— A propos du Hocquet, je m’inquiète pour tous les malades et indigents que j’ai vu partir avec leurs sœurs, que vont-ils devenir ?
— Monseigneur Geoffroy s’est bien occupé de l’hospitalerie, la dotant de nouveaux statuts depuis trois années. Il a également décidé de reconstruire un Hôtel-Dieu plus grand pouvant accueillir la multitude des malades et des pauvres, dans un lieu plus sain sur les terres acquises par notre bienfaiteur Jehan de Croy.
— Y sont-ils accueillis dès maintenant ?
— Nen, mais Monseigneur leur a trouvé un abri vers Grand Pont, près de l’église Saint-Leu.
— En quoi consistent ces nouveaux statuts dont tu parles ?
— Les malades sont mieux surveillés, l’Eglise ayant désigné huit sœurs et quatre frères convers pour les soigner. Ce sont des religieux qui ont fait vœu de chasteté, d’obéissance et de pauvreté, ceci pour éviter tout désordre lubrique et autres… Les hommes et les femmes sont séparés, et ne peuvent communiquer sans la permission des supérieurs.
— Y a-t-il au moins un mire 26 capable de soigner vraiment ces malheureux ?
— L’Hôtel-Dieu est gouverné par deux prêtres et un clerc instruits, capables de pourvoir aux soins. Les ladres et autres contagieux sont hors la ville où l’échevinage leur a aménagé un enclos.
— Les religieuses que j’ai rencontrées n’étaient guère heureuses de ce nouvel ordre hospitalier.
— Il faut soutenir l’œuvre de l’évêché ! La situation de l’Hospitalerie Saint-Jehan entre l’Avre 27 et l’église Saint-Firmin-Le-Confesseur ne pouvait qu’amener des épidémies !
— Elles accusent Monseigneur de les sacrifier à la faveur de l’élévation de Notre-Dame.
— Toi qui as eu le privilège de le rencontrer, n’as-tu pas remarqué son infinie bonté ? N’écoute pas les rumeurs populaires trop souvent injustes et infondées.
— Avant de me faire un jugement, mon frère, j’entends le faible comme le fort… Si nous reprenions les comparaisons entre les épures de Maître Robert et les patrons définitifs ?
— Oil, je suppose que tu t’intéresses en priorité à la façade ouest ?
— La nef dans son ensemble, toutes les proportions doivent correspondre.
* * *
Toute la nuit qui suivit cette première séance de travail avec Silvère, Jehan d’Espagny revécut inlassablement leur entretien. Sa ressemblance étonnante avec Jésus, ses yeux noirs au regard intense et profond, une autorité implacable émanant de sa voix et surtout de ses connaissances, ses réactions spontanées de solidarité avec les humbles trahissant un esprit rebelle, et a contrario, un silence têtu sur sa vie, tout chez cet homme le bouleversait. Cette nuit-là, Jehan ne trouva pas le sommeil. Il repensait aux questions posées par ce frère à la force impétueuse. Parfois on sentait en lui une émouvante fragilité. Pourquoi s’intéressait-il autant au porche Sud dédié à Saint-Honoré, comme si le commencement de l’Œuvre donnait un sens particulier à son élévation ? Tout le discours de Silvère révélait son intérêt pour l’alchimie, son attitude était aussi celle d’un jeune homme très pieux. Ce mystère troublait Jehan. S’il était venu à Amiens pour « autre chose » qu’un simple emploi d’entailleur d’images ? Par exemple, ses soupçons sur la conformité des patrons aux épures initiales et sur le respect des modules dans les rapports dorés, ses rappels insistants de la nécessaire utilisation de la suite de Léonard de Pise 28, montraient qu’il était instruit, qu’il avait suivi le quadrivium 29, qu’il était initié…
Les remarques de Silvère étaient d’une incroyable précision. Rien ne lui échappait, même l’axe d’orientation est-ouest légèrement décalé afin que la lumière du couchant éclairât pleinement la rosace de la façade le jour de la Saint Jean-Baptiste. Il s’était longuement arrêté sur le tracé de la corniche de la galerie des rois. Et sa réflexion sourde, à peine distincte, « Fallait-il préférer la symétrie du Miroir à une beauté ostentatoire ? », rappelait le souci majeur de Maître Robert. Il n’a cependant pas pu le connaître… Quel mystère émane de ce « personnage » tragique ! Oil, tragique, lui rappelant sa propre vie. Jamais Jehan n’avait ressenti une telle fascination.
Il se rappela sa jeunesse, si heureuse auprès de son père Robert, riche échevin, simple et tendre avec lui, son fils unique, l’associant à toutes ses entreprises. Et puis cette brisure, la rencontre avec Isabelle de la Vaulte 30, si belle et si farouche qui se fit béguine pour mieux refuser son amour ! Jehan s’agita sur sa couche, fiévreux, tourmenté comme autrefois. Silvère semblait avoir fait un vœu similaire au sien, mais peut-être se trompait-il totalement. La déchirure qu’Isabelle lui avait infligée l’avait éloigné de toute damoiselle, lui avait fait prendre en horreur le lien conjugal. Il s’était « jeté » dans l’architecture pour oublier. L’élévation de Notre-Dame le récompensait bien de sa peine, et la Confrérie lui était une aide morale indéfectible.
