Première partie-2

2009 Mots
Renaud ne répondit pas. Tournant les talons, il fit signe à Silvère de le suivre. Dans l’angle sud ouest de l’édifice une aire de traçage avait été aménagée afin de faciliter le travail de repérage des compagnons et des apprentis, cette couche de mortier plane bien que malléable à souhait, permettait d’adapter les plans à respecter au fil de l’avancée des travaux. Des bancs rustiques entouraient cette aire de traçage et Renaud invita Silvère à y prendre place à ses côtés : — Monseigneur Geoffroy m’a conseillé de t’embaucher, il avait entendu beaucoup de louanges à propos de ton travail d’entailleur d’images, il a grande hâte, sa santé ne lui présageant rien de bon, de voir achevé le porche central de la façade ouest, celui consacré à Notre Seigneur Dieu. C’est pourquoi j’ai changé d’avis à ton sujet. Pourtant je dois te mettre en garde contre l’influence de compagnons en rébellion contre moi, animés par l’envie de prendre ma place ! Cela te porterait préjudice… Dis-toi bien que j’ai tout pouvoir sur la fabrique avec la confiance totale de Monseigneur l’Evêque. — Mon unique dessein est de participer autant qu’il me sera possible à l’édification de Notre-Dame, je n’aime pas les querelles et je ne me mêle que de ma pauvre vie, soyez donc rassuré Maître. — Je le suis. Il me faut connaître les principes de ta pratique. — Ce sont ceux de la géométrie euclidienne qui m’a été enseignée au collège institué par Sorbon 15 à Paris. L’art du trait m’a été transmis par les maîtres que j’ai côtoyés sur les chantiers, ce qui simplifie mon entaille. L’unité modulaire choisie par Maître Robert est bien le pied romain, n’est-ce pas ? Je devrais adapter mes calculs, étant accoutumé au pied de roi utilisé à Beauvais. — Mon père Thomas, m’a offert sa virga 16, lui-même l’avait hérité de Robert de Luzarches, mes épures sont forcément fidèles aux plans initiaux. — Je n’en doute point, Maître. Je vous serais très reconnaissant de m’en fournir les patrons détaillés afin que j’inscrive mon travail dans l’harmonie rigoureuse de la façade ouest. — J’aviserai quand tu auras choisi les blocs de pierre, que tu te seras accordé avec les autres imagiers et les tailleurs de pierre. Monseigneur l’Evêque m’a fait part de sa volonté de te rencontrer, aussi attends-toi à tout moment à devoir me suivre auprès de Monseigneur dès qu’il nous fera appeler. Décontenancé par la tension patente au sein de la fabrique, Silvère préféra reporter sa rencontre avec les imagiers pour une promenade dans la ville où il allait devoir accomplir la « mission » pour Villard et pour l’Œuvre. Lors de son arrivée, à la porte de l’enceinte Saint-Denis, il avait aperçu des sculptures au-dessus de la voûte, cela l’avait intrigué, aussi y retourna-t-il en traversant le quartier des cloîtres 17, examinant encore le portail du transept sud. Voisine du couvent qui l’hébergeait, asile qu’il espérait provisoire, il remarqua une sorte de bâtisse massive aux ouvertures très étroites et grillagées, ressemblant davantage à une prison qu’à un cloître. Comme il s’approchait de son porche impressionnant, un portefaix qui poussait sa charrette sous la « fausse porte » des Célestins et s’acquittait de son obole, le héla familièrement : — Messire, tu es sûrement étranger aux us et coutumes de notre ville pour oser fouiner de ce côté de la Barge 18 ! — En effet, je viens de Paris. Depuis quand est-il interdit de regarder ? — Nous autres Amiénois craignons toujours que Monsieur Le Bailli 19 nous accuse d’un larcin ou d’un blasphème pour nous enfermer dans sa Barge. Vois-tu Messire, ma charrette me coûte cher alors que je ne suis mie sorti de la ville ! Désignant la cathédrale de la tête, il reprit avec hargne : — Cette « Dame » nous affame, nous autres gens du peuple ! — Merci de ta mise en garde et bon vent. Silvère était de plus en plus étonné par la rancœur des Amiénois alors qu’ils devraient s’extasier devant autant de beauté et en être tellement fiers ! D’après Villard la construction bénéficiait de la richesse des waidiers 20 et de l’échevinage. Le chapitre n’avait donc nul besoin de gruger le peuple ! Il était vrai que de pauvres masures jouxtaient des demeures en pierre et que cette ville était faite de contrastes. Enfin il retrouva la porte d’enceinte par où il était arrivé l’avant-veille, la porte « Aux Jumeaux » lui avait-on dit, la porte où passa Saint-Martin, ce soldat qui partagea son manteau avec un pauvre. Les sculptures ornant le porche lui révélèrent le sens de l’appellation « Aux Jumeaux », puisqu’elles représentaient les figures de Rémus