrompu par le sarcasme de Renaud :
— Toujours en train de comploter « frère Jehan » ?
Puis s’adressant à Silvère :
— Ne t’avais-je pas ordonné de venir seul afin que je te donne ton plan de travail ?
— J’ai rencontré Jehan alors que je vous attendais en m’extasiant devant la nef la plus belle qu’il m’a été donné de regarder.
— Bien, laissons là les baves 14 et suis-moi. Jehan, retourne à tes patrons et modifie-les comme j’en ai décidé !
Jehan fit face à Renaud et le fixant intensément :
— J’ai l’esprit de construction, moi ! Je sers fidèlement Maître Robert et Maître Thomas pour l’œuvre de la raison à la gloire de Notre Seigneur. Les complots ne sont pas de mon goût.