II

2482 Mots
IIUn peu avant midi, Mme Barnett quitta l’hôtel Chalier et monta dans le fiacre qui l’attendait. Pendant le trajet de l’avenue de Messine à sa demeure, elle parut absorbée en des pensées probablement fort graves, car un pli profond se formait sur son front blanc et uni... En entrant dans le vestibule de son appartement, elle demanda à la femme de chambre qui lui ouvrait la porte : – Monsieur est-il rentré ? – Oui, madame, mais il est reparti en disant qu’on ne l’attende pas pour commencer à déjeuner, car il sera peut-être en retard. En réprimant un mouvement de contrariété, Mme Barnett ordonna : – Et bien ! servez dans un quart d’heure. Quand elle eut quitté ses vêtements de sortie, elle gagna le petit salon, pièce élégante, garnie d’assez beaux meubles, de draperies soyeuses, de bibelots nombreux, dont quelques-uns d’assez grand prix... Assise dans un fauteuil bas, Dinah tenait à la main un livre qu’elle ne lisait pas. À l’entrée de sa belle-mère, elle leva languissamment la tête, montrant un visage amaigri, d’une blancheur top diaphane, des yeux tristes sous lesquels se dessinait un cerne bleuâtre. Mme Barnett s’approcha d’elle et mit un b****r sur son front. – Ton père n’est pas encore rentré, paraît-il, chérie ? – Non, pas encore, maman... Il a été obligé de sortir à nouveau pour une affaire, m’a-t-il dit... Votre répétition s’est bien passée ? – Pas trop mal, quoique, parmi ces amateurs, certains soient à peine passables... Mme Charlier en particulier, ne vaut rien dans son rôle. La pièce est d’ailleurs mal faite et n’a aucune valeur littéraire. – Alors, ce sera un four ? Mme Barnett laissa échapper un petit rire d’ironie. – Bah ! Les hôtes de Mme Charlier l’applaudiront comme si elle était un chef-d’œuvre ! C’est tout ce qu’il faut pour satisfaire les prétentions de cette jeune femme, vaine et peu intelligente au fond... Allons, ma petite Dinah, viens déjeuner, car nous ne savons à quelle heure ton père rentrera. Dinah se leva, du même air languissant, et suivi sa belle-mère à la salle à manger. Elle mangeait à peine, en dépit des tendres objurgations de Mme Barnett, et n’accordait à la conversation de celle-ci qu’une attention polie, mais quelque peu distraite. On la sentait indifférente à tout, lassée de corps et d’âme. Et un vague sourire apparut à peine au coin de ses lèvres pâles quand son père, arrivant au milieu du repas, posa près d’elle un énorme bouquet de violettes de Parme, sa fleur préférée. Tout en déjeunant à son tour, Nathaniel Barnett parla de choses et d’autres, interrogea sa femme sur la répétition à l’hôtel Charlier... Parfois, il jetait un coup d’œil soucieux vers Dinah, qui restait silencieuse et distraite. Quand il se leva de table, il caressa la joue pâle en demandant : – Et bien ! vas-tu sortir aujourd’hui, petite ? Elle secoua négativement la tête. – Cela ne me dit rien du tout, papa. – Au moins, iras-tu ce soir chez Mme Charlier ? Dinah étouffa un soupir d’ennui. – Oui, puisque ma mère le désire beaucoup. – Parce que je veux te distraire, mignonne, dit Louisa Barnett en se penchant pour embrasser la jeune fille. Il n’est pas bon de t’absorber ainsi en tes pensées, de faire la petite sauvage... Bien au contraire, fais ton possible pour oublier celui que tu ne dois plus maintenant que détester... celui dont tu dois chercher à tirer vengeance. Un peu de rougeur monta au teint diaphane ; les yeux bleus s’assombrirent, puis se cachèrent sous les longs cils pâles, tandis qu’une voix frémissante répliquait : – Je ne l’oublierai jamais... Et je ne songe pas du tout à me venger, car il n’a eu aucun tort... Il a toujours été correct. C’est moi qui cherchais à... me faire aimer... Mme Barnett leva légèrement les épaules, en glissant vers sa belle-fille un regard de pitié un peu méprisante. – Pauvre petite, qui défend celui par qui elle souffre !... J’ai trop d’expérience de la vie, ma chère enfant, pour croire que M. de Faligny n’ait pas cherché à profiter de la situation. Naïvement, tu lui laissais voir ton amour... et lui, habile, roué comme tous ses pareils, a su agir de telle sorte que, seule, tu semblais faire les avances. Puis, quand il a