Jehan fut tiré d’un songe affreux, qui le fit hurler « Nen, Renaud, pas çà ! », par la vieille Agnès, sa nourrice et gouvernante de toujours :
— Réveillez-vous mon maître, prime 31 a déjà sonné !
Jehan se leva d’un bond, trempé de sueur, la tête pleine des images qui l’avaient hanté toute la nuit : Silvère enchaîné à la Barge, frappé et humilié par le bailli, et Renaud survenant pour lui cracher à la face.
— Etes-vous malade mon maître ?
— Nen ma bonne Agnès, ne t’inquiète point, seulement une mauvaise nuit.
Agnès lui était dévouée corps et âme depuis le décès de sa mère, morte en couches alors qu’il atteignait ses deux lustres, il la considérait comme sa deuxième mère et surtout sa meilleure amie.
Soudain il se rappela qu’avant tierce 32 il devait montrer la chaussée Saint-Leu à Silvère, afin qu’il voit la reconstruction de l’Hôtel-Dieu à Taillefer. Il n’irait donc pas à l’étuve du Castillon pour cette fois. Il se passa la tête sous l’eau de la fontaine avant d’enfiler rapidement son surcot. Il avait hâte de retrouver Silvère, il se surprenait lui-même.
Adossé au garde-fou du pont du Bloc, admirant le moulin Taillefer, Silvère l’attendait.
— Je comprends maintenant ce qui se conte sur cette ville.
— Continue !
— Que l’eau est le trésor de son industrie textile. Maître Robert a dû se servir de la force de l’eau de ses moulins pour consolider son ouvrage.
— Concernant notre Œuvre, nous l’utilisons aussi pour bâtir nos échafaudages, pour fabriquer les nouveaux outils que ton ami Villard a si ingénieusement inventés. Le travail du fer nous permet de construire des engins de levage assez solides pour utiliser le moins possible la cage d’écureuil 33. Cela nous libère des ouvriers, les apprentis ont plus de temps pour apprendre notre Art.
— J’ai côtoyé Villard à l’université, mais je ne vois point ce qui te fait affirmer qu’il est mon ami !
— Je regrette de t’avoir courroucé, Silvère. Viens plutôt voir l’avancée des travaux de la nouvelle hospitalerie et constater qu’à Amiens le peuple est respecté.
* * *
Beaucoup de choses s’éclairaient dans l’esprit de Silvère qui n’était plus surpris de la rapidité avec laquelle la nef pourtant gigantesque avait été élevée. Villard serait tellement heureux de savoir comment ses poulies et autres vérins ont servi ce chef-d’œuvre ! Quel bonheur de pouvoir tailler la pierre dans de bonnes conditions et selon les modules prévus par Maître Robert ! Mais il avait un doute sur l’attitude de Jehan. Pourquoi tenter de le persuader à toute force de la générosité de Monseigneur Geoffroy, de le séduire ou de le soudoyer en insistant pour l’héberger en sa demeure, pourquoi ce regard perçant, qu’il n’aurait su dire s’il était admiratif ou au service de l’Inquisition. Avait-il connu Villard ? Savait-il quelque chose sur la nature de sa relation avec lui ? Avait-il perçu l’autre mission qui le conduisait en ce lieu ? Silvère se félicitait d’avoir su résister à l’invitation de Jehan, aussi se mit-il de suite en quête d’une auberge où il aurait pu résider en toute indépendance.
Cette balade dans les ruelles amiénoises, malgré le couillou au creux de la chaussée que les gens d’ici appellent « merderon » et dont ses chausses étaient déjà humidifiées, malgré le vagabondage des animaux, surtout des cochons, il ne put s’empêcher de trouver charmantes les ruelles tortueuses, les maisons aux toits en pignon pressées les unes contre les autres, les étages surplombant en s*****e le bord des canaux. Arrivant à la Halle, il découvrit une place couverte très originale avec son toit fait d’herbe, de rost et d’esteulle 34. Là, les eswars 35 vérifiaient et estampillaient les marchandises avant de les proposer à la vente. Il parcourut les voies plus larges où s’activaient les commerçants de la ville. Il longea les quais pour regarder le trafic intense des naveliers 36, et à hauteur du pont de la Bretesque, il s’intéressa au guindal, énorme treuil ressemblant à un moulin sur pioche avec une cabine surélevée où une corde s’enroulait pour hisser les marchandises. « Ad instar » Maître Villard, son carnet et ses mines de plomb ne le quittaient guère. Il dessina ce windas, mot qu’il entendit hurler par les hommes.
