IIIElfrida arriva à Paris le surlendemain de la soirée qui avait réuni, dans les salons de l’hôtel Charlier, les personnalités les plus en vue de l’aristocratie et de la finance... Selon les ordres donnés par M. Charlier, on introduisait aussitôt près de lui la jeune fille, qui reçut un accueil fort affectueux. Le banquier l’interrogea longuement sur son ami et témoigna d’une vive émotion au récit de sa mort, fait par Elfrida d’une voix que les sanglots étouffaient.
– Mon pauvre Norsten !... mon pauvre martyr ! répétait-il en pressant les mains tremblantes de la jeune fille. Et vous, mon enfant, par quelles épreuves vous avez passé là !... Comme vous ressemblez à votre père !... Dans votre regard, je retrouve la même expression, si fière, et douce pourtant ! Ah ! quelle souffrance il dut éprouver à l’idée de laisser seule une enfant si charmante, si digne de sa tendresse !... Mais du moins, je ferai tout le possible pour essayer de le remplacer près de vous, chère petite Elfrida !
Elle le remercia avec émotion, puis, sur sa demande, elle fit un récit succinct de leur existence, depuis l’instant où son père, elle et les deux serviteurs suédois avaient quitté Marseille sur le navire secrètement affrété à leur intention par M. Charlier, avec lequel Norsten s’était tenu en rapport, grâce à son geôlier qui, mis en état d’hypnose, obéissait passivement à toutes les suggestions du prisonnier.
Le banquier s’exclamait en entendant narrer les étonnantes aventures de Valdemar Norsten et de ses compagnons. Et sa surprise fut à son comble quand Elfrida mentionna l’arrivée de M. de Faligny et de son ami Martellier.
– Quelle coïncidence !... Quelle rencontre !... L’adversaire déclaré, l’accusateur, en présence de la victime de son erreur !... Quelle fut leur attitude réciproque, en cette pénible occurrence ?
– Mon père, toujours admirable, ne voulut pas un instant se souvenir qu’il avait affaire à un ennemi... Pourtant, tout d’abord, M. de Faligny ne lui avait pas caché son hostilité, son... mépris...
Ces mots sortirent avec effort des lèvres de la jeune fille. Dans son regard passait une flamme de farouche colère.
– ... Au moment où mourut mon père bien-aimé, cependant, il déclara reconnaître son innocence...
M. Charlier eut un vif mouvement de surprise.
– Comment ?... Il a reconnu ? Sur quelles preuves ?
– Mon père vous avait-il parlé de son cousin Frund Erlich, monsieur ?
– Oui... Un triste personnage, dont il avait eu beaucoup à se plaindre.
– Eh bien ! il est persuadé que ce Frund, disparu mystérieusement, et qui lui ressemblait, paraît-il, beaucoup, est l’auteur de l’assassinat.
M. Charlier, sans témoigner d’étonnement, hocha la tête à plusieurs reprises.
– Il m’avait fait connaître ce soupçon avant son évasion, et – sans succès d’ailleurs – j’ai fait, par la suite, rechercher le personnage... Votre père ne vous a pas donné d’autres détails à ce sujet, mon enfant ?
– À moi, non. Mais il m’a dit avoir confié au Père Gélin toutes les indications nécessaires... Hélas ! le pauvre Père n’est plus, lui aussi !
M. Charlier enveloppa la jeune fille d’un regard de compassion. Lui qui avait connu les souffrances intimes de Valdemar Norsten, il savait pourquoi celui-ci n’avait pu tout apprendre à sa fille. Il n’ignorait pas non plus la scène tragique qui s’était passée à Ebsal, la lutte entre les deux cousins, la disparition de Frund dans l’étang... Et, comme Valdemar lui-même, il s’était depuis longtemps demandé si Frund n’avait pas mystérieusement échappé à la mort.
Elfrida ajouta d’un ton ardent et douloureux :
– Ah ! que je voudrais, cependant, faire rendre justice à mon cher, mon malheureux père !... Que je voudrais voir démasquer le misérable qui, par pur esprit de vengeance, par un raffinement de perversion, a commis ce crime abominable !... ce double crime, puisque, en tuant cette jeune femme, il déshonorait, il assassinait moralement mon père !
– Hélas ! que n’ai-je ma santé d’autrefois ! Je mettrais tout en œuvre pour rechercher encore la piste de cet homme. Mais vous me disiez tout à l’heure que M. de Faligny avait reconnu l’innocence de mon cher Norsten ? Or, étant donné le caractère bien connu de ce jeune homme et sa prévention contre votre père, il a fallu, pour en arriver là, qu’il eût des preuves... des preuves formelles.