jugé que ton cœur s’était donné complètement à lui, il l’a brisé, tout simplement – pour son plaisir. La jeune fille se redressa, très pâle maintenant, les lèvres crispées, le regard brillant de souffrance et de colère. – Non, non, je ne crois pas cela !... Je ne veux pas le croire ! – Non, tu ne le « veux » pas, pauvre petite !... mais, au fond, tu sens bien que je dis la vérité... Ah ! combien je regrette d’avoir permis ces séances de pose !... C’est que je croyais ce M. de Faligny homme d’honneur, incapable de s’amuser avec l’amour d’une honnête jeune fille. Hélas ! je déplore de m’être si amèrement trompée ! Barnett dit d’un ton bref : – Peut-être y aura-t-il moyen d’arranger cela, un peu plus tard. Je n’entends pas, moi, que ce beau monsieur fasse pleurer ma fille... Allons, ne te désole pas, enfant ; tout n’est pas perdu, va. Sa voix s’était subitement adoucie, comme son regard. Il se pencha pour embrasser Dinah, puis quitta la salle à manger. Deux minutes plus tard, Louisa le rejoignait dans son cabinet, où il s’occupait d’allumer un cigare. – J’ai de très importantes choses à te communiquer, Nat, annonça-t-elle, après avoir soigneusement fermé la porte capitonnée. – Ah !... Des choses que tu as apprises chez les Charlier ? – Oui... Je te disais bien qu’il fallait avoir une sérieuse entrée dans cette maison, pour savoir quelque chose en cas de réapparition... Mais « lui », en tout cas, ne reviendra plus, si j’en crois quelques mots dits par Mme Charlier. Sa fille serait orpheline et arriverait de la Nouvelle-Guinée pour demander la protection de M. Charlier. Barnett avait tressailli et ses yeux froids s’animaient tout à coup. – Mort ?... Il serait mort ? Sa voix avait un accent de triomphe, de joie cruelle. – ... Ah ! je t’ai véritablement vaincu, Valdemar ! Tu es mort en exil, forçat évadé !... tandis que, moi, je suis libre et je reste le maître de la situation... une situation qui peut devenir fort belle, si nous savons manœuvrer habilement. – Comment l’entends-tu ? demanda Louisa, en s’asseyant près du bureau de son mari. Nathaniel lui jeta un coup d’œil aigu... Après une légère hésitation, il répondit, en baissant la voix jusqu’au murmure : – Au cas où ta fille viendrait à mourir, tu hériterais de sa fortune... Mme Barnett eut un léger sursaut et son visage frémit un peu, tandis qu’elle répliquait d’une voix plus basse encore : – Tu ne songerais pas à... à... Barnett s’assit devant le bureau, sur lequel il appuya ses coudes, et plongea son regard froid, résolu, dans celui de Louisa, un peu troublé. – Je n’ai encore, naturellement, aucune idée précise, aucun plan à ce sujet... Mais j’imagine que tu ne ferais pas de sentimentalité au sujet de cette jeune personne, à laquelle Valdemar a dû inculquer la haine, le mépris de sa mère, et qui se détournerait d’elle avec horreur, si elle se rencontrait avec elle. Louisa serra nerveusement les lèvres, tandis qu’un peu de sang montait à son visage. – Oui, je sais bien qu’elle doit me détester, dit-elle d’une voix un peu rauque. Et moi, je ne la connais pas... Je ne puis avoir aucune affection pour elle... Je ne puis que la détester aussi, elle qui, tout enfant, était déjà une image de son père, et qu’il a dû former à sa ressemblance morale. Une lueur de haine passait dans les yeux bleus... Pendant un instant, Mme Barnett demeura silencieuse, le front plissé, le visage frémissant. Barnett, d’une main lente, caressait la barbe blonde qui tombait sur son gilet... Enfin, Louisa reprit : – Elle doit arriver, accompagnée de Katarina et d’un ancien marin provençal... Mais il n’a pas été question d’Ole. – Ah ! ah !... Peut-être est-il mort ?... Ce serait excellent pour nous, car cet homme-là était intelligent, habile, dévoué... Mais ce marin, qu’est-ce que cela ? – J’ai comme un vague souvenir d’un jeune pêcheur qui, au cours du procès, fut interrogé comme ayant de fréquents rapports avec les habitants de la Sarrasine et passant pour être dévoué à Norsten, qui l’avait guéri d’une maladie noire... D’autre part, Elfrida, Ole et Katarina disparurent mystérieusement. Peut-être furent-ils aidés par cet homme, qui les aura ensuite rejoints ? – Oui, c’est chose plausible... Il faudra surveiller cet individu, qui peut être fort gênant... puis tâcher de nous assurer si Ole est vivant ou non... Que sais-tu encore ? – Eh bien ! j’ai appris que Raymond de Faligny était de retour. Les yeux clairs de Barnett s’animèrent légèrement. – Il est à Paris ? – Non, en Provence... Il est arrivé de la Nouvelle-Guinée avec son ami Martellier, après avoir, paraît-il, échappé à de grands dangers. Faits prisonniers par la peuplade dont ils allaient explorer le pays, – peuplade qui avait pour roi un homme blanc, – ils se sont enfuis après la mort de celui-ci, car ils ne se jugeaient plus en sûreté... Ils se sont enfuis – écoute bien ceci, Nat – avec d’autres Européens depuis plus longtemps qu’eux dans le pays. Et parmi les Européens se trouvaient deux femmes... Or, Elfrida, en compagnie de Katarina et de ce marin, arrive de la Nouvelle-Guinée, où vraisemblablement est mort son père – qui fut peut-être le souverain blanc en question. – Ah ! mais !... ah ! mais ! Barnett se redressait en attachant sur sa femme un regard où l’intérêt se faisait plus vif encore. – ... C’est que tu pourrais avoir raison !... Ils arrivent tous au même moment... Eh ! il faudra absolument nous enseigner à ce sujet, ma chère !... Par Martellier, tu le pourrais. Il a été reçu chez nous. Invite-le encore sous un prétexte quelconque. – Il vient de partir pour la Normandie. Mais je m’arrangerai pour savoir quand il sera de retour. – Oui... et Faligny également... Plus que jamais, maintenant, il faut avoir à l’œil celui-ci. Non seulement je « veux » qu’il épouse ma fille, mais encore je mettrai tout en œuvre pour que, si tu as deviné juste, il n’ait plus aucun rapport avec Elfrida... Car cela pourrait devenir dangereux, comprends-tu ? Valdemar, au cours de son procès, a toujours soutenu qu’il était victime d’une machination que sa femme avait imaginée par vengeance. Il n’a jamais parlé de son cousin Frund... mais très probablement, dès ce moment-là, il a dû soupçonner que celui-ci avait échappé à la mort. Aussi nous est-il permis de supposer que, s’il en avait eu la possibilité, il aurait fait faire des recherches dans ce sens, pour arriver à se réhabiliter. Or, avant de mourir, n’a-t-il pu instruire de ses soupçons soit sa fille, soit quelqu’un de ses compagnons ?... N’a-t-il pu – si réellement il s’est rencontré avec Raymond de Faligny – lui révéler ce qui s’est passé entre lui, sa femme et Frund, pour s’innocenter à ses yeux ?... Et s’il a réussi à convaincre le frère de sa victime, vois-tu que ce Faligny, énergique, entreprenant, fort intelligent, dit-on, – il en a d’ailleurs bien l’air, – vois-tu qu’il imagine, pour réparer le tort involontaire fait par lui à Norsten, de rechercher le véritable coupable ? Louisa tressaillit d’inquiétude. – Ah ! mais... ce sont, en effet, des choses à envisager !... de dangereuses choses ! – D’autant plus dangereuses que M. de Faligny me connaît et qu’il a pu remarquer certaine ressemblance avec Valdemar. – Oui. Mais enfin, tu as un état civil bien en règle au nom de Nathaniel Barnett. Les ressemblances, après tout, signifient peu de chose... D’ailleurs, des gens qui t’ont connu dans ta jeunesse ne t’ont pas reconnu, avec cette barbe que tu n’avais pas autrefois et ce léger grimage qui change ta physionomie. Barnett secoua la tête. – Je me méfie du coup d’œil de ce jeune homme... Puis, il y a Dinah... Tu m’as dit qu’elle avait les traits d’Elfrida enfant... – C’est vrai. Mais M. de Faligny n’a peut-être pas gardé le souvenir de cette petite fille. – Et s’il l’a revue, d’après notre présente hypothèse ?... s’il a découvert une ressemblance entre elle et Dinah ?... Puis, encore, s’il arrive à savoir – ce qui ne lui sera pas difficile – que tu es Loïsa d’Argelles, la femme de Norsten ? – Eh bien ! qu’importe ?... Je suis légalement mariée aux États-Unis avec un citoyen de ce pays, et non avec Frund Erlich, dont personne n’a plus entendu parler depuis près de douze ans. – Légalement mariée ?... Non, puisque cette union a été contractée alors que Valdemar vivait encore. Ainsi donc, tu peux être condamnée pour bigamie, ma chère amie... Certaines