— Etait-elle malade ?
— Nen, elle accouchait du dixième enfant qu’il lui avait torché !
— Qu’est devenu cet enfant ?
— Mort né, c’est le meilleur qu’il pouvait lui advenir.
— Mon frère, ne parle mie ainsi d’une créature innocente de Dieu !
— Justement, cet enfant au moins a rejoint ma sainte mère au paradis !… S’il te plaît, Jehan, reprenons notre discussion sur les quadrilobes.
— N’as-tu point envie de partager ta souffrance ? En parler t’en soulagerait quelque peu, tu ne crois pas ?
— Nen Jehan, j’ai choisi d’oublier en servant Dieu et mon Art, c’est le seul remède possible. Je souhaite avoir ton avis sur cette esquisse.
Extirpant un feuillet de dessous son surcot, il le tendit à Jehan :
— Elle représente un quadrilobe que je destine au soubassement du porche central, à droite de la statue de Notre-Seigneur.
— S’agit-il de la vision du prophète Ezéchiel ?
— Oil, tu remarqueras le double sens que je donne à ce quatre-feuilles, les deux roues enchevêtrées dont les rayons convergent vers un moyeu unique pour rejaillir au périmètre des roues intimement doubles et fluides en leur continuité, c’est le feu au centre de la matière, les deux cycles de coction au sens alchimiste, le travail de purification de la prima materia 45, le socle de notre façade ouest représentant la matière élémentaire, la semence permettant la transmutation, la crucifixion de Notre-Seigneur permettant sa Résurrection, le double mouvement de toute conversion. L’Eglise pourra donc y lire la vision du prophète, celle du char de Dieu, et nous, nous signons l’Œuvre telle que Maître Robert l’aurait fait.
— Ton tracé est excellent, mon frère, il est impératif que ton travail soit approuvé par Monseigneur Geoffroy. Renaud ne pourra pas grand-chose contre toi. Puisque Monseigneur souhaite te rencontrer avant Pâques, montre-lui tout ce que tu auras ébauché. Tu es le digne successeur spirituel de Maître Robert, je ne te laisserai mie attaquer par Renaud et ses complices !
— Pourquoi cette peur mon frère ? Qu’est-il arrivé à Maître Robert ? Sais-tu quelque chose ?
— Ce que nous savons tous ici. Le doyen du chapitre a annoncé officiellement peu de temps avant le décès de Monseigneur Evrard de Fouilloy que Maître Robert était mort accidentellement dans des circonstances que « Notre Sainte Eglise » réprouve 46 ! Le bruit a couru dans la ville qu’il s’était jeté d’un merrain 47 pour l’élévation de la nef, mais nul compagnon n’a vu quoi que soit… et je n’en crois rien !
— Que crois-tu alors ?
— Je pensais que cette terrible rumeur avait franchi les murailles de notre ville… Taisons-nous, Renaud vient vers nous.
Le petit homme raide et arrogant s’avança directement vers Jehan pour lui intimer l’ordre de rejoindre rapidement les autres parliers :
— Nos tailleurs de pierre attendent les gabarits 48 pour continuer les découpes, l’un d’eux est venu de Tirancourt 49 pour rapporter vos patrons à ses compagnons !
— Nous y travaillons, Maître, mieux vaut donner des épures précises qui ne devront pas subir de modifications par la suite.
— Et toi, Silvère de Beauvais, as-tu enfin choisi le matériau propice à tes entaillures ?
— Deux calcaires de dureté différente me sont nécessaires, un grès pour l’exécution des motifs en quadrilobes au niveau des soubassements de la façade occidentale, quant à la statuaire, elle ne peut se sculpter que dans un calcaire crayeux moins dur et moins terne que celui des parois de l’édifice. Maître, j’ai une faveur à vous demander…
— Toujours des doléances ! Parle !
— Il ne s’agit que de la qualité du travail au service de Notre-Dame. Je souhaite examiner les pierres dans leur état brut, pour cela profiter du retour à Tirancourt du compagnon tailleur de pierre pour me rendre avec lui dans cette carrière et préparer la fabrication sur place.
— Aurais-tu profité des leçons d’un nommé Villard de Honnecourt ? Je t’accorde cette nouvelle requête parce que je ne tiens pas à essuyer les reproches de Monseigneur.
Renaud tourna les talons sans attendre une quelconque formule de reconnaissance, comme si converser avec Silvère ou Jehan lui était insupportable.
Jehan ne s’adressa pas une seule fois directement à Silvère pendant qu’ils transmettaient les modules simplifiés au jeune Laurent, le tailleur de pierres émissaire des compagnons travaillant à la carrière de Tirancourt. Silvère remarqua le visage fermé et pâle de Jehan, il sentait qu’il aurait dû le prévenir de sa décision de se rendre à Tirancourt. Il n’en avait guère eu le temps, il avait fallu qu’il se décidât sur-le-champ. De toute façon, il n’aimait nen l’emprise que Jehan tentait d’exercer sur lui, il tenait à sa liberté. Quand il avisa Laurent qu’il le raccompagnerait à Tirancourt, l’autre fit la grimace et lui répondit en une langue incompréhensible qu’un parlier lui traduisit :
— Frère Silvère, Laurent ne connaît que le picard de Picquigny, il vous prévient qu’il est venu avec un chariot tiré par un cheval de trait et que le voyage sera très long.
