Première partie-6

2057 Mots
La faim le tenaillait. Il fit vêpres dans l’église attenant à l’Hôtel-Dieu, celle appelée « Saint-Leu » pour remercier Dieu de ces retrouvailles providentielles. Pourquoi ce nom « Saint-Leu » ? Que venait faire ici « Messire Ysengrin » ? Décidément, Colars avait réussi à lui donner l’humeur plaisante. Il se rappela la porte aux jumeaux romains, et leur louve maternelle ; Amiens aurait-elle été la proie des loups ou leur aurait-elle voué un culte païen ? Le trouvère de ces lieux, Richard de Fournival, lui donnera sûrement la signification de ces bizarreries. D’ailleurs Villard lui avait recommandé d’aller prendre conseil auprès de lui pour d’autres questions. Comment trouver sa demeure dans le dédale des ruelles amiénoises ? Avant de rejoindre L’Ecu d’Azur, Silvère s’arrêta dans une taverne pour calmer sa faim. Il dut se contenter d’un hareng accompagné d’un morceau de pain brun. Le jour déclinait et il se hâta de rentrer. Cette journée contrastée l’avait quelque peu distrait des soucis de la veille. Son appréhension de revoir Jehan refit surface lorsqu’il se retrouva dans sa chambre. Cet homme attendait trop de lui. Il ne voulait pas être prisonnier d’une telle affection, tout son être était « réservé » à sa mission d’enquêteur et à sa participation au Grand Œuvre. Graver la face de Notre-Seigneur pour ouvrir la cathédrale au peuple, c’était là toute son ambition. Il ne pouvait pourtant point nier que Jehan le touchait au cœur. Cette situation des plus embarrassantes faisait obstacle à sa concentration, il chercha l’apaisement par la prière et se coucha avant complies. * * * S’enfuyant de l’atelier sous les yeux ébahis de ses frères parliers, Jehan eut beaucoup de peine à contenir ses larmes devant Agnès lorsqu’il lui annonça qu’il ne souperait pas et qu’il souhaitait rester seul. Le visage fermé de « son petit » brisa net l’élan affectueux d’Agnès qui savait bien qu’elle ne serait jamais une mère pour lui. Jehan ne savait plus ce qui se passait en son âme, il n’était plus lui-même, sa souffrance dépassait celle qu’il avait ressentie lors de sa séparation d’avec Isabelle ! D’ailleurs, depuis l’apparition de Silvère dans sa petite vie jusque-là tranquille, quasi monastique, il ne pensait plus guère à elle. La beauté de Silvère le bouleversait. Ce qu’il croyait être dû à sa ressemblance avec Jésus était d’une autre nature, hélas, il fallait qu’il osât se l’avouer. Silvère l’avait humilié en ne lui parlant pas de ses intentions de préfabrication en carrière. Ce n’était point trop demander que d’être partie prenante dans ce travail commun ! Le sourire grimaçant de Renaud indiquant à Silvère que la carrière de grès se trouvait près de « Vielse Justice » était lourd de sens et contribuait à son tourment. Des idées folles le traversaient : se rendre sur les lieux pour protéger Silvère, se cacher rue de la Draperie pour le suivre… Cette nuit-là il ne parvint pas à se raisonner avant que le sommeil n’ait vaincu cette agitation. L’endemain 52, le devoir de rester digne lui fit abandonner ces sottises. La mort dans l’âme il partit à la fabrique bien avant tierce sans déranger Agnès pour le déjeuner. Les compagnons faisaient mine de ne pas voir la tristesse assombrissant son visage. Maître Renaud, lui, se fit une joie de faire remarquer l’absence de Silvère. S’adressant à tous : — Silvère a obéi à mes ordres ! Il s’en est allé en carrière pour y faire tailler ses pierres de soubassement, nous ne le reverrons pas de sitôt. Consacrons-nous à l’élévation du chœur qui sera signée de ma main. Pointant les apprentis maçons de son compas : — Il faut d’abord débarrasser les lieux de tous les gravats de démolition de l’ancien Hôtel-Dieu. Toi, vas à la Queue de Vache 53 prévenir la confrérie des Naveliers afin qu’ils viennent sur leurs embarcations les plus solides ; vous autres, appelez les huchers et rassemblez les gravats en préservant les bonnes poutres qui serviront aux prochains échafaudages, et tâchez de ne rien jeter dans le Hocquet ! Poursuivant sur un ton encore plus autoritaire et défiant Jehan du regard : — Quant aux parliers, suivez-moi, nous allons calculer les modules du chœur et du transept nord. — Maître, dit Jehan d’un ton glacial, mes frères et moi avons déjà calculé tous les modules d’après la suite des nombres de messire Fibonacci et les épures de Maître Robert approuvées par Maître Thomas, votre père. Il serait alors grand temps de transmettre nos patrons aux maçons. — Tu te prends pour le maître ! Oserais-tu contredire mes ordres ? éructa Renaud devenu écarlate de colère. Je suis le seul architecte ici, je le suis autant que mes prédécesseurs. Pour ta gouverne, sache