Elfrida répliqua brièvement, avec un éclair dans ses yeux assombris :
– J’ignore sur quoi fut basé ce changement. M. de Faligny ne m’en a jamais dit un mot... et moi, je ne lui ai jamais rien demandé, car... nous sommes ennemis comme autrefois... et je n’oublierai jamais que c’est lui qui fit condamner mon père.
M. Charlier passa un doigt caressant sur la joue qui brûlait un peu.
– Allons, je retrouve bien la petite Elfrida d’autrefois, avec son âme intransigeante, son cœur si ardent... avec ses qualités et ses défauts. Mais, chère petite fille, il ne faut pas être trop absolue, dans la vie. La parfaite loyauté de Raymond de Faligny n’a jamais été contestée par Norsten, ni par personne d’autre. Vous pouvez interroger quiconque de ses connaissances, on vous répondra toujours : « Le comte de Faligny est la droiture, l’honneur mêmes... » Or, du moment où il est revenu sur son affirmation précédente, si fermement maintenue jusqu’alors, il serait intéressant de savoir sur quoi il fonde un si radical changement d’opinion ?
Elle dit avec un accent âpre, tandis que le sang colorait plus vivement ses joues :
– Et moi, il me serait odieux de m’adresser à lui !
M. Charlier la considéra d’un air d’indulgent reproche, en serrant dans sa main ridée les doigts délicats, un peu tremblants.
– Oh ! la petite orgueilleuse !... Enfin, nous étudierons cela plus à loisir... Mais vous n’avez pas fini votre récit, chère enfant ?
Elfrida continua de narrer ses aventures et celles de ses compagnons... La voix lui manqua plus d’une fois, quand elle parla de son père, dont elle avait dû abandonner le corps aux Ogeroks, du bon missionnaire tué sous ses yeux... Très brièvement, elle passa sur les péripéties qui avaient suivi pour elle et Raymond. Mais cette partie du récit parut frapper particulièrement M. Charlier, car il y revint ensuite, demandant quelques détails que la jeune fille donna d’un air contraint, gêné parfois, en baissant les paupières sur ses yeux qui devenaient sombres, tandis que palpitait l’admirable visage teinté du rose le plus délicat.
– Eh bien ! maintenant, chère petite, vous allez vous installer ici, dit affectueusement le banquier, en pressant les mains d’Elfrida entre les siennes.
« Ma belle-fille vous a fait préparer un appartement, et vous serez servie par votre bonne Katarina... Quant à César Bartel... s’habituera-t-il avec les domestiques ?
– Je ne sais trop... Il a des goûts assez indépendants, et je me demande si...
– J’ai là tout près, encastré dans le mur du jardin, un petit pavillon inhabité. Si ce brave garçon veut y loger, je ne demande pas mieux.
– Oh ! ce sera parfait !
– Eh bien ! je vais le faire meubler du nécessaire, et il pourra s’y installer demain.
Elfrida se pencha et embrassa l’infirme.
– Merci, monsieur ! Mon cher papa me disait bien que je trouverais en vous le cœur le plus délicat, le plus accueillant !... Mais, au moins, je ne vous coûterai rien ? J’ai de quoi payer mon entretien, celui de mes serviteurs ?
– La fortune de Norsten est non seulement intacte, mais encore très augmentée depuis ces dix années. Je vous montrerai les comptes un de ces jours...
– Pas du tout ! Quand j’aurai besoin d’argent, je vous en demanderai... Mais je ne veux pas vous fatiguer, cher et bon ami. Si vous le permettez, je vais m’installer.
– C’est cela... Et vous viendrez dîner près de moi. Nous prendrons nos repas ensemble ici, car je ne descends plus à la salle à manger. Comme Jeanne, ma belle-fille, a souvent du monde, vous seriez gênée à cause de votre grand deuil. Mais quand Marcel et elle seront seuls, je vous enverrai avec eux, car ce sera plus gai qu’avec un malade comme moi.
– Rien ne vaudra pour moi l’ami de mon pauvre père bien-aimé ! répliqua spontanément Elfrida en se penchant pour embrasser le banquier.
Quand elle quitta la pièce, M. Charlier la suivit des yeux... Et il songeait :
« Merveilleuse créature ! Elle verra les plus orgueilleux à ses pieds... et Faligny lui-même... oui, Faligny, son ennemi, comme elle dit... Son ennemi ! Je parierais bien qu’elle sait à quoi s’en tenir là-dessus. »
Il hocha la tête, prit un air soucieux et murmura :
– Il y a eu quelque chose entre eux... Elfrida était émue, troublée, dès qu’il fallait parler de lui... et sa rancune paraît singulièrement forte. Je tâcherai, peu à peu de savoir le fin fond de la chose... Mais il serait désirable que cette petite aventure à deux ne fût pas connue, car les langues malveillantes en tireraient des déductions fâcheuses pour la réputation de cette pauvre enfant.