Renaud Cormont, qui s’était rapproché pour écouter la conversation, intervint :
— Puisque tu souhaites travailler le grès, nous extrayons ce matériau au nord de notre ville, sur le coteau Saint-Pierre, nos maîtres carriers ont découvert des bancs de calcaire et de grès fort bénéfiques, entre le cimetière et la Vielse Justice, c’est-à-dire le gibet, précisa-t-il avec un grand sourire narquois. Tu n’auras qu’à sortir d’Amiens par la porte Montrécu, tu pourras ainsi y travailler sans délai et sans te soucier d’un logement…
— Merci Maître pour ces conseils, je m’y conforme volontiers.
Jehan les observait en silence. Silvère se sentit coupable.
La quatrième sonnerie du beffroi retentissait. Profitant de la confusion régnant dans l’atelier où chacun se hâtait de nettoyer, de ranger outils et travaux en cours, Silvère sortit discrètement, évitant le regard de Jehan qui, de son côté, gardait ses distances. Il rejoignit son auberge d’un pas vif et décidé, il devait étudier tous les rapports dorés des porches, des soubassements, vérifier tous les calculs de la façade occidentale. Il avait remarqué que la rose, à la fois centre de gravité et centre symbolique de cette façade, avait une altitude qui ne correspondait pas au côté horizontal du triangle de l’Air. Or la hauteur de la corniche passant sur le sommet du portail du Sauveur était déterminée par le cercle centré sur la rose. Maître Thomas aurait-il mal appliqué le tracé de Maître Robert ? Ou serait-ce déjà une erreur commise par Renaud ? Lui, Silvère, arrivait trop tard pour rectifier cette maladresse grossière, néanmoins tous ses tracés s’en trouvaient modifiés, de fait.
Un grognement de porc qu’il avait heurté en marchant le sortit brutalement de sa méditation. Relevant la tête, il s’aperçut qu’une fois encore, il s’était perdu ! Il se trouvait dans une rue de commerces, mais il ne reconnaissait pas les lieux ! Cette ville était un véritable labyrinthe. Craignant de ne pas être compris, il demanda son chemin à un bourgeois qui se tenait sur la porte de l’une des rares maisons de pierre. Il se trouvait rue de l’Estaple, « la plus belle de notre ville » lui répondit le bonhomme. Il avait dépassé la rue de la Draperie sans s’en rendre compte.
Entrant enfin à L’Ecu d’Azur, il fut très chaleureusement accueilli par la jeune servante qui l’avait mené à sa chambre lors de son arrivée. Le regard de cette enfant exprimait de l’admiration mêlée à autre chose, ce qu’il préféra ignorer sur le moment. Alors qu’il était agenouillé sur le méchant plancher de sa chambre pour comparer les épures des trois porches et ses propres croquis, une image fulgurante s’imposa à lui, le regard tendre et appuyé que lui avait adressé la jeune Firmine et ceux de Jehan à son égard depuis leur première rencontre. Il comprit alors que Jehan, qui lui prenait souvent le bras, la façon avec laquelle il l’avait pris par les épaules lors de leur retour à l’atelier, il comprit que ses gestes dépassaient l’amitié. Il fut très mécontent d’en être troublé. Il tenta de chasser ces viles pensées, de se remettre à l’étude, en vain. L’agitation de son âme l’empêchait de se concentrer, il se croyait insensible aux charmes des corps ; jusqu’à présent il s’était consacré aux études et à son art de tout son être, seul le souvenir de sa mère avait le pouvoir de l’en sortir. Les œillades de séduction féminine le flattaient mais ne le touchaient guère. La tristesse qu’il décela dans le regard de Jehan lorsqu’il discutait avec maître Renaud l’avait agacé, néanmoins il se sentait atteint.
Il avait terminé les calculs des modules des blocs de grès nécessaires aux entaillures de ses quatre-feuilles, Silvère n’attendit point la cloche du guetteur pour se rendre à la porte Montrécu. Il passa dès que le garde l’y autorisa. Celui-ci tenta de l’effrayer en le « prévenant » que ce lieu-dit « Happelopin » était peuplé des « esprits » des condamnés à mort, des suicidés, et autres gens peu recommandables. Silvère lui fit remarquer en riant que ces « esprits » devaient s’égayer grâce aux arpents de vignes qui couvraient les coteaux surplombant le cimetière. Le garde ne comprit rien et s’impatientant, le poussa rudement de l’autre côté des fortifications. Les longs et fréquents entretiens en picard avec Villard n’avaient pas réussi à lui donner l’aisance pour converser en un picard plus populaire. Ces difficultés de langage risquaient de freiner sérieusement son travail.