et Romulus allaitées par une louve. Amiens se prendrait-elle pour la capitale romaine ? Il sourit et songea que les Romains avaient fondé Samarobriva dont le pavage des voies avait été bien utile à la solidité des fondations. La mission dont Villard l’avait chargé requérait une indépendance de « mouvements ». Il devait se dégager de la règle du cloître qui le logeait. Silvère rechercha une taverne pouvant lui donner le gîte et le couvert, au moins le souper, puisqu’il partageait le dîner avec les compagnons. Retentit une sonnerie lointaine émise sûrement par la cloche du beffroi, aussitôt les cloches des nombreuses églises environnantes carillonnèrent à leur tour. Silvère pressa le pas pour rejoindre la fabrique craignant la colère de Renaud. A peine parvenu à la hauteur du transept sud, Silvère vit Jehan gesticulant dans sa direction : — Silvère ! Maître Renaud te cherche, Monseigneur Geoffroy souhaite t’entretenir dès maintenant ! Où étais-tu ? — N’est-il point utile à un entailleur d’images de faire connaissance avec la ville et son peuple pour donner du sens à son ouvrage ? — A ton aise, mon frère, mais méfie-toi de Renaud. Je vais te mener au nouvel évêché. Gardant le silence, Silvère observait les lieux. Il remarqua une immense table de pierre dans une cour en recoin adossée à un cloître, Jehan répondit à sa muette interrogation : — Nous sommes devant la Cour du Puits de l’Œuvre et voici la table où nous venons tous, des apprentis aux compagnons, recevoir le fruit de notre labeur à la fin de chaque octave 21. — Les maîtres sont-ils rétribués de cette manière ? — Nen, cela se passe très « discrètement » avec le chapitre. Sais-tu que nous nous demandons à la confrérie pourquoi tu suscites ainsi l’intérêt de Monseigneur l’Evêque ? — L’intérêt ou la méfiance ? Je ne suis qu’un compagnon comme bien d’autres ! Ici, j’ai plutôt le sentiment d’inspirer le soupçon de la part du maître, hélas également de la part de mes frères. — Nous n’avons pas coutume de rencontrer cet esprit d’indépendance que tu incarnes, les frères sont impressionnés, et ta ressemblance avec… Notre-Seigneur nous trouble encore davantage. Te voici arrivé à l’évêché, mais Monseigneur réside pour le moment dans ce cloître attenant à l’église Saint-Michel. » Avant de passer le seuil du cloître désigné par Jehan d’Espagny, Silvère regarda attentivement la bâtisse en construction, le futur palais épiscopal. Il le jugea bien fastueux. Renaud l’attendait impatiemment dans l’entrée, hargneux : — Avais-tu plus urgent à traiter que l’entrevue avec Monseigneur ? Je t’avais pourtant prévenu ! — Pardonnez-moi, je me suis perdu dans les ruelles amiénoises. — Viens ! répondit Renaud d’un ton sec. Il l’introduisit dans une chambre au mobilier modeste, mais l’atmosphère qui y régnait était conviviale. — Monseigneur, voici Silvère de Beauvais, fit-il en s’agenouillant au pied d’une litière d’où émergeait la tête d’un vieillard visiblement souffrant. Un jeune clerc s’approcha pour rehausser les coussins, puis s’effaça en silence. Geoffroy aperçut alors Silvère qui s’agenouilla à son tour. Le regard de l’évêque se brouilla de larmes en fixant le visage de Silvère. — Relève-toi mon fils. Approche-toi, je veux te voir mieux. Geoffroy toucha le front de Silvère avec un surprenant respect, et s’adressant à Renaud : — Laisse-nous et ne t’en offense point, pour une fois. — Bien Monseigneur. Renaud recula jusqu’à la porte sans cesser d’observer cette scène insolite de l’évêque admirant le nouveau venu. — Prends un siège, mon fils. Viens près de moi, ma voix est faible. Je vais te parler de mes desseins pour Notre-Dame. — Monseigneur, je ne sais si… — Rassure-toi, j’ai rencontré Villard lorsqu’il est passé s’instruire auprès de Thomas, il m’a longuement parlé de toi, je sais que tu as beaucoup étudié, je sais aussi que tu n’es intéressé que par la connaissance, voilà pourquoi je t’accorde ma confiance. Ce que je découvre, c’est ta figure si… étrange. Maintenant écoute-moi bien. Silvère était bouleversé. Les paroles de cet homme si faible mais à la conscience éclairée et déterminée lui revenaient par bribes. Il s’assit sur une pierre du chantier du futur évêché pour méditer en paix. Pourquoi Villard a-t-il omis de lui parler de son entrevue avec Monseigneur Geoffroy ? Il s’était senti transparent devant ce vieillard. « Je sais mon fils que tu poursuivras le Grand Œuvre de Robert, que, comme lui, tu es un adepte de la science d’Hermès 22, méfie-toi pourtant de la Chevalerie d’Héliopolis 23. » Ces mots résonnaient comme une connivence en même temps qu’une mise en