Alors qu’il atteignait le Petit Quai, il aperçut au loin, dans une ruelle adjacente, une enseigne désignant une auberge. Bien que bruyant, l’endroit était agréable et propice aux rencontres. S’approchant, il put déchiffrer « Hôtel Bayart ». Après quelque hésitation, il entra. L’aubergiste bourru et affairé lui opposa que sa « maison » était réservée aux marchands dont moult venaient de très loin car la waide était réputée. Décidément les Amiénois n’étaient point chaleureux !
Pour trouver le gîte et le couvert, il dut marcher encore. La quatrième sonnerie de la cloche du beffroi annonçant la fin de la journée de travail venait de retentir, il craignait d’être surpris par la nuit et qu’on rhabillât les chaînes de la ville. Pressant le pas vers la Cauchie au Blé, il tomba sur une enseigne colorée : L’Ecu d’Azur. Un pauvre diable accroupi près de l’entrée y faisait l’aumône ; quand Silvère lui demanda où il se trouvait, il leva la tête : stupéfait, il se redressa d’un bond et se signa : « Mon Dieu, Sainte-Vierge Marie, Saint-Firmin et tous les saints du paradis ! »
— Bonhomme, peux-tu m’indiquer si L’Ecu d’Azur héberge des voyageurs ?
Le bougre, ému, ne sachant à qui il s’adressait vraiment, lui murmura qu’il se trouvait rue de la Draperie, que si sa bourse était pleine il pouvait envisager de dormir dans cette taverne. Silvère s’accoutumait à ce genre d’attitude depuis qu’il portait la barbe, néanmoins cela l’embarrassait toujours autant. Il avait même songé à se faire raser. Il se pencha sur le mendiant pour lui donner une petite pièce et entra à L’Ecu d’Azur. A son grand soulagement, il fut accueilli avec cœur ! Après avoir renseigné le maître du lieu sur le motif de son installation à Amiens, une fille de service, très jeune et craintive, le conduisit dans une petite chambre simple et propre, où il put enfin déposer son sac sans souci.
* * *
Dès qu’il tourna la rue Neuve Canteraine pour emprunter la ruelle menant au manoir d’Espagny hérité de son père 37, Jehan aperçut Agnès l’attendant impatiemment sur le seuil : c’était coutumier de sa part, elle le couvait encore tel un enfant.
Agnès s’inquiéta de la mine sombre que Jehan ne put lui cacher tant il était déçu par le refus imperturbable de celui qu’il souhaitait avoir pour ami. Pourquoi Silvère se méfiait-il autant de lui : ses questions sur sa vie lui avaient-elles inspiré cette réserve ? Il s’épancha sur le sein d’Agnès comme il le faisait à chaque fois qu’il éprouvait du chagrin. Il confiait ses soucis au bon sens de cette femme illettrée mais dont l’intuition et la profonde connaissance des êtres lui ont toujours été précieuses.
— Silvère est sans doute un damoiseau fort éprouvé, il faut que tu l’apprivoises avec moult patience. Il ne peut mettre ainsi son destin entre les mains d’un étranger, ce que tu es encore pour lui. Comprends-le mon maître, mon petit.
— Mam Agnès, je suis persuadé qu’il a une secrète mission, son instruction montre qu’il est bien plus qu’un simple imagier ; quelque chose d’indéfinissable en lui m’attire et m’inquiète à la fois. Il connaît Villard de Honnecourt, l’étudiant qui a accompagné Maître Robert au début de l’élévation, je pense que sa venue à Amiens est liée à ce qui s’est passé ici.
— Et alors ? Tu n’as rien à te reprocher Jehan.
— Je crains pour lui, pour sa vie même, l’officialité 38 n’est plus au service de notre évêque, c’est Richard de Sainte-Foix, le bailli et les chanoines qui gouvernent. Ils sont dangereux !
— S’il est chargé d’une mission comme tu le penses, il est capable de se défendre. Ne te mêle point de ces disputes, tes frères et toi vous avez Notre-Dame à édifier, n’est-ce pas ?
— Tu oublies que Renaud Cormont tente d’imposer ses plans très différents de ceux de son père et de Maître Robert, contre l’avis même de Monseigneur, et que « ces disputes » comme tu dis, concernent directement nos travaux.
— Silvère est peut-être envoyé par ce Villard, alors il va vous aider.
— Qui sait ? Il semble indifférent à notre Confrérie. Il n’a pas réagi lorsque Renaud lui annonça qu’il le prendrait comme appareilleur pour modifier les plans de Robert de Luzarches !
— De quoi as-tu peur mon Maître ?
— De moi-même, ma bonne Agnès, de moi-même. La beauté de ses traits, son regard profond, sa stature, tout en lui évoque Notre Seigneur Jésus-Christ, mais si cette ressemblance n’était qu’un piège ?
— Un envoyé de Lucifer ?
Agnès se signa en prononçant ces mots pour éloigner le Malin.
— Ne blasphème pas Agnès, cette ressemblance me fascine, mais le danger ne peut venir que de ce que j’en fais. Je t’ai déjà expliqué que Lucifer n’est pas Satan, Lucifer est la source de Lumière et de la Connaissance, c’est Satan l’ennemi de Notre Seigneur, et c’est Satan qui, en nous, nous dicte le mal.