Pour s’orienter, il écouta attentivement d’où provenaient les martellements des ouvriers carriers. Franchissant le rieu 50 qui alimentait le moulin Saint-Ladre, la lueur blafarde du lever d’un soleil de fin d’hiver éclaira en contre-jour les potences qui lui faisaient face. Ce qu’il vit lui glaça les os ! Le bourreau de la basoche 51 n’avait pas pris la peine de décrocher les malheureux condamnés dont les corps putréfiés se balançaient au bout de leur corde. Silvère tomba à genoux au pied de la première potence et pria intensément pour le repos de ces âmes abandonnées. Lorsqu’il se redressa, son regard surprit deux ouvriers en train de l’observer avec grande curiosité. Comme il les saluait, les autres se mirent à l’invectiver dans un patois incompréhensible pour lui, mais leur animosité ne faisait aucun doute et les reproches devaient concerner son attitude devant les cadavres de condamnés. Silvère prit le parti de leur faire la leçon. En un picard approximatif il évoqua les brigands crucifiés sur le Golgotha aux côtés de Notre Seigneur Jésus-Christ, pour leur expliquer que la justice des hommes s’éloignait trop souvent de celle de Dieu. L’un des ouvriers, calmé, lui sourit, et le tirant par la manche, lui montra un terrain vague parsemé de monticules de terre fraîchement retournée, parfois surmontés d’une croix de bois, souvent sans rien, pas même un nom ou un signe. Silvère comprit qu’il s’agissait du cimetière où étaient enterrés les condamnés. L’autre tenait à lui dire que les cadavres auraient une sépulture. La gorge serrée et le cœur retourné, il parvint quand même à exprimer avec force gestes qu’il cherchait le maître carrier et les tailleurs de pierre. Dès qu’il prononça « Notre-Dame d’Amiens », les deux bougres redevinrent dociles et respectueux. Ils le conduisirent vers une sorte de galerie ouverte à flanc de coteau, là où, précisément, tentait de pousser la vigne. Cinq hommes étaient en train d’entailler la roche à coups de pic pendant que deux autres étayaient avec des poutres épaisses et que d’autres encore taillaient le grès avec un maillet. Silvère fut soulagé en apercevant biveaux et cerces jonchant le sol car, dans sa précipitation matinale, il ne s’était guère muni de sa sacoche d’outils.
L’un des tailleurs de pierre, s’avança vers lui les mains tendues en le hélant joyeusement. Silvère reconnut Colars qu’il avait rencontré sur le chantier de Cambrai dirigé par Maître Villard. Après moult claques dans le dos et embrassades, Silvère lui montra ses croquis et lui expliqua qu’il souhaitait, selon la méthode de Villard, pré-fabriquer ici même les différentes pièces du soubassement de Notre-Dame dont il avait la charge. Colars s’émerveilla devant les croquis des quadrilobes, mais il ne cacha pas à son frère que le grès qu’il taillait ici était très dur. Ils s’entendirent si bien dans le choix des blocs et dans leur taille, qu’ils ne s’aperçurent point du départ des ouvriers à sixte. Malgré la carême ils étaient autorisés par les chanoines à faire une pause pour un sobre dîner, l’extraction de la pierre étant jugée pénible. Les deux compagnons se quittèrent à la fin du jour, heureux de s’être retrouvés, de pouvoir unir leurs efforts au service de l’élévation du chef-d’œuvre de Maître Robert.
Comme Colars était logé avec les autres ouvriers de cette carrière, Silvère revint seul à Amiens, méditant sur cette rencontre opportune. Il s’était étonné que Colars ait quitté le chantier de l’église de Cambrai sachant par Villard qu’il n’était pas terminé. Selon ses dires, le jeune tailleur de pierre avait préféré rejoindre le chantier d’Amiens à la réputation excellente, la rémunération des ouvriers étant à la hauteur de cette réputation… De plus, encore d’après ses dires, il avait cru que Maître Villard était parti pour la fabrique d’Amiens. Silvère a choisi de ne pas lui révéler qu’Elisabeth, bienfaitrice de Cambrai, était morte en 1231, que son frère, le roi Bela de Hongrie, avait envoyé un messager à Villard afin d’élever une cathédrale à Košice dédiée à Elisabeth canonisée. Villard, très attaché à Elisabeth, n’avait pas tardé à organiser son départ pour Bude. Silvère n’avait pas l’intention de dire à Colars, ni à qui que ce soit d’autre, la nature des liens qu’il entretenait avec Villard de Honnecourt. Pourtant, il appréciait le travail et la compagnie du jeune Colars. Il lui serait précieux pour se faire comprendre des manœuvres picards. Son art de la taille lapidaire s’accordait parfaitement avec sa propre façon de travailler.