garde. Silvère avait peur que sa mission fût dévoilée. Cependant il retournerait le consulter comme l’évêque l’en avait si ardemment prié, il avait même précisé « avant que ne commencent les fêtes de Pâques »… « Les sens alchimique et géométrique de vos symboles, je les accepte, mais le peuple amiénois ne doit s’instruire que du sens biblique de tout le statuaire et de tous vos graphes. Je te crois capable, Silvère, de réaliser la réconciliation de l’esprit et de la foi en notre Seigneur, de donner à voir aux fidèles le plus beau Dieu de toute la chrétienté. » Silvère, par peur de se trahir, n’avait su répondre qu’en évoquant la devise monacale : « Orare et laborare » mais cette devise signifiait pour lui que la cathédrale était Le Laboratoire, une façon de faire comprendre au prélat que l’avertissement était entendu. Il se promit de parler de la souffrance visible d’une grande partie des Amiénois à cet homme qui savait écouter. Qu’allaient devenir les malades et les indigents en errance après la destruction de leur Hôtel-Dieu ? Notre-Seigneur n’aurait pas souhaité un tel sacrifice. Que penser de cet évêque dont les paroles l’avaient ému et inquiété à la fois ? Il tolérait le Grand Œuvre alchimique, mais il se méfiait des Frères Chevaliers d’Héliopolis, dénomination à laquelle Silvère tenait beaucoup, car elle signifiait la référence au Soleil, au Feu par quoi tout s’accomplit. Pourquoi cette ambivalence ? Que savait-il au juste ? Silvère en avait oublié de dîner ! Malgré son ventre creux, il s’en retourna à l’atelier avec entrain : vérifier tous les modules de la façade, examiner toutes les figures déjà sculptées, discuter avec ses frères. Jehan se précipita vers Silvère : — Dis-moi, frère, de quoi Monseigneur voulait-il t’entretenir ? — N’est-il pas coutumier pour l’évêque de vouloir connaître tous ceux qui contribuent à l’élévation de sa cathédrale ? — Tu ne veux rien dire… Tournant discrètement la tête vers Renaud qui se montrait indifférent au retour de Silvère, continuant de discuter avec les compagnons : — … je comprends ta prudence. — Frère Jehan, puisque tu es le maître parlier, j’aimerais que tu me transmettes tous les patrons de la façade, j’en ai besoin pour étudier les mesures du portail central. Nous devons travailler ensemble pour réaliser l’harmonie d’abord mathématique. Pouvons-nous nous isoler pour faire cette mise au point ? — J’ai un double de toutes les épures à la Confrérie, nous pourrons y travailler sereinement. Mais tu es très pâle, je vais te rapporter d’abord un bon pain de froment et un pichet de cervoise, tu n’es pas un pur esprit, pense aussi à ton corps. En souriant, il murmura : — Pense à la Vierge athanor, l’Esprit a besoin du Corps pour atteindre la maturité, n’est-ce pas ? — N’insiste pas, pas ici, pas maintenant, je vois très bien où tu me mènes. Malgré son souci de ne rien trahir, Silvère était sur le point de se confier à Jehan, tant celui-ci s’évertuait à lui être agréable, et parce qu’il sentait combien leurs idées étaient proches. L’appareilleur lui fit découvrir le travail gigantesque et critique effectué par les parliers sous sa direction. Il put ainsi comprendre la raison de leur désaccord avec Renaud lors de son arrivée à la fabrique. Jehan lui montra le plan initial de Maître Robert concernant les bases des deux tours. Les fondations étaient celles de deux tours carrées pour compléter le diptyque faisant lui-même partie du tracé général de la cathédrale, le double carré, si cher au Maître et à tous ses compagnons. Jehan expliqua : — La rectification que Renaud envisage n’a aucune justification puisque les fondations existent, Maître Robert a eu le temps de les réaliser et Maître Thomas a poursuivi le travail. — Le résultat sera la réduction de moitié de la largeur prévue, avec un plan barlong qui va nécessairement se répercuter sur la hauteur des tours. — Tu as raison mon frère. Les raisons invoquées par Renaud ne tiennent pas, fondées sur la rumeur de courants d’eau souterrains. — Maître Robert n’avait-il point des doutes lui aussi lorsqu’il affirmait qu’il construisait une « Somme de pierre auprès de la Somme des eaux » ? — Je fais confiance au Maître pour avoir sondé en profondeur avant le début de l’élévation, les fondations sont conséquentes, il respectait les principes de Vitruve 24. — Une porosité de la pierre n’est pas impossible. — Je vois que tu penses au voisinage immédiat des bras de la Somme, du Hocquet 25 en particulier, mais le Hocquet est un canal entretenu par les échevins et par l’Evêché.
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