que les plans de Robert de Luzarches ne me conviennent guère ! Je suis capable de faire des arcatures plus élégantes telles que mon père les avait entreprises au niveau du triforium ! Nous allons revoir votre travail. Assez de jactance ! Jehan, sans mot dire, tourna les talons et se dirigea vers la sortie. Aussitôt, Renaud l’apostropha : — Où vas-tu ? Si tu nous quittes maintenant, j’avertirais Monseigneur et tu seras renvoyé ! — Jehan, hurla l’un des parliers prénommé Raoul, nous ne ferons rien sans toi ! Nous ne te lâcherons mie. — Serait-ce une rébellion ? gronda Renaud. Je vois que vos prérogatives sont plus fortes que votre foi, que l’élévation de Notre-Dame vous importe peu ! Votre confrérie est un suppôt du diable et je le dénoncerai auprès du chapitre. On verra qui aura le dernier mot ! Je saurais bien établir les patrons sans votre aide, pauvres ignorants ! Renaud s’éloigna vers l’aire de traçage où étaient entreposés les moles 54 et les modèles grandeur nature. Le cri du cœur de Raoul pour le soutenir confortait Jehan dans la confiance indéfectible qu’il avait en ses frères du « Puits de l’Œuvre ». Sans hésiter il se dirigea vers ce qui servait pour le moment de demeure à Monseigneur Geoffroy. Il fut introduit sans attendre auprès de l’évêque. Ici, tous l’estimaient. Monseigneur s’affaiblissait de jour en jour. Il se jeta à ses genoux : — Mon père, je vous supplie d’intervenir, Renaud va changer les tracés de Maître Robert pour l’élévation du chœur de Notre-Dame ! — Jehan, mon très cher enfant, ne crains rien. Puis lui serrant les mains dans les siennes, le fixant de ses yeux voilés de vieillard presque aveugle : — Je te sens l’âme ternie par un souci inavouable, confesse-toi, cela te soulagera. — Pardonnez-moi Monseigneur, ma pauvre âme n’a guère d’importance, il faut sauver l’Œuvre. — Crois-tu vraiment ce que tu viens de dire ? Mon fils, toute âme a un prix infini pour Notre-Seigneur, surtout celle du plus infâme des pécheurs. Je vais convoquer Renaud et lui ordonner de me montrer son travail, mais promets-moi de venir te confesser. — Je ne sais point moi-même ce qui m’arrive, mon père. — Ne suis-je pas ton meilleur conseiller ? Je t’aiderais à voir plus clair en toi-même, tu sais bien que je peux tout entendre. Il lui prit les mains pour les porter à sa bouche : — Dis-moi, que devient ton nouveau confrère, le jeune imagier talentueux que j’ai reçu en ce début d’octave ? — Silvère, Monseigneur ? s’assura Jehan d’une voix tremblante ; — Oil, Silvère. Si tu le rencontres, transmets-lui mon souhait de le revoir avant les fêtes pascales. Tu le feras, n’est-ce pas ? insista l’évêque. Jehan raconta alors comment Silvère comptait s’y prendre pour travailler et que Renaud lui avait conseillé d’explorer la carrière de Saint-Pierre. Par conséquent il ne savait point quand Silvère reviendrait à la fabrique. L’écoutant très attentivement, Geoffroy d’Eu perçut quel tourment troublait cet homme mûr et pourtant encore bien innocent, cette pureté d’âme attendrissait le vieil évêque. Jehan confia son inquiétude : — Monseigneur, je crains pour la vie de Silvère, l’amabilité de Renaud à son égard est trop ostentatoire pour ne pas être feinte. — Que vas-tu imaginer mon Jehan ? répondit l’évêque pour le réconforter. — Rappelez-vous les sorts de Maître Robert, de Maître Thomas… — Nous ne savons rien sur le motif de la disparition de Robert de Luzarches, quant à Thomas Cormont, il a librement choisi un autre chantier, mon fils. Le ton de Monseigneur Geoffroy avait brusquement changé : — La seule chose importante est la poursuite des travaux de notre cathédrale et que le peuple amiénois y trouve la joie suprême d’y prier Notre-Seigneur en toute sérénité. Il était inutile d’insister. Geoffroy représentait la plus haute autorité de l’Eglise, il n’avouerait jamais ses doutes. Mais il sentait qu’il partageait sa peur. Se reprenant et adoucissant sa voix, tout en touchant les cheveux clairsemés de Jehan de sa main tremblante, Geoffroy d’Eu tenta de le rassurer : — Je protégerai notre jeune Silvère, mais il doit me visiter. Je vais raisonner Renaud. Toi tu te rends sans tarder à Saint-Pierre, je te fais mon messager. Demande-lui de m’apporter ses épures de la statuaire. Va, mon fils. Jehan ressortit de l’évêché apaisé et heureux d’avoir un motif pour rejoindre Silvère à la carrière. Luttant contre son élan, il retourna à l’atelier pour instruire ses compagnons parliers de la mission dont Monseigneur Geoffroy l’avait chargé. Dès qu’il passa le seuil de la fabrique, Raoul se précipita vers lui, lui murmurant à l’oreille : — Les frères et moi avons décidé de cesser le travail ! Renaud s’est retiré en maugréant sur