autres petites choses paraîtraient suspectes à un œil clairvoyant... C’est pourquoi... Ici, Barnett fit une courte pause. Sa mâchoire eut une contraction qui, pendant quelques secondes, donna à l’impassible physionomie une expression d’étrange férocité. – ... C’est pourquoi, ou bien Faligny deviendra mon gendre et, en ce cas, personne plus que lui n’aura souci de mon honorabilité, du bon renom de la famille... ou bien, si je soupçonne en lui le moindre danger pour nous, tout prix je l’écarterai de notre route. Mme Barnett approuva de la tête. Nathaniel se leva, fit quelques pas et revint à sa femme. – Il faudra que tu saches quand Elfrida sera là. – Je le saurai. Mme Charlier s’est entichée de moi ; aussi aurai-je désormais près d’elle mes grandes et petites entrées... J’ai cru, en outre, comprendre qu’elle était peu charmée d’avoir pour hôte Elfrida Norsten, la fille du forçat. Barnett eut une grimace sarcastique. – Ah ! bon !... Peut-être pourra-t-on utiliser ce sentiment-là... Nous verrons sur quelle voie il faut nous engager, le moment venu. En attendant, renseignons-nous le mieux possible. Tâche de te tenir au courant des faits et gestes, non seulement d’Elfrida et de ses serviteurs, mais plus encore de ceux de Faligny. Mme Charlier pourra sans doute t’être encore utile de ce côté, car je crois qu’elle est un peu sa cousine ? – Oui... et l’on m’a dit qu’elle en avait été fort amoureuse. Mais, en dépit de toutes ses avances, le jeune homme est demeuré insensible. Alors, elle s’est décidée à épouser Marcel Charlier qui, si je ne me trompe, ne sera pas des plus heureux avec cette femme vaniteuse, autoritaire, et certainement toujours éprise du beau Faligny. – En ce cas, elle cherchera certainement à attirer celui-ci... et c’est alors que tu devras mettre en œuvre toute ton habileté pour connaître ce qui est nécessaire à notre défense... et à une offensive éventuelle. – Compte sur moi. En flattant l’amour-propre de Mme Charlier et ses prétentions littéraires, j’aurai sur elle l’influence nécessaire. – Bien. Nous voici prévenus d’un danger possible, occupons-nous d’y faire face, mais ne nous en tourmentons pas à l’avance... car, après tout, nous discutons encore sur des hypothèses. Les Européens qui se sont enfuis avec Faligny et Martellier peuvent fort bien ne pas être Elfrida et ses compagnons... ou bien, s’il en est ainsi, nous pouvons encore supposer que Faligny n’a pas été mis au courant par Norsten, ou qu’il n’a pas cru au récit de celui-ci, car nous savons qu’il le détestait... Bref, pas d’inquiétudes anticipées, Louisa, mais de la méfiance, des investigations discrètes, une grande prudence... Et, si nous découvrons un péril sérieux, la résolution de ne reculer devant rien... devant rien. Il accentua la répétition avec ce même mouvement de mâchoires si caractéristique chez lui. Louisa se leva d’un mouvement souple. À peine sa physionomie avait-elle eu un léger frémissement... Elle dit, avec un accent de passion concentrée : – Oui, ce ne serait pas la peine d’avoir tant fait... tant risqué, pour échouer maintenant... pour ne pas réaliser notre rêve ! D’ailleurs, Dinah mourra si elle n’épouse pas M. de Faligny. Barnett serra brusquement les poings et une lueur sinistre s’alluma dans son regard. – Je le tuerai, alors !... je le tuerai !... mais non, je le forcerai bien à l’épouser !... Car je veux qu’elle vive, ma petite Dinah ! Pendant quelques secondes, le regard où brillait la flamme du meurtre s’adoucit, devint presque tendre. – ... Je veux qu’elle soit heureuse près de celui qu’elle aime. Pour cela, je marcherai sur tous les obstacles... je foulerai aux pieds ceux ou celles qui menaceraient son bonheur... Et je la ferai riche... la plus riche possible, par tous les moyens. De nouveau, la lueur sinistre reparaissait dans les yeux froids... Louisa n’en parut pas troublée. Elle dit avec calme : – Nous y travaillerons tous deux. Puisque Valdemar m’a pris ma fille, corps et âme, je ne reconnais plus pour mienne Elfrida Norsten. Ma seule enfant est Dinah... et, moi aussi, je veux qu’elle devienne comtesse de Faligny.
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