son aire de traçage. Toi, qu’as-tu fait ? — J’ai vu Monseigneur Geoffroy, il nous soutient, il va imposer nos plans à Renaud. — Alors reprenons nos modules, mon frère ! déclara Raoul d’une voix forte afin d’être entendu de Renaud. — Continuez les calculs sans moi. Monseigneur m’a chargé d’un message pour Silvère : je dois me rendre à la carrière Saint-Pierre où je suppose qu’il doit travailler. Jehan n’eut guère le temps d’achever sa phrase qu’un clerc épiscopal se montra, demandant à la ronde où se trouvait Maître Renaud. Raoul se fit un plaisir de le mener à l’aire de traçage, Jehan n’attendit pas son retour pour partir rejoindre Silvère. Tout le long du chemin conduisant à la porte Montrécu, Jehan se remémora sa conversation avec Geoffroy d’Eu et médita sur l’insistance de l’évêque à vouloir le confesser. Qu’avait-il deviné au juste ? D’ailleurs, qu’y avait-il à deviner ? Il n’osait pas se le dire. Il se sentait bien fragile, n’ayant jamais quitté sa bonne ville d’Amiens contrairement aux autres compagnons du devoir 55 qui parcouraient le monde, et qui, pour la plupart, avaient étudié leur art à Paris. Il avait refusé de s’éloigner du béguinage où résidait Isabelle. Heureusement qu’il était fils d’échevin, les portes des écoles amiénoises lui avaient été ouvertes, il avait pu s’instruire grâce à la Biblionomia 56 de Messire Richard de Fournival, c’était même grâce à cette bibliothèque qu’il avait lu l’œuvre de Vitruve. Mais il n’avait guère reçu de leçons sur la vie, toujours protégé par son père, puis par Agnès, toujours bien entouré par ses compagnons maçons. Il n’avait point digéré qu’on se refuse à lui, il n’était qu’un enfant gâté. Maintenant il se heurtait à un nouveau refus. Il ne se comprenait plus. Tout à ses pensées, il fut surpris d’être parvenu à la porte Montrécu où il fallait toujours s’expliquer avec le garde. Le soleil déclinant allongeait les ombres des potences, il ne s’habituait pas à cette vision de l’apocalypse ! Baissant la tête il se dirigea vers l’ouverture de la galerie. Comme il se rapprochait du chantier d’extraction, il entendit des rires et reconnut la voix de Silvère, une voix enjouée, d’un jeune homme heureux, une voix qu’il ne lui avait jamais fait entendre à lui, un frère dévoué. Il s’approcha sans bruit. Il le vit penché sur une pierre, sa tête frôlant celle d’un jeune tailleur de pierres qu’il ne connaissait pas. Son cœur défaillit, il s’arrêta et se détourna. Sans réfléchir davantage, il rebroussa chemin. Il erra dans les ruelles menant au Castillon sans savoir ce qu’il voulait faire ; il n’avait pas obéi à l’évêque et il avait trop mal pour penser à réparer cette faute. Il avait hâte d’être seul à l’abri des regards, surtout de celui d’Agnès. Il ne pouvait effacer cette vision d’un Silvère si différent de celui qui s’offrait à lui, fier, lointain, ne s’intéressant qu’à l’édification de la cathédrale et ne conversant avec lui qu’à propos de ses épures et modules, acceptant son invitation à souper nen par amitié, mais pour les besoins de sa mission ! Alors, pourquoi, lui, Jehan, à qui Silvère opposait tant de froideur, s’en était-il épris de la sorte ? Il le sentait trop, ce n’était pas un frère pour lui, il l’aimait tel un amant, ou plutôt l’amoureux d’un amour malheureux. * * * Dès le lever du soleil Silvère s’apprêta à rejoindre Colars en carrière afin de commencer l’entaillure de ses quadrilobes. Il avait besoin d’une ablution et décida de faire un détour par le côté est de Saint-Leu pour emprunter la rue Maioc car il y avait aperçu des étuves face au pont de grès. Quelques femmes se chamaillaient devant ces étuves, il se dit alors qu’il valait mieux attendre la fin de la journée de travail pour ses ablutions. Ne pouvant passer la porte Montrécu avant prime, il entra dans la chapelle Saint-Leu pour le premier office. Il aimait cet endroit d’où l’on voyait s’élever la nef majestueuse de Maître Robert. Il pouvait s’y recueillir loin de tous les tourments qui l’assaillaient depuis qu’il séjournait à Amiens, à peine une octave. L’endemain, dimanche, ne pouvant point se rendre en carrière, peut-être devrait-il visiter Monseigneur Geoffroy selon sa volonté. Il lui montrerait ses croquis pour les soubassements et ses dessins pour la statuaire du porche central. Dans ses prières les plus ferventes, il se surprit à y associer Jehan dont il sentait être la raison de sa tristesse. Il allait se confesser à un prêtre inconnu, il avait besoin d’être éclairé sur ses propres faits et gestes à l’égard de Jehan. Rasséréné par cette idée, il alla à grands pas vers Saint-Pierre, ayant hâte de se remettre à ses entailles.
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